Monte-Carlo en Flammes
Lire le chapitre 13: Last-Minute Switch
La pluie tambourinait sur le capot de la Peugeot garée en surplomb du port. Alex coupa le moteur, coupa aussi la climatisation qui crachait un air tiède, et fixa la masse sombre du casino qui s'étalait en contrebas, ruisselante de néons brouillés par les trombes d'eau.
Zoe était assise à ses côtés, son téléphone posé sur la console centrale, la carte du Monte-Carlo affichée dans un dégradé de couleurs. Elle n'avait pas parlé depuis qu'Alex avait quitté le cimetière. Ses doigts pianotaient son genou, un tic nerveux qu'elle n'avait pas montré depuis le coup de Madrid.
« Tu veux que je répète les options ou tu comptes continuer à bouillir en silence ? » demanda Alex.
Elle tourna la tête vers lui, les prunelles dures derrière ses lunettes fines.
« Réponds-moi une seule chose. Le dossier rouge, c'est ce qu'il nous faut pour sortir par les tunnels de Voss, non ?
— Ou.
— Alors me dis pas que voler une copie du fichier serveur suffit pour l'attirer à nous. Tu joues une partie d'échecs contre un gars qui a déjà bougé les pièces trois fois. Une copie du fichier d'encryptage, ça reste un appât. Voss veut la vérité, pas un double.
Alex ouvrit la portière, l'air humide qui s'engouffrait sentait l'asphalte chaud et le sel. Il fit le tour du véhicule, s'accroupit la tête sous une avancée de toit, puis confirma ce qu'il avait en tête depuis la crypte : ils ne voleraient pas seulement le serveur pour le compte de Voss. Ils videraient la cage centrale.
« Dis-moi que tu n'y penses pas », souffla Zoe qui l'avait suivi, ses cheveux courts plaqués sur le crâne.
« Viktor a verrouillé la chambre forte, ouais. Mais la cage, c'est le circuit de paiement, la banque interne. Il a changé les codes d'accès aux salles du trésor, pas les protocoles de ravitaillement du Grand Prix. La moitié des jetons de la semaine n'arrive que demain matin par convoi blindé. Les caisses au sol, elles se remplissent à chaque table, chaque main, chaque mise. Pendant le Grand Prix, le public afflue, la monnaie interne circule. Et moi, je connais le système de recyclage des jetons, je connais les timings des collectes.
— Tu connaissais, corrigea-t-elle. Y'a des années. Tu as du sang qui te reste dans la tête, Alex. La cage, c'est le cœur battant du casino. L'audit de Laurent court déjà. Une activité anormale les déclenchera en dix secondes.
— C'est pour ça qu'on le fera en même temps que la récupération serveur. Pendant que les types de Viktor tournent en rond autour de la zone de la chambre forte et que les gardes de Laurent vérifient la maintenance fantôme, on frappe ailleurs. L'audit révise la traçabilité des coffres, pas la monnaie en jeu.
Zoe le frappa du plat de la main contre la poitrine. Le bruit résonna entre les façades.
« T'es en train de nous transformer en cible mouvante quand on avait un plan chirurgical !
— Le plan qu'il connaît déjà, c'est juste ça le problème. »
Aucun n'avait entendu l'approche de Jules, arrivé en t-shirt trempé par-dessus ses dreads, un sac de sport en bandoulière. Il s'adossa à une moto de location, les yeux allant de l'un à l'autre.
« J'ai surveillé le serveur de l'écurie, la salle de contrôles montre une double activation des scripts de maintenance du réseau à l'instant, expliqua-t-il.
— Il bouge, dit Alex.
— Il sait qu'on est vivants, précisa Jules. Viktor a enclenché un mode de nettoyage automatique sur cinq anciens fichiers de paiement, presque en temps réel. On a peut-être une fenêtre.
— Il efface les traces », murmura Zoe.
Le vent se leva, plaquant l'eau contre leurs visages. Alex ne se protégea pas.
« Donc on fait les deux. La fenêtre de la cage est ouverte, le serveur se purgera d'ici deux heures. On prend les deux.
— Jules, soutiens-le, fit Zoe d'un ton rauque. Dis-lui que ça va pas marcher, que t'as passé la nuit à calculer les circuits de surveillance du casino pour un vol seul, pas pour un braquage double.
Jules respira lentement. Il était le plus prolixe, celui qui mâchait les mots avant de les recracher, mais là il ne se précipita pas.
« La dernière fois qu'on est passés derrière le vol de la cage, c'était au Méridien, et on a perdu Radek. Je l'ai encore dans l'oreille, le murmure de son fils.
— On n'a pas le luxe de ne pas le faire, la coupa Alex. Viktor a déjà déplacé les pions. Il nous a fliqués, il nous a infiltrés. Il attend notre mouvement pour nous rentrer dedans. La seule façon de reprendre la main, c'est de viser un endroit qu'il croit intouchable. »
Il baissa la voix, fixa tour à tour ses deux complices.
« Le ledger rouge, c'est un chantage entre lui et nous. La cage, c'est la vie. Il nous croit affaiblis et tournés vers la sortie. On lui prouvera qu'on est encore capables de prendre des deux mains.
— Tu veux le faire maintenant, à l'aube ? demanda Jules.
— Avant l'aube. Les équipes de nettoyage de tablettes s'arrêteront à quatre heures, entre la fermeture nocturne et le nettoyage de salle. La réserve de la cage dort sous trois serrures et une surveillance automatique que je connais par cœur. »
Zoe prit son téléphone, fit pivoter l'écran vers les deux hommes. Une architecture de réseau complexe apparut, des nœuds rouges et verts.
« Si on fait ça, tu sais ce que je risque ? Un aller simple à Fontvieille et personne n'entendra parler de moi. Et vous, le séjour à la prison de Monaco, c'est du caviar sur des toasts, en comparaison.
— On a pas le temps pour les théories, dit Alex. On a le temps pour l'exécution.
— Tu sais que je te suis pour le serveur, reprit-elle en relevant brusquement la tête. La cage doit attendre une nuit de plus, un timing différent.
— Il n'y aura pas de prochaine nuit. Viktor a purgé les accès. Demain, c'est un nouveau protocole, des nouveaux codes, des nouveaux visages dans le service de sécurité. L'occasion, elle est une seule fois, et elle a lieu pendant qu'il s'intéresse à notre première cible.
Il se tourna vers Jules, qui demeurait stoïque.
— Soutiens-moi.
Jules grogna, frotta ses yeux, puis haussa une épaule, la voix rauque :
« Si quelqu'un est capable de tenir les deux en même temps, c'est Alex. S'il croit qu'on doit voler le cœur de la banque pour survivre, j'suis sur le terrain. »
Zoe eut un rictus dur. Elle fit le geste d'éteindre son écran, puis s'arrêta.
« Vous êtes en train de signer la dernière heure de ce qui reste de notre amitié, les gars. Tu le sais, Alex ? »
Il ne répondit pas. Il regardait à travers la pluie la ligne sombre du tunnel de service qu'il connaissait depuis son adolescence, là où il avait appris le métier de croupier, là où son père avait disparu un soir d'avril. Un endroit où il avait promis qu'il ne remettrait jamais les pieds pour un coup.
« Alors, on le fait », souffla-t-il.
Zoe glissa le téléphone dans sa poche et détourna les yeux. Quand elle se retourna enfin, sa voix n'avait plus la moindre concession :
« Bien. Mais si l'un de vous deux flanche ou prend du retard, je vous laisse là où vous chuterez. Moi aussi, j'ai mes plans. Et personne n'y touchera. »
La phrase resta suspendue dans l'air. Derrière eux, les premières lueurs sales de l'aube commençaient à éclaircir le ciel, tandis que sous le casino, quelque part au fond de leurs entrailles, les machines reprenaient leur ronronnement sourd. Alex ne détourna pas les yeux. Il venait de sceller leur sort à tous les trois, dans un silence complice qui n'avait encore rien échangé.
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