Monte-Carlo en Flammes
Lire le chapitre 19: Ledger and Loot
Le sol de la salle des coffres était froid sous ses semelles. Alex avançait dans l'obscurité, comptant les secondes dans sa tête. Depuis le toit, le grondement des dernières Formule 1 mourrait dans l'air chaud de Monaco, remplacé par le bourdonnement feutré des climatiseurs et le cliquetis discret de sa propre respiration.
Zoe avait promis quatre-vingt-dix secondes. Quatre-vingt-dix secondes de système aveugle, de caméras en boucle, d'alarmes muettes. Il en avait déjà usé trente-cinq.
Le coffre central se dressait devant lui, masse d'acier terni encastrée dans le marbre, derrière une grille de vingt centimètres d'écart. Le code gravé sur sa manche sous le ruban adhésif datait de trois semaines — un transfert acheté à un caissier licencié, un vieil habitué des tables qui préférait les billets aux convictions.
Ses doigts trouvèrent le clavier. Il tapa. Un voyant vert. La serrure émit un déclic gras, et la porte s'entrouvrit.
Il ne cherchait pas l'argent. Les transferts de Zoe partaient déjà, mille ruisseaux digitaux courant vers des comptes dormants disséminés entre Singapour et Genève. Non, ce que les mains d'Alex trouvèrent dans le tiroir scellé du fond — sous des liasses de cinq cents euros aux coins cornés — étaient plus lourds, plus anciens. Le cuir rouge avait la texture d'une peau tannée trop vite, le genre de reliure qu'on ne fabrique plus depuis les années soixante. Le registre.
Il le souleva avec la précaution d'un homme qui a déjà porté son propre poids trop longtemps. Cinquante pages, peut-être soixante. Chaque page une dette, une menace, une vente d'âme signée au nom de Viktor Markov, mais avec les initiales de banquiers, de commissaires de course, et parfois de ministres.
À l'ombre des chiffres, la liberté d'un homme n'était pas chère. Mais son silence, lui, valait très cher.
Alex tourna la couverture cartonnée. La première écriture, une encre noire tremblée, portait une date de dix-sept ans plus tôt. Le nom de son père, André Renault, y figurait, suivi d'une somme en petits caractères raturés. Il ferma les yeux, rien qu'une seconde.
Cela suffit pour presque le tuer.
Une lueur rouge pulse, puis une autre, puis dix. Les lasers jaillirent des plinthes et des plafonds, tramant une toile serrée entre lui et la sortie. Il se baissa d'instinct, mais son épaule gauche vint caresser un fil et l'air grinça d'un signal à peine audible. Un périmètre de sécurité. Zone scellée.
Viktor.
Quelque part, du fond d'un écran ou d'une oreillette de l'autre côté de la salle des coffres, une voix grave fit vibrer le béton.
« Alexei. Je me demandais quand tu viendrais chercher les souvenirs de papa. »
Alex ne répondit pas. Il pouvait presque voir le sourire de Viktor, ce sourire qui n'avait jamais touché ses yeux — des yeux d'un blond si pâle qu'ils semblaient vidés de toute couleur, comme ceux des poissons des abysses.
Il se tourna. La grille était à douze mètres. Douze mètres de faisceaux rouges entrecroisés. Pas impossibles. Juste très chers.
« Tu savais pour le registre depuis le début », dit-il, sa voix délibérément plus calme que ne l'exigeait son cœur.
« Je savais pour ton père, Alexei. C'est plus précis. Je t'ai laissé venir jusqu'ici pour que tu comprennes que tu choisis toujours les mauvaises portes. » Un cliquetis métallique, puis : « Les soixante-dix pour cent que tu m'as promis seront un bon début pour payer les réparations. Les lasers sont neufs. Très sensibles à la transpiration, aux battements de cœur. Le fabricant dit qu'ils peuvent détecter la panique à travers la peau. Tu transpires, j'espère. »
Alex tenait le registre serré contre sa poitrine comme un bouclier. Il visualisa le chemin. Les faisceaux formaient trois couches : une à quatre-vingts centimètres, une à un mètre soixante, et une à hauteur de genou. Des créneaux irréguliers, des angles morts près du mur — trop étroits pour un homme de sa carrure. Mais peut-être pas pour un homme qui savait se défaire de ce qu'il n'avait plus besoin de porter.
Il posa le registre par terre, à ses pieds.
« Tu as marché sur mon père avec ce truc », dit-il, fort, sans détacher les yeux des lasers. « Sur son nom, sur sa table. Tu l'as poussé à voler pour toi, puis tu l'as abandonné aux chiens de la Société. Et maintenant tu crois que je vais laisser ton livre de chantage enterrer encore un Renault ? »
« Toi et moi savons pourquoi tu es vraiment ici, Alexei. Ce n'est pas pour l'argent. Ni pour ta dette. Tu es ici parce que tu voulux être sûr. Que ton père avait une raison. Une bonne raison. » La voix se fit plus basse. Plus intime. « Il avait une raison. Il t'aimait, ce vieil imbécile. Il t'aimait tant qu'il m'a volé pour que tu ne saches jamais qu'il était mineur dans ma poche. Et il a payé le prix de son amour, tout seul, dans l'eau de la piscine. Tu peux me haïr, mais tu ne peux pas lui redonner sa dignité avec ce livre. Tu ne peux que l'enterrer un peu plus. »
Alex ferma les yeux. Sa poitrine se souleva. Les lasers tremblerent imperceptiblement, captant peut-être son pouls, peut-être rien.
« Sauve-les, et passe-moi le livre », ordonna Viktor. « La grille se rouvrira. Tes amis auront leurs comptes, tu auras ta liberté, et ce registre — je le brûlerai moi-même. Tu as ma parole. »
Un silence de deux secondes.
Alex ouvrit les yeux.
« Ta parole », répéta-t-il, avec un rire fatigué. « Voilà une monnaie qui a perdu toute valeur sur le marché, Viktor. »
Il se jeta à droite, vers l'angle mort près de la colonne. Son corps plongea sous le premier faisceau, sa hanche passa à deux centimètres du fil rouge — le capteur émit un bip. Il releva la tête, vit la trajectoire du second fil, et roula sur lui-même, les côtes frottant le marbre. Un autre bip. Plus long.
« Zoe », souffla-t-il dans son micro coupe-vent, « maintenant ou jamais. Je suis scellé. Il a la main sur le système. »
Elle n'était pas censée être dans le système. Elle était censée regarder des chiffres, déplacer de l'argent, fuir son identité. Mais il la connaissait. Il savait qu'elle l'écoutait toujours, toujours prête.
Un bruit sourd. Le mur droit de la salle gronda, et un panneau de ventilation céda dans un crissement de métal tordu. Jules passa la tête, un coupe-fil dans la bouche, des câbles pendouillant de son poignet comme des moignons de serpents. Puis la voix de Zoe, coupée en deux :
« ...soixante-dix secondes. File après le registre. Après, je brûle tout. »
Alex ramassa le registre. Une nouvelle lueur rouge jaillit du mur nord — Viktor n'en avait pas fini avec ses jouets. Le faisceau fila droit vers lui, horizontal, à hauteur de poitrine, à une vitesse qu'aucune gymnastique ne pouvait devancer.
Jules lança une grenade fumigène improvisée — un bidon d'aérosol percé. Le brouillard épais avala les lasers.
Dans l'obscurité lactescente, Alex courut vers l'ouverture du tunnel. Un bref chuintement frôla son oreille, une chaleur de cinquante degrés le long de son avant-bras. Il ne sentit la douleur qu'après avoir franchi la brèche, retombant sur la terre humide des anciennes canalisations, les doigts refermés autour du cuir rouge, le sang de sa blessure traçant une traînée sombre derrière lui.
Sous terre, les lumières de la salle des coffres s'éteignirent une à une, et le silence remonta, lourd de lasers éteints et de promesses brisées.
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