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Monte-Carlo en Flammes

Lire le chapitre 10: Shifting Loyalties

L’averse de printemps martelait les toits de zinc quand Alex franchit le seuil de la station-service abandonnée, à deux rues du port de Fontvieille. Le bâtiment sentait l’huile de vidange et l’herbe sèche. L’homme qui l’attendait ne se retourna pas.

Dario Voss. Il faut dire ça. Pas « le rat de Beausoleil ». Pas « l’orpailleur », comme le surnommaient ceux qui lui avaient confié leurs bijoux volés et ne les revirent jamais. Voss tournait enfin la tête, un sourire mince fendant une barbe de trois jours.

— Le croupier sans table. Quelle surprise.

— Vous avez eu mon message.

— Tu as eu le cran de pointer le doigt vers Viktor. Ça valait que je te reçoive. Mais une invitation, ça se paie. Elle se paie, mon cher Alex.

Alex s’avança, les mains ouvertes. Pas de menace. Voss détestait les menaces. Il méprisait la violence, par professionnalisme : un cadavre n’était jamais aussi rentable qu’un secret vivant.

— Je vais te proposer un partage.

— Je n’en doute pas. Les hommes comme toi ne traversent pas la moitié de Monaco sans escorte pour réciter un poème.

— Cinquante millions, liquide, brut de balai. C’est ce qui sort du système de compensation du casino pendant le Grand Prix. Une fenêtre, un algorithme, et la moitié du plateau de jeu du monde se réveille appauvrie.

Voss s’adossa au mur, croisa ses bras sur son ventre. Il garda le silence longuement.

— Tu voles avec une équipe. Le mécanicien, la cyber, et ce prêteur sur gages rusé qui s’appelle Klaus, si je ne me trompe pas. Et maintenant, tu me veux pour un sixième rôle.

— Pour la sortie. Tu connais les tunnels de drainage vers la mer mieux que les égoutiers de la ville.

— C’est vrai. Je connais aussi les prix. Tu as le financement de Viktor derrière toi.

Alex serra la mâchoire.

Voss le remarqua. Il eut un rire éteint, celui de l’homme qui a tout vu à travers un œil-de-bœuf.

— Ah. C’est là le problème. Tu veux le butin pour payer ta dette à ce salaud, et tu veux te débarrasser de lui en même temps. Double jeu. Noble. Mais ton plan passe par le frère mort, le registre manquant, et une cassette rouge que tout le monde recherche.

— Tu sais où elle est ?

— Non. Mais toi, tu sais où elle est, ou tu le sauras bientôt. C’est pour ça que tu me proposes une part au lieu de me demander une faveur. Tu as trop peur pour rester seul dans cette histoire.

Alex se força à respirer lentement.

— Viktor est trop profond dans le réseau. Il a des assurances. Des garde-fous. Même si je réussis, il peut me brûler avant que je disperse l’argent. Tu connais sa boîte, Montecorp ?

— Pas mal.

— Il cherche encore quelque chose dans le serveur de l’écurie de mon frère. Et il a fait modifier la grille de sécurité des coffres d’une manière qu’il ne connaît pas. Quelqu’un d’autre se prépare à agir.

Voss se gratta le menton.

— Trois joueurs dans la partie ?

— Au moins trois. Mais deux d’entre nous ont besoin d’un quatrième pour forcer le passage.

— Tu veux une alliance avec moi contre Viktor.

— Une alliance temporaire. On sort l’argent, on le divise, on disparaît chacun dans nos directions. Après, tu ne me connais plus. Je ne te connais plus.

Voss se redressa lentement, presque en silence. Il fit quelques pas vers la vitrine brisée, regarda la pluie farder les voiliers dans le port.

— C’est presque beau.

— Quoi donc ?

— Ta naïveté. Tu proposes un divorce propre avec un mari qui a l’habitude du lynchage. Viktor finance ta course, insuffle les garanties, t’espionne dans les écuries, se connecte chaque nuit à ce serveur, et maintenant, tu veux le doubler avec ma petite équipe équipée de lances-pierres ? Si tu sors cette cassette rouge sans comprendre ce qu’elle contient, tu mettras tout le monde en danger.

— Je comprendrai.

— Pas encore.

Alex se contracta. Ce type jouait bien au chat et à la souris. Il fallait lui rendre la monnaie de sa pièce.

— Alors, c’est un refus ?

Voss resta face à la vitre. La pluie commençait à se calmer.

— Ce n’est pas un refus. C’est une négociation.

Il pivota.

— Ma part du butin, je la prends après coup. Pas pour le braquage. Je veux soixante-dix pour cent de tes bénéfices après impôts personnels, ou plutôt, paie-moi en nature.

— En nature ?

— Le registre. Ce fameux dossier rouge que ton frère tenait caché dans le garage. Je veux qu’il soit à moi. Intact. Avant le braquage ou au moment de la sortie, mais il doit être entre mes mains lorsque le champagne coulera pour les réseaux sociaux de tout ce que compte Monaco pour ses millionnaires.

Alex réfléchit rapidement. Le registre contenait peut-être des informations sur le réseau de Viktor, sur la disparition de son père. Le remettre à Voss, un opportuniste sans attaches, ce serait jeter une arme inconnue entre les mains d’un autre joueur. Mais c’était aussi l’unique manière d’obtenir une sortie fiable des tunnels. L’argent sortirait peut-être moins gras.

— D’accord.

Le mot sortit avant qu’il ait fini d’évaluer toutes les conséquences. Il le sentit avec un goût de cuivre dans la bouche.

Voss sourit d’une manière parfaitement professionnelle.

— Tu as été plus rapide que la logique ne le permet. Tu sais déjà que je peux te faire confiance ? Non. Personne ne peut obtenir confiance sans payer le prix fort.

Il tendit une main noircie de cambouis.

— J’aurai besoin de trois choses avant jeudi. Amène-moi une carte datée des tunnels de l’ouest du casino. Pas celle que le public connaît. L’autre. Et un plan d’accès à la salle des générateurs. Tu me dois aussi un numéro direct du chef de la sécurité de l’hôtel, Laurent. Il y aura un conflit de planification, et j’ai besoin de ne pas le croiser.

— Tu veux rencontrer Laurent ?

— Non. Je veux connaître ses horaires. S’il découvre la moindre anomalie dans cette grande mécanique bien huilée avant la nuit du Grand Prix, il vaudra mieux que nous soyons dans l’Atlantique.

Alex hocha la tête. Derrière Voss, dans la vitrine, une simple étincelle de phare jaillit : une Ferrari sur la promenade. Le Grand Prix se rapprochait inexorablement.

— C’est ça. Je te livre le registre, et tu me livres les sorties.

— Et si ton frère n’est pas le seul à avoir caché des choses dans son cercueil, Alex ? Cette rose fraîche sur sa tombe avec ce petit billet — « Le registre est à toi ». Penses-tu que ton frère était la seule personne dans cette ville qui savait où cachait ton père ?

Alex se glaça.

Voss le vit, et il retourna vers la porte, le frôla en passant. Il murmura :

— Lorsque tu rencontreras ce Mercier, l’auditeur à la carrière brisée, demande-lui qui d’autre avait une copie de la clé du coffre de ton père. Cela t’épargnera peut-être une mauvaise chute.

La porte grinça sur ses gonds. Le vent frappa une pluie d’éclaboussures froides aux volutes.

Alex demeura seul un long instant. Dehors, les essuie-glaces des Mercedes raclaient le bitume dans un concert feutré. Sa gorge se serra. La part que Voss lui avait volée — ce n’était pas de l’argent. C’était la certitude qu’il connaissait les règles de ce jeu.

Il tira son téléphone de sa veste. Un message bref à Klaus : « J’ai un allié pour les tunnels. Mais j’ai donné le registre. Dis-moi si ça change quelque chose au serveur. »

Il réfléchit, puis il envoya un second message, adressé à un numéro qu’il copia sur une carte manuscrite que Klaus lui avait donnée la veille : « Monsieur Mercier, nous devons parler du dossier rouge et de la disparition de mon père. Rendez-vous discret ? »

Il glissa le téléphone dans sa poche, sans attendre de réponse. Le temps s’amenuisait. Chaque heure qui passait rapprochait le Grand Prix.

Et chaque heure de plus laissait Viktor se reconnecter à ce serveur.