Monte-Carlo en Flammes
Lire le chapitre 14: Aftermath of the Decision
La nuit avait avalé le Vieux-Port, et l’odeur de gasoil et de sel stagnait entre les coques. Dans la cabine du *Sirène II*, un bateau de pêche désaffecté amarré à l’écart des caméras, Alex fixait la carte marine étalée sur la table. Ses doigts suivaient le tracé des tunnels de service, une ligne rouge qui serpentait sous le casino pour mourir sous les tribunes du circuit.
Zoe s’assit en face de lui, les bras croisés, la mâchoire serrée. Elle ne lui avait presque pas adressé la parole depuis qu’il avait annoncé l’extension du plan. Le silence, chez elle, était plus bruyant que n’importe quel cri.
« Tu vas me dire quoi, Alex ? Que c’est encore un coup de génie ? »
Il leva les yeux. Dans la pénombre, ses traits paraissaient creusés, dix ans de plus que son âge.
« Le registre n’est pas une fin. C’est un moyen. »
« Un moyen de quoi ? De signer notre arrêt de mort ? »
Alex replia la carte, la rangea dans sa poche intérieure. Il prit le temps d’allumer une cigarette, d’en tirer une longue bouffée avant de répondre.
« Viktor ne nous a jamais laissés sortir vivants de Monte-Carlo. T’es au courant, ça, hein ? Il a modifié les codes, il a infiltré l’écurie, il a des hommes partout. Même si on lui rendait son argent, il nous descendrait dans la minute où on passe la frontière. »
Zoe ne répondit pas. Elle connaissait la logique. Elle la détestait.
« Le registre, continua Alex, c’est ce que Viktor a utilisé pour noyer mon père. C’est ce qui relie Montecorp à des dizaines de comptes offshore, à des transactions que personne n’a jamais vues. Si on l’a, on a une carte maîtresse. Une preuve. Quelque chose qui vaut plus que la rançon qu’il réclame. »
« Et Mercier ? » demanda-t-elle, la voix plus basse. « Tu lui fais confiance ? »
« Mercier est un homme brisé. Il a vu mon père disparaître dans ces tunnels, il sait ce qui s’est passé. Il n’a aucun intérêt à nous trahir. »
« Personne n’a jamais eu aucun intérêt à nous trahir jusqu’au jour où ils l’ont fait. »
Alex marqua un temps. Il écrasa sa cigarette dans le cendrier rouillé, lentement, comme s’il voulait peser chaque mot avant de les prononcer.
« Qu’est-ce que tu me caches, Zoe ? »
Elle releva la tête, surprise par la question.
« Je te cache rien. »
« Tu as dit à Jules que tu avais une porte de sortie. Que tu nous lâcherais si ça tournait mal. Je veux savoir laquelle. »
Le silence s’épaissit. Le bateau tanguait doucement contre les pneus d’amarrage. Au loin, la rumeur du Grand Prix weekend s’éteignait peu à peu, avalée par la nuit.
Zoe se leva, s’approcha de l’ordinateur portable vissé à la paroi. Ses doigts coururent sur le clavier, elle tapa une série de commandes, et l’écran s’alluma sur un diagramme bleu et vert : le réseau informatique du casino Montecorp, vu de l’intérieur, comme une fourmilière de données.
« Tu vois ça ? »
Elle désigna un point rouge qui pulsait en bas à gauche de l’écran, presque invisible, noyé dans la masse des nœuds.
« C’est un kill-switch. Une porte dérobée dans le système de transmission du casino. Depuis le premier jour où j’ai découvert la structure de leur réseau, j’ai implanté un ver dormant dans leur mire de routage principal. »
Alex se rapprocha. « Tu ne m’en as jamais parlé. »
« Parce que je n’étais pas sûre de vouloir m’en servir. C’est une arme à double tranchant. Si je l’active, elle neutralise toutes les caméras, toutes les serrures électroniques et tout le système d’alarme du casino pour une durée de quatre-vingt-dix secondes. »
« Quatre-vingt-dix secondes », répéta Alex, la voix pleine d’une admiration prudente. « Ça change tout. Le tunnel de service ne nous prend que soixante secondes si on court. »
« Ouais, sauf que, poursuivit-elle, ça a un prix. Le ver va se connecter au réseau de secours, celui de la salle des machines, et il laissera une signature. Une signature très précise, qui sera traçable jusqu’à mon adresse IP, mon identité numérique, tout ce que j’ai passé des années à effacer. Si on l’active, je deviens un fantôme qui ne pourra plus jamais entrer dans un système propre sans se faire repérer. »
Alex resta immobile un long moment. Le vent sifflait à travers les filins du port, un son métallique, presque lancinant.
« Pourquoi tu ne l’as pas dit plus tôt ? »
« Parce que je voulais d’abord savoir si toi, tu étais prêt à me le demander. »
Il n’y avait pas de reproche dans sa voix. Juste un constat. Une lassitude fatiguée, celle de quelqu’un qui a cessé de croire aux belles promesses.
Alex s’accouda à la table, les mains jointes devant la bouche.
« Si on l’active pendant l’intrusion dans l’écurie, ça couvre la partie tunnel. Mais Voss nous demande le registre avant de nous donner accès aux sorties. On se retrouve face à une équation à plusieurs inconnues. »
« Je sais. C’est pour ça que j’ai hésité. »
La nuit s’étira autour d’eux. De l’autre côté du port, une sirène de police hurla un bref instant avant de se taire. Les bruits de la ville se faisaient lointains, presque irréels.
« Et si Mercier n’a pas le registre ? » demanda-t-elle doucement. « S’il a bluffé, s’il t’a tendu un piège pour attirer ton père à la surface ? »
Alex ferma les yeux. Il pensa à son père, à sa disparition, à ces tunnels qu’il avait promis de traverser. Il y avait une ironie cruelle à se rendre dans un cimetière à minuit pour retrouver un homme qui l’avait peut-être vendu.
« Alors on s’adaptera. On n’a pas le choix. »
Zoe referma son ordinateur. Elle vint s’asseoir en face de lui, et pour la première fois de la soirée, son regard se fit plus doux, plus vulnérable.
« J’ai pas tout planifié pour toi, Alex. J’ai planifié pour moi, aussi. Depuis des années. Le jour où j’ai rencontré Jules, j’ai compris qu’on ne pourrait jamais quitter cette ville sans laisser une trace. Toi, tu veux régler des comptes avec Viktor. Moi, je veux juste exister sans avoir à regarder par-dessus mon épaule. »
« On y arrivera. »
« Tu en es sûr ? »
Il hésita. Un instant trop long, peut-être. Elle le vit.
« Sûr, non. Déterminé, oui. C’est tout ce que j’ai. »
Zoe se leva, attrapa sa veste en cuir sur la couchette de proue. Elle passa à côté de lui, marqua un temps près de l’échelle qui menait au pont.
« Le ver est armé. Il attend que je lui donne l’ordre. Si Jules et toi, vous échouez, si Voss nous double, si Mercier nous piège, je l’active et je sors par le tunnel de maintenance du vieux casino. Tu n’as qu’à me prévenir avant que tout ne s’écroule. »
« Pourquoi tu me dis ça maintenant ? »
« Parce que je viens de choisir, Alex. Je reste. Mais je te le dis clairement : si tu meurs ce soir, je ne pleurerai pas longtemps. »
Elle grimpa l’échelle, ouvrit l’écoutille. Le ciel étoilé au-dessus d’elle l’enveloppa un instant, bleu nuit, immense.
« Je te couvre jusqu’au cimetière, lança-t-elle avant de disparaître. Sois pas en retard. »
Le capot d’écoutille se referma avec un claquement sourd. Alex resta seul dans la cabine, la cigarette éteinte entre les doigts, face au diagramme du réseau qui continuait de scintiller sur l’écran. Il sortit son téléphone, relut le message anonyme de la nuit. Trois mots, sans signature, qui dansaient devant ses yeux comme une promesse : *Votre père ne vous a jamais menti.*
Dehors, la cloche de l’église Sainte-Dévote sonna trois coups. Minuit approchait. Alex enfila son blouson, éteignit l’ordinateur, et jeta un dernier regard à la carte marine repliée dans sa poche.
Les tunnels attendaient. Le cimetière aussi.
Il était prêt, ou peut-être juste assez fou pour faire semblant.
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