Monaco Zone Rouge
Lire le chapitre 16: The USB
La lumière du matin filtrait à travers les rideaux de l'hôtel, dessinant des stries dorées sur les draps froissés. Sophie était assise en tailleur sur le lit, le USB posé devant elle comme une relique dangereuse. Son laptop ouvert, elle avait passé la nuit à essayer de contourner le chiffrement. Jack, adossé contre la tête de lit, la regardait travailler, les bras croisés, les mâchoires serrées.
— Il y a un truc bizarre, murmura Sophie sans lever les yeux de l'écran.
— Bizarre comment ? demanda Jack.
— Le chiffrement. Il est trop simple. Claire n'était pas une experte en cybersécurité, mais elle était comptable. Elle savait que ses données vaudraient cher. Pourtant, c'est un mot de passe standard. Presque comme si elle voulait qu'on le trouve.
Elle tapa quelques commandes et l'écran s'illumina d'une arborescence de dossiers.
— Dossier 'Paiements', dossier 'Contrats', et un seul fichier email.
Sophie cliqua d'abord sur le dossier des paiements. Des colonnes défilèrent : dates, montants, comptes bancaires, sociétés intermédiaires. Des millions d'euros transitaient d'Aethel Capital vers une entité nommée Trebia Dynamics, basée à Lugano. Jack se pencha pour mieux voir.
— Trebia Dynamics. Le fournisseur de suspensions de Fenice. Les pièces qui ont lâché sur la voiture de Luca.
Sophie hocha la tête, les doigts courant sur le pavé tactile. Elle ouvrit le second dossier. Contrats. Un document PDF s'afficha : un accord de sous-traitance entre Aethel et Trebia, signé par Philippe Arnaud lui-même. Mais ce n'était pas un contrat de pièces détachées. C'était un contrat de service. « Conseils stratégiques » — pour un montant de trois millions d'euros annuels.
— On ne paie jamais trois millions pour des conseils stratégiques, lâcha Jack, la voix rauque.
— Non, confirma Sophie. On paye trois millions pour autre chose.
Elle ferma le PDF et ouvrit le dernier fichier. Une capture d'écran d'un email. L'expéditeur : philippe.arnaud@aethel.ch. Le destinataire : un nom masqué, juste une adresse codée en hexadécimal. L'objet : « Confirmation ».
Le corps du message tenait en une phrase. Sophie la lut à voix haute, lentement :
— « Luca a été pris en charge. La livraison est confirmée pour le prochain Grand Prix. Les fonds seront transférés selon le calendrier habituel. »
Le silence qui suivit était si épais qu'on aurait pu le trancher. Jack fixait l'écran comme si le texte pouvait changer s'il le regardait assez longtemps.
— Ça y est, murmura-t-il enfin. C'est écrit noir sur blanc. Philippe a tué Luca.
Sophie ne répondit pas tout de suite. Elle scrolait plus bas, là où l'email avait été rédigé en mode brut. Puis elle s'arrêta net.
— Jack.
— Quoi ?
— Il y a une suite. Une réponse de l'acheteur.
Elle agrandit la police. L'écran afficha un second message, plus court encore :
« Parfait. Assurez-vous que le prochain soit aussi discret. Il ne doit pas finir dans le décor. Il doit disparaître. »
Jack sentit une onde de froid lui remonter le dos. Le prochain. Il n'y avait aucun doute sur l'identité de la cible.
— « Il ne doit pas finir dans le décor », répéta Sophie lentement. Ils veulent te faire disparaître, pas juste t'éliminer en course. Une disparition, ça n'attire pas l'attention. Ça crée juste un mystère.
— Et les pilotes disparus, on ne les retrouve pas toujours, ajouta Jack.
Il se leva et fit trois pas vers la fenêtre, scrutant la rue en contrebas. Aucune silhouette suspecte. Pas encore.
— Il faut que quelqu'un voie ça, dit-il. Si je tombe demain — ou si je disparais simplement — cette preuve doit sortir.
Sophie ferma le laptop d'un geste sec.
— Non. Personne ne verra ça avant demain soir. Si on l'envoie maintenant, Philippe saura en deux heures qu'on a le USB et il coupera tous nos accès. On aura perdu l'effet de surprise.
Jack pivota vers elle, les yeux plissés.
— Sophie, Claire est morte hier soir. Le steward qui m'a donné son nom avait prédit une fenêtre de quatre jours pour quiconque parlait à elle. Je suis dans cette fenêtre. Et demain, je monte dans une voiture qu'ils contrôlent, sur un circuit où ils ont déjà tué une fois. Si je ne ressors pas du tunnel…
— Tu ressortiras.
Il y avait quelque chose de farouche dans sa voix. Elle se leva, vint poser une main sur son avant-bras.
— Tu ressortiras parce que tu as vu leur plan pour cette course. Le pari à la Rascasse. Lap 54. Ils veulent un accident spectaculaire, mais un accident propre — comme pour Luca. Et maintenant qu'on sait, on peut le contrer.
Jack secoua la tête.
— Je ne peux pas déjouer une défaillance de pièce. Je ne suis pas un mécanicien. Si un élément de suspension lâche encore, je vais dans le rail.
Sophie ouvrit son téléphone et fit défiler un contact.
— Henri. Il est le seul chez Fenice qui pourrait encore te faire confiance.
— Henri est ingénieur chez eux, mais il est dans le camp technique. Il ne contrôle ni l'approvisionnement ni les contrôles qualité.
— Il contrôle les données télémétriques, insista Sophie. Si une pièce est sabotée pour lâcher au virage N, il pourra repérer une anomalie auditive ou vibratoire avant qu'elle ne se déclenche.
Jack la regarda. Sa mâchoire se détendit d'un cran.
— Tu lui fais confiance ?
— Je fais confiance à son amour pour la course. Henri a passé trente ans à monter des voitures qui gagnent. Il n'accepterait jamais de voir son travail tué par des salauds.
Jack prit son propre téléphone, hésita, puis composa un numéro. Deux sonneries. Une voix ensommeillée :
— Turner ? Tu sais quelle heure il est ?
— Henri. J'ai besoin que tu vérifies quelque chose sur la voiture avant les qualifications. Un élément précis.
— Je n'ai pas le regard sur les pièces, tu le sais. Les gars de suspension sont sous contrat Trebia.
— Ils sont sous contrat Aethel, corrigea Jack. Trebia n'est qu'une coquille.
Le silence d'Henri à l'autre bout de la ligne dura trois secondes.
— Qu'est-ce que tu es en train de me dire ?
— Je suis en train de te dire que si tu retrouves la moindre trace d'anomalie sur un élément de direction ou de suspension, tu me préviens avant la qualification. Pas après. Et tu n'en parles à personne.
Nouveau silence. Puis, d'une voix plus basse :
— Tu joues un jeu très dangereux, Jack.
— Je le sais. Je te demande juste de m'aider à le gagner.
Il raccrocha. Sophie avait remis le USB dans sa poche, contre elle, plaqué par sa ceinture.
— Je garde ça sur moi, dit-elle. En cas de problème, je le détruis avant qu'on me le prenne.
— Ne prends pas de risques, rétorqua Jack. Si tu te sens suivie, tu ne viens pas au circuit. Tu vas voir André, tu lui racontes tout, et tu laisses la preuve partir en Suisse.
— Et toi ?
Jack s'approcha de la fenêtre, regarda la baie de Monaco scintiller dans la lumière du matin.
— Moi, je vais faire la seule chose que je sais faire. Conduire vite. Assez vite pour qu'ils ne puissent pas contrôler le moment de l'accident — s'il y en a un.
Il se tourna vers elle, un sourire sans joie au coin des lèvres.
— Une dernière chose. Ce message disant « il ne doit pas finir dans le décor ». Ça veut dire qu'ils ont prévu un plan B pour moi s'ils échouent en course. Garde les yeux ouverts autour du circuit. Quelqu'un me surveille peut-être déjà.
Sophie hocha la tête. Elle avait la pâleur d'une nuit sans sommeil, mais ses yeux étaient clairs comme une lame.
— Je serai là. Dans le stand, comme spectatrice. Près de la barrière au virage six. Si quelque chose cloche, tu me verras lever les bras.
— Et si je te vois lever les bras, je saurai que c'est déjà trop tard.
Elle ne répondit pas. Jack attrapa sa veste de course sur le fauteuil et se dirigea vers la porte. Il s'arrêta sur le seuil, sans se retourner.
— Sophie. Quoi qu'il arrive, cette preuve doit faire tomber Philippe. Pas juste sauver ma peau. Il faut que Luca ait justice.
— Il l'aura, Jack. Tu la lui donneras.
Il sortit dans le couloir, les pas étouffés par la moquette épaisse. Le silence de l'hôtel était celui d'un piège qui attend.
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