Monte-Carlo en Flammes
Lire le chapitre 11: The Security Chief's Morning
Le café avait refroidi dans sa tasse avant que Laurent s'en aperçoive. Il le but d'un trait, grimaçant à l'amertume, les yeux toujours fixés sur l'écran de veille qui défilait les rapports de la nuit.
Trois heures du matin. Le casino vivait encore, mais pour Laurent, la journée commençait à peine. Les équipes de nettoyage passaient entre les tables, effaçant les traces de la veille, tandis que les premiers joueurs du matin s'agglutinaient aux machines à sous comme des insectes attirés par une lumière artificielle.
Il parcourut les journaux d'audit automatique. Standard. Rien que du standard. Puis, au milieu de la page trois, quelque chose clignota.
Une alerte de niveau 2. Interférence mineure sur le réseau de surveillance interne, secteur sud-est. Dans la zone des chambres fortes. Sysmique.
Laurent fronça les sourcils. Une interférence de ce type se produisait normalement pendant les relevés de compteurs électriques, les livraisons de fonds, des événements programmés. Rien de ce genre n'avait eu lieu cette nuit.
Il ouvrit le rapport. Horodaté à 01h47. Durée : 18 secondes. Source : console de maintenance EC-447, corridor technique B2.
EC-447. Les cheveux sur sa nuque se hérissèrent. Cette console n'aurait pas dû exister.
Il la chercha dans la base de données des équipements. La fiche apparut : attribuée au département des installations en 2019, marquée comme retirée du service en 2021, remplacée par un modèle plus récent. La console physique aurait dû être démontée et évacuée depuis près de trois ans.
Laurent appela la salle de contrôle. « Qui travaille sur la console EC-447 du corridor B2 ? »
Silence à l'autre bout. Puis : « Je vérifie. »
Il attendit. Les secondes s'égrenaient dans le haut-parleur. Une minute. Deux.
« Patron, cette console n'existe pas dans notre inventaire actif. »
« Je sais. »
Il raccrocha avant que son interlocuteur ne puisse ajouter quoi que ce soit. Laurent resta assis là, les yeux rivés sur l'écran. La logique s'assemblait dans sa tête, froide et implacable : quelqu'un avait réactivé un point d'accès obsolète, un fantôme numérique oublié dans les limbes du système. Un point d'accès qui n'était pas surveillé, pas enregistré, pas tracé.
Un point d'accès par lequel on pouvait s'introduire sans laisser de trace.
Il le savait parce que, huit ans plus tôt, lui-même avait envisagé d'en installer un. Pour le principe. Pour savoir si c'était possible. Son prédécesseur avait eu la même idée, apparemment, et n'avait jamais pris la peine de le neutraliser avant de mourir. Le monde des casinos reposait sur des certitudes : les cartes sont truquées en faveur de la maison, les caméras ne clignent jamais, les employés sont loyaux jusqu'à ce qu'ils cessent de l'être. Mais derrière ces certitudes, il y avait des trous. Et quelqu'un venait de glisser un doigt dans l'un de ces trous.
Il fit un aller-retour mental dans les événements des dernières semaines. La visite de Viktor, l'homme d'affaires suisse avec ses costumes impeccablement taillés, ses mains moites et ses sourires qui n'atteignaient jamais ses yeux. Viktor avait proposé un « audit de sécurité », tout à fait bénévole, bien sûr, et Laurent avait poliment décliné. Il avait aussi envoyé ses hommes fouiner dans les couloirs, se faire passer pour des représentants de la FIA, des contrôleurs de l'équipe Renault-Alpine, des inspecteurs municipaux. Laurent avait intercepté deux d'entre eux. Il aurait aimé en intercepter davantage.
Mais une interférence venant de l'intérieur du système, une console morte qui s'éveillait à 1h47 du matin sans raison apparente... cela ne correspondait pas au modus operandi de Viktor. Viktor travaillait de l'extérieur, par la corruption et l'intimidation. Ceci était une intrusion propre, chirurgicale, le genre de travail qu'exigeait un maître de l'exploitation des failles. Ou un ancien croupier devenu spécialiste des coups montés.
Il y avait un nom qui lui vint immédiatement à l'esprit : Alex Renault. Laurent ne l'avait pas revu depuis que le jeune homme avait été renvoyé, il y avait des années, en pleine affaire de dette impayée. Mais on parlait de lui dans les milieux. On disait qu'il préparait quelque chose. La rumeur insistait sur l'imminence du Grand Prix et la circulation des fonds. Laurent avait fait le calcul : un week-end comme celui-là, les versements instantanés, les jetons numériques... Les flux financiers atteignaient des sommets vertigineux.
Il vérifia à nouveau l'horodatage. 01h47. Dix-huit secondes d'interférence. Dix-huit secondes suffisaient pour pousser un protocole à échouer, pour marquer un relevé de sécurité comme validé sans qu'il ne soit véritablement contrôlé. Dix-huit secondes, et le système continuait de tourner comme si rien n'avait changé.
Il appela la sécurité du secteur B.
« Patron, une équipe est déjà sur place. »
Laurent se figea. « Une équipe ? Je n'ai envoyé personne. »
« C'est peut-être l'équipe de jour qui... »
« Il est trois heures du matin. Il n'y a pas d'équipe de jour. »
Un silence tendu. « Ils se sont identifiés comme le personnel de maintenance de la FIA. Inspection imprévue avant le Grand Prix. »
La FIA. Le même signal que l'inspection mentionnée par Jules quelques jours plus tôt. La mascarade se répétait, cette fois dans les entrailles du casino.
« Occupe-les. Dis-leur que tu es en train de vérifier leurs autorisations. Je descends. »
Il enfila son blazer, s'assura que son arme était bien en place dans son étui de cheville, et prit l'escalier de service qui menait au corridor B2. Les néons crachotaient une lumière jaunâtre. Le sol de béton résonnait sous ses semelles.
Arrivé à la hauteur de la console, il se colla au mur. Il compta les secondes, tendit l'oreille. Des voix étouffées. Deux, peut-être trois personnes. Un grincement. Quelqu'un manipulait le panneau arrière de l'équipement.
Laurent sortit son téléphone et envoya un message au directeur de la surveillance. *Audit global du réseau. Immédiat. Toutes les consoles de maintenance, tous les comptes, toutes les connexions. Rapport sur mon bureau dans une heure.*
La réponse arriva presque instantanément : *Reçu. Temps estimé : 48 heures pour couverture complète.*
48 heures. Grand Prix samedi. Il ne ratait pas ce que cela signifiait : les fonds du système de règlement seraient verrouillés demain soir. Si quelqu'un comptait frapper, il lui restait moins de deux jours.
Une silhouette apparut au bout du corridor. Un homme en combinaison blanche d'inspecteur FIA, badge au cou, valise à la main. Laurent ne bougea pas.
« Monsieur, dit l'homme en s'approchant, nous effectuons un contrôle de routine des installations. Rien d'alarmant. »
Laurent engrangea son visage : un nez cassé, des yeux porcins, une cicatrice au menton. Pas le type d'ingénieur qu'on envoyait chez les commissions de courses automobiles. Le type d'homme qu'on envoyait pour intimider.
« Vous êtes en train de me dire que la FIA s'intéresse à nos conduits électriques ? »
L'homme sourit, sans chaleur. « La FIA s'intéresse à tout ce qui touche à l'intégrité de l'événement. La sécurité des infrastructures est un critère. »
« La FIA aurait dû passer par la direction du casino. »
« Nous avons les autorisations nécessaires. Je peux vous les montrer, si vous voulez. »
Il tendit la main vers sa poche intérieure. Laurent leva sa paume.
« Je vais vous montrer la sortie, d'abord. Vous reviendrez avec un rendez-vous. »
L'homme ne bougea pas. Les secondes passèrent. Puis un second individu émergea de l'ombre derrière le premier, et Laurent comprit qu'ils n'étaient que trois, mais qu'ils ne pensaient pas avoir besoin de plus.
« Monsieur Laurent, dit l'homme à la cicatrice, nous n'avons pas l'intention de causer de problèmes. Nous voulons juste nous assurer qu'il n'y en aura pas. »
Il marqua un temps.
« Vous connaissez un certain Renault, n'est-ce pas ? »
Laurent sentit le sang battre à ses tempes. Il dit : « Je connais beaucoup de noms. »
« Renault semble vouloir profiter du week-end pour faire quelque chose de regrettable. C'est le type d'initiative que nous préférons décourager avant qu'elle ne se concrétise. Vous nous aiderez à le dissuader. »
« Je ne travaille pour personne. »
« Vous travaillez pour le casino, ce qui est presque la même chose. Et si Renault met les pieds dans l'enceinte de ce bâtiment sans y être invité, vous en porterez la responsabilité. Pensez-y. »
L'homme fit un signe de tête à son collègue. Ils tournèrent les talons et remontèrent le corridor, disparaissant dans la pénombre, laissant Laurent seul face à la console morte.
Il sortit son téléphone, ouvrit la messagerie sécurisée. Un contact, un seul, qui datait d'une autre vie. Il tapa le message :
*Warning. Full audit underway. Forty-eight hours, max. Someone else is watching you.*
Il envoya. Puis il effaça la conversation, les logs, le numéro. Il n'avait aucune preuve que ce message atteindrait sa destination. Mais s'il existait une chance que Renault ait prévu tout cela, une chance qu'il ait laissé une ligne de communication ouverte, Laurent préférerait la tendre maintenant et voir ce qui viendrait la saisir.
Derrière lui, le panneau arrière de la console reposait légèrement de travers, comme si quelqu'un l'avait ouvert et fermé à la hâte. Laurent le remit en place, vérifia que rien ne dépassait. Une trace de graisse sur la vis. Il l'essuya du pouce.
48 heures.
Le compte à rebours avait commencé.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.