Monaco Zone Rouge
Lire le chapitre 28: The Wire
La nuit monégasque collait à la peau de Jack comme une seconde couche de sueur. Le commissariat central se dressait devant lui, blafard sous les lampadaires, ses fenêtres éteintes à l'exception du premier étage. Il serra le téléphone dans sa poche — celui qu'Emile lui avait donné, contenant l'enregistrement de Philippe. Deux minutes trente de confession pure, volées à un homme qui le croyait corrompu.
Il poussa la porte vitrée. Une odeur de café froid et de papier administratif. Un agent de permanence leva les yeux, ennuyé.
— Je dois voir le détective de service. Urgent. Affaire criminelle.
L'agent le dévisagea, le reconnut.
— Turner ? Le pilote ?
— Lui-même. Et j'ai un meurtre à signaler.
Le détective qui descendit les escaliers dix minutes plus tard était un homme sec, la cinquantaine, les tempes grises, l'air de celui qui a tout vu et n'a plus envie de rien. Il se présenta comme l'inspecteur Vasseur, sans offrir sa main.
— On me dit que vous voulez déposer une plainte, Monsieur Turner. Pour un meurtre ?
— Pour plusieurs crimes, inspecteur. Assassinat, complicité, corruption. J'ai une preuve audio.
Vasseur haussa un sourcil maigre. Il indiqua une salle d'interrogatoire au fond du couloir, une pièce nue avec une table en formica et deux chaises vissées au sol.
— Asseyez-vous. On va procéder dans l'ordre.
Jack s'assit. Il posa le téléphone sur la table, entre eux, comme une offrande.
— Avant de vous laisser écouter, il faut que vous compreniez le contexte. Je cours pour Scuderia Fenice. Le pilote qui m'a précédé, Luca Moretti, a été assassiné. Déguisé en accident de piste. Les commanditaires : Alain Kessler, directeur de l'écurie, et Philippe Delacroix, le conseiller financier. J'ai la preuve qu'ils ont payé Luca pour jeter des courses. Il a refusé. Ils l'ont fait taire.
Vasseur écouta, les mains croisées sur la table, les yeux parfaitement neutres. Il ne prit aucune note.
— Intéressant. Et qui vous a fourni cette... preuve ?
— Un témoin. Un mécanicien de l'écurie, Emile Rousseau. Il était de l'équipe de Luca. Il a réussi à s'échapper après une tentative d'assassinat contre lui. Ce sont les hommes de Delacroix qui l'ont poignardé.
— Ce témoin, où est-il en ce moment ?
Jack marqua une hésitation, trop visible.
— En sécurité.
Vasseur hocha la tête lentement. Puis il se leva, fit deux pas vers la fenêtre donnant sur le couloir, et donna un coup de coude discret contre la vitre. Deux secondes plus tard, deux agents en tenue ouvrirent la porte et entrèrent, l'un à gauche, l'autre à droite.
— Jack Turner, dit Vasseur sans se retourner. Vous êtes en état d'arrestation pour sabotage de véhicule à moteur, mise en danger de la vie d'autrui et tentative de fraude sportive.
Jack resta figé, les mains à plat sur la table.
— Quoi ?
— Vous avez cru que j'allais avaler ça ? Le journaliste Delphine Renard a déjà publié votre manège. Votre écurie a porté plainte ce soir pour sabotage intentionnel de votre propre monoplace — une affaire de paris truqués, semble-t-il. Vous êtes le sujet principal. Et vous venez ici avec une histoire de complot absurde pour faire diversion.
— C'est faux. Écoutez l'enregistrement. Trente secondes. C'est tout ce que je vous demande. Si après ça vous m'arrêtez, je ne dirai plus un mot.
Vasseur se tourna enfin vers lui. Son visage était fermé, mais ses yeux — ses yeux avait cette lueur particulière de celui qui sait des choses. Qui a été payé pour savoir des choses.
— L'enregistrement, je connais déjà. Delacroix m'a appelé il y a une heure. Il m'a dit que vous viendriez ce soir avec une fausse preuve. Que vous tenteriez de faire porter le chapeau à votre propre directeur d'écurie pour couvrir votre sabotage. Et vous savez quoi ? Il semblait très sûr de lui. Très... précis.
La pièce se serra autour de Jack. Les voix des agents semblaient lointaines.
— Vous êtes dans sa poche, dit Jack à voix basse. Vous savez ce qu'il a fait.
— Je sais que vous êtes un pilote de seconde zone qui a essayé de s'acheter une gloire à Monaco avec des combines minables. Et que vous allez passer la nuit en cellule, avant d'être transféré à la brigade financière demain matin.
L'un des agents s'approcha de Jack, menottes à la main. Jack se leva, les bras déjà tendus — un geste de reddition calme. L'agent les fit claquer autour de ses poignets. Vasseur lui fit signe de le sortir de la pièce.
Dans le couloir, une femme en veste bleue, lunettes sur le nez, un dossier à la main, marchait vers eux. Elle croisa le regard de Jack, marqua à peine un arrêt. Puis, d'un geste fulgurant, elle balança son dossier en l'air, faisant voler des papiers partout. Au même instant, son pied se prit dans la jambe du second agent, qui s'étala lourdement sur le sol.
— Mon Dieu, pardon ! s'exclama-t-elle dans un accent anglais épais. Quelle maladresse !
L'agent qui tenait Jack tourna la tête vers le chaos. Une seconde. À peine. Jack abattit son coude sur sa tempe, le cogna contre le mur, et sentit l'agent lâcher prise. Il sprintait déjà vers la sortie que Vasseur criait dans son dos.
Dehors, la rue était vide. La femme en veste bleue le rejoignit en courant, jeta ses talons dans un buisson.
— Sophie ? Mais comment—
— Delphine m'a prévenue. Elle a intercepté une communication entre Delacroix et le commissariat. Cours, on n'a pas le temps de discuter.
Ils dévalèrent la montée des Spélugues, loin des lumières du commissariat. Jack sentait ses poumons brûler, les menottes toujours attachées à ses poignets — il les tenait devant lui pour ne pas s'emmêler. Sophie le guida dans un enchevêtrement de ruelles, derrière les jardins du Casino, vers une voiture garée sous un platane.
— Monte. Jean-Claude nous attend au tunnel Sainte-Dévote.
— Qui est Jean-Claude ?
— Un mécanicien qui te doit une fierté. Monza, 2011 — tu l'avais sorti d'un premier rang de départ pas très catholique quand tu conduisais encore en F2.
Jack s'enfonça dans le siège passager, les menottes lui sciant les poignets. Sophie démarra, le moteur grondant dans la nuit.
— Émile est resté dans ta suite ?
— Il ne peut pas bouger. Sa blessure se rouvre à chaque mouvement. Mais les hommes de Philippe vont le trouver. Ils savent où j'habite.
Sophie accéléra.
— Alors on va le chercher avant eux.
Elle prit le virage vers le port, rapide et brutale. Jack regarda ses poignets enchaînés, puis la route qui filait.
— Sophie, le téléphone d'Emile. L'enregistrement. J'ai laissé le téléphone sur la table de l'interrogatoire.
Sophie ne dit rien pendant une longue. Une respiration. Puis elle tendit la main sans quitter la route des yeux, ouvrit la boîte à gants devant Jack, et sortit un téléphone bas de gamme qu'elle lui jeta sur les genoux.
— Delphine avait une copie. Elle m'a dit de te donner ça.
Jack ramassa l'appareil, l'alluma. Sur l'écran d'accueil, un fichier audio. Le nom : Delacroix_Full.mp3.
Elle continua :
— Elle a aussi dit qu'elle avait envoyé un autre message à Vasseur, via une source au commissariat. Il va peut-être hésiter, maintenant, avant de te boucler définitivement. Mais ça ne dure pas.
Jack hocha la tête. En fugitif, en pilote sans écurie, en homme dont personne n'allait croire l'histoire. Mais il avait l'enregistrement. Il avait Sophie. Il avait encore un coup à jouer.
— Émile doit nous dire où sont les garages. Avant qu'on nous coupe la route.
Sophie accéléra encore, les lumières de Monaco défilant comme des étoiles filantes.
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