Monte-Carlo en Flammes
Lire le chapitre 12: Race Day Eve
La climatisation du safehouse râlait comme un vieux moteur de Formule 3, mais personne n’y prêtait attention. Sur la table pliante, Alex avait déployé les plans du casino côte à côte avec les relevés horaires du système de règlement, annotés dans trois couleurs différentes. L’après-midi tirait vers le soir, et la ville, au-delà des volets mi-clos, bourdonnait déjà des préparatifs du Grand Prix.
Jules faisait les cent pas, un croissant oublié dans une main, l’autre suivant les lignes de câblage sur une copie thermique. « Le tunnel d’évacuation de Voss débouche à deux cents mètres du virage de la Rascasse. Quand la foule sera au départ, on passe sous les barricades sans être vus. » Il jeta un coup d’œil à Alex. « À condition qu’il livre ce dossier rouge intact. »
Zoe, avachie sur le canapé, ne levait pas les yeux de son portable blindé. « Le fichier chiffré est toujours sur le serveur de l’écurie. Klaus a confirmé qu’il arrive à y accéder en miroir, mais Viktor a musclé l’authentification. On a une fenêtre de trois heures quand les mécaniciens changent d’équipe, et pas plus. »
Alex ne répondit pas. Il regardait la photo satellite du casino, le tracé des lasers marqué d’un point d’interrogation rouge là où un second joueur avait modifié la grille. Il attendait un message. Une notification. Un signe.
Le téléphone vibra sur la table, et tout le monde se tut.
Alex le ramassa. Un texto court, sans signature, d’un numéro prépayé qu’il connaissait par cœur. Les mots étaient codés, mais le sens était clair :
> *Le verrou a changé. La clé ne fonctionne plus. Sainte Dévote prie pour vous.*
Il relut le message deux fois, puis posa le téléphone face contre la table.
« Viktor a changé les codes. » Sa voix était plate, mais ses doigts tambourinaient sur le bois. « Toute la séquence d’accès au système de règlement est morte. La fenêtre qu’on avait calculée n’existe plus. »
Un silence lourd tomba sur la pièce. Jules s’arrêta de marcher, le croissant tombant de sa main. « Il sait. Il a dû comprendre qu’on avait repéré Montecorp, ou le serveur de l’écurie… »
Zoe se redressa, les yeux écarquillés. « Mais comment il a su aussi vite ? Klaus n’a pas pu laisser de trace. »
« Peu importe comment. » Alex se leva, ramassa le plan et le plia en deux d’un geste sec. « La question, c’est ce qu’on fait maintenant. »
Il se tourna vers la fenêtre. Au loin, derrière les toits, les tribunes du circuit s’élevaient dans la lumière dorée du soir. Demain, des centaines de milliers de spectateurs envahiraient les rues, et le casino fermerait ses portes au public pour un événement privé des écuries. C’était leur fenêtre, la seule qu’ils auraient – et Viktor venait de la sceller de l’intérieur.
« Le plan initial est mort », dit-il enfin. « Si on entre par la console fantôme, on aura moins de trente secondes avant que les nouveaux codes déclenchent l’alarme. Laurent a confirmé l’audit de quarante-huit heures. On ne peut pas reprogrammer la séquence à distance avec les enforcers de Viktor dans les couloirs du personnel. »
Jules s’approcha, les mâchoires serrées. « Et le dossier rouge ? Sans lui, Voss ne nous donne pas les tunnels. Et sans les tunnels, on ne sort pas de Monaco avec les données du système. »
Zoe se leva à son tour, bras croisés. « Vous parlez comme s’il fallait y aller quand même. On pourrait reculer, attendre que Viktor relâche sa garde après le Grand Prix. »
Alex secoua la tête. « Viktor ne relâche jamais rien. S’il a changé les codes, c’est qu’il sait qu’on est actifs. Dans quarante-huit heures, l’audit sera fini, et il fera boucler le casino en mode verrouillé. Si on ne passe pas avant, on ne passera jamais. »
Il s’arrêta, laissa un silence s’installer. Puis il dit, doucement, comme s’il révélait un secret qu’il gardait depuis des semaines :
« Mais on a un atout qu’il n’a pas prévu. Le fichier chiffré n’est pas dans son casino. Il est sur le serveur de l’écurie de Mathieu. Et Klaus peut y accéder. »
Il déplia une nouvelle copie du plan, crayonna une ligne rouge qui partait du tunnel de Voss, traversait la zone technique du circuit, et aboutissait sur le stand Renault-Alpine. « On change de cible. On entre par les tunnels de Voss – pas par le casino. On prend le serveur de l’écurie. Et on y vole le dossier rouge et les transcriptions des connexions de Viktor. »
Jules fronça les sourcils. « Mais Voss exige le dossier avant de nous donner les clés des tunnels. Tu comptes le voler où, ce dossier ? »
Alex lui lança un regard. « Il n’a jamais dit où il était. Il a dit qu’il le voulait intact. »
Zoe pâlit. « Tu veux dire… tu ne sais même pas où il est ? On mise toute l’opération sur un fichier qu’on n’a jamais vu ? »
« Mercier le sait. » Alex sortit son téléphone, composa un message rapide. « Le vieil auditeur déchu. Il travaillait avec mon père. Il connaît le contenu du dossier rouge – et probablement sa localisation. Je vais le rencontrer ce soir. »
Jules échangea un regard avec Zoe. Celle-ci ouvrit la bouche, hésita, puis se passa une main dans les cheveux. « C’est de la folie. On a quarante-huit heures, un commanditaire qui veut nous transformer en boucs émissaires, un rival qui nous tient par les couilles, des lasers modifiés par un inconnu… et tu veux improviser une rencontre avec un type qu’on n’a pas vu depuis dix ans ? »
« Mercier est le seul qui peut nous dire ce que Viktor veut vraiment. » Alex rangea son téléphone, les traits tendus. « Et si on ne le sait pas, on ne saura jamais qui a modifié les lasers, ni qui d’autre est dans le jeu. »
Un nouveau message vibra. Tout le monde se tendit.
Alex regarda l’écran. C’était une réponse de Mercier. Trois mots seulement.
*Au cimetière. Ce soir. Minuit.*
Alex releva les yeux vers les autres. « Le vieux renard est vivant. »
Il ramassa sa veste. « Jules, tu restes ici et tu prépares l’accès au tunnel de Voss, au cas où l’échange marcherait. Zoe, tu continues à surveiller le serveur de l’écurie. Si Klaus voit la moindre connexion inhabituelle, il prévient immédiatement. »
Zoe le retint par le bras. « Et toi ? Tu y vas seul ? »
« Mercier n’a pas survécu aussi longtemps en se montrant en public. S’il accepte de me voir, c’est à ses conditions. »
Il ouvrit la porte, s’arrêta une seconde sur le seuil. « Et si je ne reviens pas… vous partez. Vous cherchez Voss, vous lui dites que le dossier rouge existe et que la seule personne qui sait où il est vient d’avoir un accident. Il vous protégera, ou il vous tuera. Dans les deux cas, vous ne restez pas ici. »
Avant qu’ils puissent répondre, il était parti dans la nuit tiède. Les moteurs hurlaient à l’autre bout de la ville, dans les dernières séances d’essais libres, tonnerre sourd contre les façades de marbre.
À la fenêtre, Jules murmurait, presque pour lui-même : « Il compte faire quoi exactement ? Voler le serveur de l’écurie, négocier avec Voss, et persuader Mercier en une nuit ? »
« Non », dit Zoe, le regard fixé sur le portable où le fichier chiffré de Mathieu attendait toujours, immobile, indéchiffrable. « Il compte prouver à Viktor qu’il n’est pas le pion qu’il croit. Et il est prêt à y laisser sa vie. »
Derrière eux, sur la table, le téléphone d’Alex vibra de nouveau – mais il était déjà trop loin pour l’entendre. L’écran affichait un message d’un numéro inconnu, sans réponse :
> *Ton père t’embrasse. Il aurait aimé te voir plus prudent.*
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