Monte-Carlo en Flammes
Lire le chapitre 15: The Casino's Heart
L'air du matin sentait l'essence et le sel. Par la fenêtre du safehouse, Alex regardait les premières monoplaces s'aligner sur la grille de départ, leurs moteurs hurlant à travers les rues fermées de Monte-Carlo. Le Grand Prix n'avait pas encore commencé, mais la ville vibrait déjà comme un cœur sous adrénaline.
Jules était agenouillé devant une console ouverte, les doigts enfouis dans un enchevêtrement de câbles. Il ne s'était pas rasé depuis deux jours, et ses yeux bordés de rouge témoignaient de nuits passées à décoder la trame de transmission de l'écurie.
— L'antenne relais est sur le toit du casino, dit-il sans se retourner. C'est là que convergent tous les flux de données des stands. Mon dispositif va s'y greffer comme un parasite.
Alex s'approcha, observant le petit boîtier noir que Jules tenait entre ses doigts. Il ne ressemblait à rien de spécial. Juste un cube de métal et de circuit imprimé qui valait leur peau.
— Il est fiable ?
— Il est invisible, répondit Jules. Les transmissions de course sont protégées par un chiffrement militaire, mais le point d'injection se fait après le décryptage, juste avant l'acheminement vers les serveurs de l'écurie. À cet endroit, le signal est en clair pendant trois millisecondes.
— Trois millisecondes.
— Suffisant pour copier le fichier chiffré de Viktor. Le serveur de l'écurie est un leurre. Le vrai fichier voyage dans le flux vidéo des caméras embarquées, masqué dans la télémétrie. Personne ne cherche un fichier dans un signal de course en direct.
Jules referma la console et se releva, un sourire fatigué aux lèvres. Il tendit le boîtier à Alex.
— Il doit être installé sur le toit du casino avant le départ de la course. Après ça, le fichier sera à nous en trois minutes.
Alex prit le dispositif, sentit son poids minuscule. Trois minutes. Après des semaines de préparation, toute l'opération se résumerait à trois minutes d'écoute.
— Et si le serveur de l'écurie est compromis ? demanda-t-il.
— Il ne l'est pas. C'est le leurre. Viktor a été malin : il a protégé son vrai fichier en le cachant dans les canaux les plus banals de la course. Mais il avait déjà mis des mois à préparer le pare-feu du serveur central. Il ne s'attend pas à ce qu'on regarde ailleurs.
Zoe entra par la porte arrière, vêtue d'un tailleur crème qui la faisait ressembler à une cadre supérieure des bureaux de change. Ses cheveux étaient tirés en chignon strict, et elle portait une mallette de cuir qui contenait plus de matériel de surveillance que de documents commerciaux. Ses yeux firent un rapide aller-retour entre Jules et Alex.
— La piste est dégagée, dit-elle. Les convois de fonds viennent de passer pour la première rotation. Ils font le tour toutes les quarante minutes pendant la course.
Alex posa le boîtier dans la poche intérieure de sa veste avec une précision rituelle.
— On y va.
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Le parfum d'encens et de luxe du casino agressait les sens dès l'entrée. Les tapis rouges absorbaient les pas, les lustres de cristal diffusaient une lumière dorée qui semblait flouter les contours de la réalité. Le Monte Carlo Casino était un temple de l'excès silencieux, où l'argent glissait sans un bruit sur les tapis verts.
Alex et Zoe entrèrent comme deux clients anodins, lui en costume sombre, elle tenant sa mallette comme s'il s'agissait de bijoux qu'elle s'apprêtait à vendre. Samedi matin — le jour de la course — le casino était à moitié vide. Les vrais flambeurs étaient sur le circuit, hurlant devant les écrans ou levant leurs jumelles vers les rails du Grand Prix. Ceux qui restaient étaient des joueurs de faible intensité, perdant des centaines d'euros là où les milliards de la course s'engouffraient ailleurs.
Zoe marqua un temps d'arrêt devant une table de blackjack, ses yeux balayant la salle.
— Trois gardes à l'entrée principale, murmura-t-elle. Deux en uniforme, un en civil qui essaie de ressembler à un client.
Alex croisa son regard, suivant son scan d'une feinte indifférence.
— Le civil est sur la mezzanine, dit-il. Il se tient près de la balustrade, où il peut voir toute l'entrée sans être vu lui-même.
— Il a bougé. Il change de position toutes les dix minutes.
Leur conversation n'était pas audible à plus de trente centimètres, mais ils parlaient comme des amants échangeant des confidences. Alex se tourna vers la grande cage au centre de la salle, cette structure de verre et de laiton où trônaient les caissiers dans leur splendeur immaculée.
— Deux caissiers en service, constata-t-il. Un superviseur qui fait des rondes toutes les quinze minutes.
Zoe sortit un mouchoir de sa manche et fit semblant de se tamponner les lèvres, feignant de se maquiller. Dans le miroir de poche dissimulé dans son poignet, elle observait le plafond.
— Les nouvelles caméras sont en place, dit-elle. Quatre angles morts. La colonne ouest, l'escalier de service, la zone derrière la cage, et le passage entre les deux salles de poker.
Alex les mémorisa, dessinant mentalement la carte de sa trajectoire optimale. Il avait passé dix ans de sa vie à travailler dans ce bâtiment, à connaître chaque recoin, chaque porte dissimulée derrière des panneaux de bois précieux, chaque conduite d'aération qu'un homme pouvait traverser en rampant. Le casino n'avait pas changé — seules les mesures de sécurité s'étaient sophistiquées.
— Les blindés, murmura Zoe en vérifiant la piste de course sur son téléphone. Premier passage de la course : dans six minutes. Le deuxième : pendant le tour de formation. Le troisième : environ dix minutes après le départ, pendant le premier ravitaillement.
Alex hocha la tête. Jules devait intégrer le boîtier sur le toit maintenant. Dans moins d'une heure, le fret de l'écurie serait intercepté, et Viktor serait aveugle pour le reste de la journée.
Un garde s'approcha d'eux — le civil de la mezzanine, un homme au visage carré, la cinquantaine, avec la démarche rigide de ceux qui ont passé leur vie à surveiller les autres plutôt que de vivre la leur.
— Le Grand Prix a commencé, dit-il en français avec un accent italien à peine perceptible. Vous ne voulez pas regarder la course ?
Zoe sourit, ses lèvres rouges dessinant une ligne élégante.
— Mon mari préfère les jeux de hasard à la vitesse. Il dit que l'argent se dépense mieux quand on le voit tomber.
Alex se tourna vers le garde, ajustant sa cravate. Le lien était presque électrique — cet homme avait servi sous Laurent, peut-être même avait-il connu son père à l'époque où Renault avait officié dans ces murs.
— Y a-t-il un problème, monsieur ? demanda Alex avec une politesse glaciale.
Le garde cligna des yeux, comme s'il cherchait à placer un souvenir qu'il ne pouvait pas saisir. Il recula d'un demi-pas.
— Non, monsieur. Passez une agréable visite.
Il s'éloigna, mais Alex nota qu'il lançait un rapide regard vers la mezzanine où se trouvait une console de surveillance. Il avait un mouchard quelque part — peut-être dans sa poche, peut-être dans sa chaussure. Ce genre de détail n'échappait jamais à Alex.
Zoe se pencha vers lui.
— Il t'a reconnu, mais il ne sait pas d'où.
— Il a travaillé avec mon père, murmura Alex. Avant la grande descente.
Il sentit sa propre voix se serrer sur les derniers mots. La grande descente. Le terme que tout le casino employait pour désigner la nuit où son père avait disparu dans les tunnels de service du bâtiment, alors qu'il donnait des informations à un mystérieux contact pour avoir une dernière chance de se racheter. Les caméras avaient enregistré sa descente vers les sous-sols, puis plus rien.
Zoe ne posa pas de questions. Elle savait que les réponses étaient encore trop fragiles — et qu'elles devraient attendre la rencontre avec Mercier au cimetière de Monaco à minuit.
Ils continuèrent leur tour, traversant la salle de roulette, passant sous les fresques représentant des déesses nues qui semblaient les regarder avec une ironie lointaine. Zoe notait mentalement chaque détail : les positions des gardes fixes, les rotations, les points d'angle mort. Alex observait le comportement de la foule, cherchant les narquois aux allures de FIA, les agents de Viktor, ceux qui pourraient les reconnaître.
Au fond de la grande salle, près des salles de poker privées, une porte discrète portait la mention « Personnel uniquement ». Alex savait que derrière cette porte s'ouvrait un couloir menant aux escaliers de service — et plus bas, bien plus bas, aux tunnels abandonnés où son père avait disparu.
— Alex. La voix de Zoe était serrée tout à coup.
Il se tourna. Elle fixait son téléphone, où un message venait de s'afficher. Elle lui tendit l'écran sans un mot.
Le message, envoyé depuis un numéro protégé, disait simplement : « La course commence dans trente minutes. La cage centrale sera ouverte pour le dépôt des recettes du Grand Prix pendant la formation. Profitez-en. »
Il n'y avait pas de signature. Mais le ton n'était pas celui de Viktor, qui l'appelait toujours par son nom. C'était un ton neutre, presque bienveillant.
Comme celui d'un homme qui se préparait depuis longtemps à cette dernière danse.
— Qui te l'envoie ? demanda Zoe.
Alex sentit son pouce tapoter contre sa cuisse — le tic de ses mensonges, celui que sa femme avait toujours repéré avant même qu'il prononce un mot.
— Une source. Je la crois fiable.
Le silence de Zoe dura une seconde de trop. Puis elle haussa les épaules et se tourna vers la cage centrale, comme si elle n'avait rien remarqué.
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