Monaco Zone Rouge
Lire le chapitre 18: The Sabotage in Plain Sight
La grille grouillait de mécaniciens en combinaison blanche, de photographes accroupis et d'ingénieurs criant des dernières consignes dans des talkies-walkies. Le bruit était assourdissant — moteurs qui rugissaient en essais, hurlement des tournevis pneumatiques, grondement de la foule massée au-dessus du port. Jack Turner se tenait devant sa Fenice rouge, casque sous le bras, et regardait la machine qui déciderait de son sort.
Il avait refusé l'ordre de l'équipe. Ça, c'était fait. Plus de retour en arrière.
Autour de lui, les mécaniciens de Fenice s'affairaient avec une précision mécanique, mais Jack ne voyait plus que des visages susceptibles de le trahir. Le stratège qui lui avait ordonné de laisser passer Viktor lui avait lancé un regard glacé avant de disparaître dans le garage. Philippe Arnaud, lui, n'était pas visible. Peut-être était-ce pire.
Jack s'accroupit près de la roue avant gauche, prétextant vérifier le réglage des amortisseurs. Il passa la main sous le plancher en carbone, un geste qu'il avait répété des centaines de fois dans sa carrière — mais jamais avec une telle appréhension. Il fallait qu'il fasse semblant de contrôler quelque chose, n'importe quoi, pour avoir une excuse d'être là.
Ses doigts rencontrèrent une petite protubérance métallique, là où rien ne devait dépasser.
Il se figea. Du coin de l'œil, il vérifia que personne ne le regardait. Un mécanicien ajustait l'aileron arrière. Un autre discutait avec un commissaire de piste. Personne ne prêtait attention à lui.
Jack retira sa main et examina l'objet : un boîtier cylindrique de la taille d'une pièce de deux euros, fixé par un aimant puissant au plancher de la monoplace. Pas de fils, pas de LED clignotante — juste une surface noire et lisse aux reflets métalliques. Une balise GPS. Discrète, presque indétectable.
Un traqueur.
Son cœur fit un bond dans sa poitrine. Voilà comment ils comptaient le localiser. Pas seulement sur la piste — partout. Ils voulaient savoir où il irait après la course, s'il tentait de fuir avec les preuves, où Sophie pourrait le rejoindre.
Il jeta un coup d'œil autour de lui. Le mécanicien à l'aileron arrière avait légèrement tourné la tête dans sa direction, puis avait détourné le regard avec un naturel suspect. Jack fit comme s'il vérifiait une biellette de suspension, puis trancha net d'un geste de la main : il arracha la balise avec un claquement sec et la glissa dans sa poche.
Il se releva, fit deux pas vers son casque posé sur le sol — et, sans se faire remarquer, laissa tomber la balise au sol. Un mouvement rapide du talon. Un craquement à peine audible sous la semelle de ses chaussures de course. Il remua le pied par-dessus pour écraser les morceaux de plastique et de métal contre l'asphalte chaud de la grille de départ.
Personne n'avait rien vu. Ou du moins, personne ne réagit.
Mais en se relevant, Jack remarqua autre chose.
Le valve de la roue arrière droite. Là, entre le pneu et la jante, une petite pièce de métal aux reflets légèrement différents du reste — plus clairs, plus récents. Les valves montées par Fenice étaient en titane anodisé gris. Celle-ci était en acier brut, d'un ton presque argenté. À peine trois millimètres de différence, mais pour un pilote qui avait passé vingt ans de sa vie à examiner ses machines, c'était une évidence gravée au fer rouge.
Les valves de sécurité étaient censées être uniques, scellées par l'équipe avant chaque course. Si quelqu'un l'avait remplacée — et c'était bien le cas — c'était soit pour causer une défaillance structurelle, soit pour y cacher quelque chose. Dans la chaleur d'une course de soixante-dix-huit tours, avec les g-forces en constante variation dans les virages de Monaco, une valve défectueuse pouvait provoquer une décompression brutale du pneu. À plus de deux cent cinquante kilomètres/heure dans le tunnel, ça signifiait la mort.
Ou alors, tout simplement, une fuite lente. Une crevaison à mi-course qui l'obligerait à rentrer aux stands pour un changement de roue qui lui coûterait dix secondes. Positif pour poser un incident, avec les paris truqués qui l'accompagnaient.
Jack jeta un regard autour de lui. Henri était dans le garage, occupé avec un autre mécanicien à calibrer le volant de rechange. L'ingénieur leva la tête et croisa son regard. Ils échangèrent un signe imperceptible — Henri avait trouvé le composant saboté, tout à l'heure. Il avait confirmé. Mais la valve, elle, était en place sur la grille de départ, sous les yeux de tous.
Jack ouvrit son sac à casque et en sortit un petit jeu de clés plates qu'il gardait toujours avec lui, une habitude de ses années dans les catégories inférieures où l'équipe était pauvre et où il fallait parfois tout faire soi-même. Il s'accroupit, le temps de deux secondes et demie, et dévissa la valve suspecte. Un mécanicien Fenice le vit et fit un pas vers lui, l'air interloqué.
« Tout va bien, Jacko ? » demanda-t-il en anglais, avec un accent italien épais.
Jack se figea un instant. Le mécanicien — un type qu'il avait vu dans le garage toute la saison, sans jamais lui parler plus de deux mots — semblait soudainement très intéressé par ce qu'il faisait.
« Oui, oui, répondit Jack avec un sourire désarmant. Tu sais, les vieilles habitudes. Je vérifie mes valves avant chaque départ. Rituel de superstitieux. »
Le mécanicien hocha la tête, pas convaincu, mais il retourna à ses tâches.
Jack vissa la valve de rechange — une pièce neuve, sortie tout droit de son sac, achetée la semaine précédente chez un fournisseur indépendant qu'il connaissait de confiance. Il jeta l'ancienne valve dans sa poche, là où la balise avait fini en mille morceaux quelques instants plus tôt.
« Pense à ta ligne de départ, se dit-il à voix basse. Pense à la course. »
Mais c'était plus facile à dire qu'à faire.
Il se redressa, se dirigea vers l'avant de la voiture, et fit semblant de parler à son ingénieur de course via le canal radio pour calmer les esprits. Mais son esprit était ailleurs, dans les moindres détails de ce qui venait de se passer.
Deux sabotages en une heure. La balise pour le suivre. La valve pour lui faire perdre la course — ou pire. Et dans son autre poche, un téléphone portable qui vibrait.
Jack le sortit discrètement et lut le message. C'était Sophie.
« Je suis au virage 6. Tout va bien ici. J'ai quelque chose à te montrer après le départ. Ne prends aucun risque. »
Il glissa le téléphone dans sa poche de combinaison et fit un dernier tour de la voiture, les yeux rivés au sol, cherchant la moindre anomalie supplémentaire.
Rien. Uniquement le bourdonnement constant des mécaniciens, la chaleur du bitume monégasque, et le poids des preuves dans sa poche.
Il remonta dans le cockpit, ses gants crissant sur le volant en carbone.
« Moteur, demanda-t-il dans le casque. Laissez-moi descendre sur la grille. »
Il entendit Henri à l'autre bout du canal, une fraction de seconde de silence avant que la voix ne réponde — un silence qui en disait long.
« Compris, Jack. Bonne chance. »
La voiture cracha son rugissement, et Jack ferma les yeux une seconde. Il avait retiré la balise. Il avait remplacé la valve. Il n'avait plus aucune garantie que rien d'autre n'était caché dans cette voiture, une machine aussi complexe qu'un avion de chasse. Le moindre faux pas dans ces virages étroits, la moindre défaillance à deux cent quatre-vingts kilomètres/heure dans le tunnel, et il serait aussi mort que Luca.
Mais il avait choisi. Il avait choisi de courir. Et au virage 6, Sophie l'attendait, avec quelque chose qui pouvait tout changer — il le sentait. Quelque chose qu'elle avait trouvé dans le gant rouge de Luca. Quelque chose qui allait sceller le sort de ceux qui voulaient le faire disparaître.
Le feu passa au vert, et Jack lâcha l'embrayage.
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