Monaco Zone Rouge
Lire le chapitre 29: The Missing Man's Refuge
La pluie s'était mise à tomber sur Monte-Carlo quand Jack coupa le moteur de la Clio volée. Derrière le volant, il scruta l'ombre des anciens garages de mécanique, alignés comme des cercueils de tôle sous la corniche. Il coupa les phares, compta jusqu'à dix, puis donna trois coups de klaxon brefs, espacés de deux secondes. Rien. Il recompta, recommença, et cette fois une silhouette se détacha d'un renfoncement humide, claudiquant.
Emile. Vivant. Providentiellement.
Jack bondit de la voiture, l'herbe mouillée crissant sous ses baskets. La blessure d'Emile avait rougi son bandage de fortune, et sa pâleur disait trop de jours sans soins, sans sommeil, sans sécurité. Ils échangèrent une accolade brève, virile, puis Jack guida le mécanicien dans l'atelier le plus reculé, où régnait encore l'odeur de gasoil et de poussière de frein figée depuis des années.
« Sophie est en sécurité, » dit Jack, refermant la porte derrière eux. « Elle nous rejoint au point de rendez-vous si elle peut. »
Emile s'affala sur un vieux pneu, gémissant. « Le policier. Il t'a… »
« Arrêté, oui. Et je me suis évadé. La confession est intacte, mais elle est dans la nature, chez Delphine. Je ne peux plus l'atteindre sans me jeter dans la gueule du loup. »
Emile hocha la tête, son regard sombre cherchant le sol. Puis il plongea la main dans sa poche intérieure, en sortit un téléphone à clapet cabossé, et le posa sur le capot rouillé entre eux. Le rouge de sa coque était écaillé, reconnaissable : le téléphone qu'on avait retrouvé sur le corps de Luca, et que Jack avait glissé dans sa poche devant la police de Monaco avant que tout ne bascule.
« La carte SIM. Tu l'as gardée ? » demanda Emile.
« Oui. Mais j'ai dû l'extraire pour le cacher. »
Il sortit une petite enveloppe de son blouson, en tira la nano-SIM fragile. Emile tendit la main, les doigts tremblants, la logea dans le téléphone, qui s'alluma avec un grésillement modeste.
« Luca était un homme de précautions, » murmura Emile. « Ce téléphone, on croyait que c'était son téléphone jetable. En réalité, c'était son coffre-fort. Après sa mort, j'ai passé deux semaines à le sonder. Il y a un fichier crypté dans la mémoire morte, accessible par un mot de passe qu'il ne confiait jamais à personne. »
Jack se pencha. « Tu l'as cassé ? »
« Non. Mais j'ai trouvé le code. C'était son numéro de course préféré. 27. Le vingt-septième tour du Grand Prix de Monaco, en 2021, quand il a doublé trois voitures dans le tunnel. Il l'a dit une fois, en rigolant, dans le garage. J'étais le seul à l'écouter. »
Emile composa le code, un clavier virtuel apparut sur l'écran, puis un dossier s'ouvrit, nommé simplement « FIN ». À l'intérieur, quatre fichiers. Trois rapports de diagnostic, avec des données que Jack ne comprenait qu'à moitié, mais qui ressemblaient à des relevés de pression de pneus et d'angles d'aileron sur une période de courses. Le quatrième était un fichier vidéo. Enregistré, d'après l'horodatage, la veille de la mort de Luca.
Jack toucha l'icône. L'écran s'illumina, le visage de Luca apparut, fatigué mais résolu, filmé depuis un téléphone posé contre une bouteille d'eau, probablement dans sa chambre d'hôtel à Barcelone.
« Si tu vois ceci, c'est que je n'ai pas survécu à la course de Monaco. » La voix de Luca était grave, sans affects. « Je n'ai pas choisi de mourir. On me l'a choisi. Alain Vasseur, notre directeur d'équipe, et Philippe Delacroix, le sponsor principal, m'ont offert cinquante mille euros par course pour truquer mes résultats. J'ai refusé. Hier, on m'a fait comprendre que je ne terminerais pas la saison. J'ai peur de ce qui va m'arriver. Je laisse ces données, ces preuves, et cette vidéo. Si quelqu'un les trouve, je veux que mes assassins soient jugés. Pour moi. Pour ceux qui viendront après. »
La vidéo s'arrêta. Le silence de l'atelier pesait plus que le bruit des moteurs.
Emile ferma les yeux, le souffle court. « Il savait. Il savait tout, et il n'a pas fui. »
Jack relut mentalement la liste des fichiers : des données de sabotage, programmées à distance sur la voiture de Luca avant chaque course clé de la saison précédente. Avec la voix de Luca, avec la confession de Philippe enregistrée chez Delphine, avec les e-mails forgés qu'il avait plantés dans le serveur de Fenice… Il tenait quelque chose de plus lourd que tout.
« On ne peut plus se contenter de fuir, » dit-il. « On doit faire confiance à quelqu'un qui peut porter ça jusqu'au bout. Quelqu'un hors du circuit. »
Emile hocha la tête, puis grimaça, sa blessure le rappelant à sa fragile réalité. Il toussa, un filet de sang apparut au coin de ses lèvres, qu'il essuya d'un revers de main rapide. « La FIA. La fédération a un délégué à l'intégrité, basé à Genève. Il y a des années, j'ai bossé avec lui sur une enquête de dopage chez un petit team de rallye. Il s'appelle Marcel Delcourt. Il est droit. Il n'a pas de lien avec Monaco ni avec Fenice. S'il voit la vidéo, il agira. »
Jack tendit la main, récupéra le téléphone, et le glissa dans sa poche, contre sa poitrine. Puis il regarda Emile dans les yeux. « Il vaudrait mieux que tu aies raison, parce que si la police nous trouve avant que je sorte de Monaco, cette vidéo ne servira à rien. »
Emile leva les yeux, une lueur étrange dedans. « Il y a autre chose. Luca m'a dit, une fois, que si tout s'écroulait, il gardait une copie physique sous scellé chez son père à Grasse. Une enveloppe, remise à un notaire. Il ne m'a jamais dit ce qu'il y avait dedans. Mais si nous ne pouvons pas sortir d'ici, c'est le seul filet de sécurité. »
Jack réfléchit. Monaco sous tension, sa photo diffusée sur tous les écrans de police, Philippe qui le cherchait avec des hommes de main plus rapides que la loi… Sortir par la route, penser à Delcourt, était un pari. Sortir pour Grasse, traverser la frontière française, franchir le barrage policier, un autre.
Il regarda la pluie battre contre la vitre cassée de l'atelier. La piste scintillait dans le lointain, sous les projecteurs de la ville-État. Dans moins de vingt-quatre heures, les essais libres du Grand Prix commenceraient. Et lui, Jack Turner, serait soit un fantôme, soit une cible.
« Premièrement, on te soigne, » dit-il. « Ensuite, on contacte Delcourt. S'il ne répond pas, on ira chercher l'enveloppe à Grasse nous-mêmes. »
Emile voulut protester, mais Jack l'arrêta d'un geste. « Je ne vais pas perdre un autre homme dans ce putain de cirque. »
Au moment où il prononça ces mots, son téléphone vibra dans sa poche. Un SMS d'un numéro inconnu, sans préfixe identifiable. Trois mots seulement :
« Ne fais confiance à personne. »
Jack regarda l'écran. Il regarda Emile. Puis il rangea le téléphone sans répondre, et se demanda qui, dans son aventure déjà sanglante, connaissait suffisamment sa position pour lui envoyer un avertissement à l'instant même où il se croyait enfin invisible.
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