Monte-Carlo en Flammes
Lire le chapitre 3: Backroom Debt
Le voyant rouge de l’écran principal pulsait comme un cœur fatigué. Zoe n’aimait pas les cœurs. Trop imprévisibles. Elle préférait les protocoles, les permissions, les failles propres.
— Tu es sûre que cette ligne est morte ? demanda-t-elle sans détourner les yeux de ses trois écrans.
Alex se tenait derrière elle, les mains dans les poches de son blouson de cuir. La pièce sentait l’ozone et le café brûlé, un studio minuscule au-dessus d’un garage loué à un mécanicien complice, juste assez loin du rivage pour que personne n’entende les ventilateurs.
— Le routeur est sur le réseau voyageurs, mais il ne croise pas le réseau interne, dit Alex. J’ai payé un concierge pour garder la bouche fermée, pas pour nous offrir une porte dérobée.
— Un concierge. Charmant. Et tu lui fais confiance ?
— Klaus veut ses dix mille euros. Il n’a aucune raison de me trahir tant qu’il n’a pas l’argent.
Zoe laissa échapper un rire sec. Elle tira sur la manche de son sweat noir, révélant un avant-bras couvert de circuits imprimés à l’encre, un détail qu’elle prétendait esthétique mais qui était un vrai tatouage RFID. Elle avait vingt-huit ans, un passeport électronique volé à une Suédoise morte, et une exigence : ne jamais travailler avec des amateurs.
— Si ton concierge te donne l’accès de nuit, je peux entrer par le port de maintenance. Le système de règlement de la Société des Bains de Mer utilise un overlay vieux de six ans. Conçu par une boîte lituanienne, rachetée par un fonds néerlandais, puis oubliée. Ce genre de dérive laisse des traces.
Elle fit glisser ses doigts sur le clavier. Sur l’écran de gauche, une carte de Monaco en wireframe s’alluma. Les lignes de fibre optique dessinaient un plexus quasi parfait autour du casino. Zoe pointa un point rouge au sous-sol.
— Là. Le routeur de la chaufferie. Klaus a raison : les caméras sourdes de cette zone sont câblées en coax, pas en IP. Un aveugle pourrait passer avec un marteau-piqueur.
— Mais ?
— Mais le système de règlement, lui, est en fibre. Ça veut dire que si on veut injecter notre code dans les terminaux de paiement pendant que les jetons se convertissent en cash, on doit passer par le cœur du réseau. Pas par la chaufferie.
Alex se pencha, étudiant l’écran central. On y voyait une architecture en couches : pare-feu, proxies, puis un bloc nommé « settlement_fx_2025 ». Le cœur. Le système qui convertissait les jetons en argent liquide toutes les quinze minutes, en temps réel. C’était lui qu’il fallait vacciner avec le script que Zoe avait développé : un parasite qui déviait les centimes de chaque transaction massive — les paris des gros joueurs, les tables VIP, les machines qui avalèrent des millions pendant le Grand Prix — vers une poche offshore invisiblée.
— Je ne peux pas injecter depuis la chaufferie, reprit-elle. Trop de distance. Le signal va être détecté. J’ai besoin de deux étages plus haut.
— Le back office, dit Alex.
— Le back office exactement. Salle 204. La porte est blindée, mais le câble passe par la gaine de climatisation. Un homme fin pourrait ramper. Deux mètres de conduit, puis un panneau de visite au-dessus du faux plafond de la salle serveurs.
Alex connaissait la salle. Il y avait déposé des pourboires pour des caissiers, une vie ; il avait vu les techniciens en gilets neutres circuler, leurs badges magnétiques comme des sésames.
— Le calendrier de Jules montre une fenêtre entre trois et quatre heures du matin, samedi. Sur le service est. Mais on a vu un type faire une passe hors circuit, hier.
— L’irrégulier, dit Zoe. Tu en as parlé.
— Oui. Je veux que tu vérifies autre chose. Ce garde portait un récepteur radio en bande commerciale. Pas la fréquence interne du casino. Les vigiles ici utilisent du UHF privé. Lui, il communiquait sur une fréquence que le casino ne contrôle pas.
Zoe se figea une seconde. Ses doigts ralentirent le rythme.
— Tu me dis que quelqu’un d’autre prépare un coup, pendant le même week-end ?
— Je ne sais pas encore.
— Et Viktor ?
Alex se massa la tempe. La dette, toujours la dette. Six chiffres. Le Syndicat avait dit : à la fin du week-end, la totalité. Sinon — il préférait ne pas imaginer le sinon.
— Viktor finance ce coup, mais il a modifié la route d’extraction sans me consulter, dit-il. Il ne fait jamais ça sans raison.
— Une raison qui ne t’arrange pas.
— Exactement.
Zoe hocha la tête. Elle tapa une commande. L’écran principal se figea : une liste de requêtes, des accès historiques au système de règlement. Des dates, des horodatages.
— Il y a autre chose, dit-elle, la voix soudain sourde.
Elle fit pivoter son fauteuil. Pour la première fois depuis qu’ils étaient entrés, elle le regarda droit dans les yeux.
— Quand je suis entrée par le port de maintenance, j’ai trouvé une brèche, côté back office. Pas une faille, Alex. Une porte ouverte. Quelqu’un y est déjà entré. Plusieurs fois, au cours des six derniers mois. L’historique des logs est là — on aurait dit que le système nettoyait tout, mais quelqu’un a laissé une empreinte de restauration.
— Une empreinte de qui ?
Zoe retourna l’écran central vers lui. Le journal affichait une liste de sessions de maintenance planifiées. Toutes exécutées un vendredi à 02h30 précises. Toutes avec la même adresse IP source : un domaine privé, enregistré au Panama.
— Viktor, dit-elle. Nom de société : Montecorp Investissements.
Le silence tomba. Alex voyait la salle, la chaufferie, la passe du garde irrégulier — tout se superposait dans un kaléidoscope mauvais.
— Montecorp, répéta-t-il. Le fonds qui détient une participation minoritaire dans la Société des Bains de Mer.
— Tu veux dire : le fonds de ton financier possède une part discrète du casino que tu veux voler ?
Alex se releva d’un bloc. La carte de Monaco sur l’écran ressemblait maintenant à un piège.
— Viktor ne veut pas financer un vol, dit-il lentement. Il veut orchestrer une défaillance, faire tonter les cours, racheter la part au Syndicat à un prix cassé, et se débarrasser de moi au passage en faisant porter le chapeau du cambriolage par une équipe qu’il a lui-même fournie.
Zoe déglutit. Derrière eux, dans le silence du garage, quelqu’un démarra une voiture. Un moteur américain, qui crachait comme un animal mécontent.
— Tu as un plan B, j’espère ? demanda-t-elle.
Alex regarda sa montre. Klaus l’attendait sous les arcades dans moins d’une heure, avec la clé de la porte du sous-sol.
— J’ai une dette, pas encore une tombe. Pour cette fois, on va faire les choses à l’envers. On va laisser Viktor croire que son plan fonctionne. Et quand il nous trahira, sa propre monnaie nous servira de billet de sortie.
Il quitta le studio sans se retourner. Dans l’entrebâillement, il entendit Zoe murmurer un juron, puis les clics de clavier reprirent, comme une prière en langage machine.
Quelque part entre ici et le port, Alex se demanda si le garde irrégulier de la nuit dernière avait transmis son signal à Viktor — ou à quelqu’un d’autre. La deuxième option était pire.
Il serra les poings. Samedi approchait. Et le piège que Viktor lui avait tendu commençait enfin à ressembler à un échafaudage sur lequel lui-même pourrait grimper.