Monte-Carlo en Flammes
Lire le chapitre 21: The Double-Cross Blow
La douleur dans son bras irradiait à chaque battement de cœur. Alex s’adossa contre le mur de pierre du tunnel, le registre rouge serré contre sa poitrine comme un bouclier inutile. Les pas de Zoe s’étaient évanouis depuis longtemps, avalés par les entrailles de Monte-Carlo, mais leurs paroles résonnaient encore dans sa tête.
« Tu pensais vraiment qu’il te laisserait gagner ? »
La vibration de son téléphone le fit sursauter. Il le tira de sa poche, les doigts englués de sueur et de sang séché. L’écran affichait le nom que, même enterré, Viktor graverait dans sa mémoire.
— Renault. Je peux t’appeler ? Ou tu es encore occupé à ramper dans mes tunnels ?
La voix filtrait par le haut-parleur, délicieusement détachée. Comme s’il s’agissait d’une simple formalité.
Alex mordit l’intérieur de sa joue, goûtant le cuivre. Il laissa le silence s’étirer une seconde de trop avant de répondre :
— Tes tunnels ? Jules les connaissait avant ta naissance, Viktor. Tu as simplement hérité d’une carte que mon père a dessinée avec les égouts.
— Ah, ton père. Le héros martyr. Comme c’est touchant. Et pourtant, c’est moi qui lis le journal du matin en sachant exactement où sont les trois millions que tu es venu chercher.
Alex ferma les yeux. Les chiffres avaient déjà dansé dans sa tête depuis le départ de Zoe — le compte miroir vidé, les fonds disparus comme de l’eau à travers une passoire. Il serra le registre plus fort, la reliure de cuir craquant sous ses doigts.
— L’argent est parti, Alex. Vraiment parti. Je ne vais pas te resservir le même menu de menaces — tu les as toutes entendues, non ? Je préfère passer aux choses sérieuses.
— Je t’écoute.
— Ce que tu tiens entre tes mains… ce petit carnet d’ardoise qui sent le renfermé et le sang. Il a une valeur. Pas pour moi, évidemment. Je connais son contenu par cœur — j’en suis l’auteur principal, après tout. Mais pour le casino ? Oh, mon cher. Pour avoir le privilège de ne pas voir ces pages exposées à la lumière du jour international, la direction serait prête à payer très cher.
Un frisson parcourut l’épine dorsale d’Alex. Il comprit avant que les mots ne sortent.
— Tu veux que je te le rende.
— Je veux que tu le vendes. À eux. C’est ta seule chance de voir un centime de ce soir. Après tout, je suis un homme de parole — je ne toucherai pas une commission. Ce partenariat est terminé, mais je te laisse un cadeau d’adieu.
La rage monta dans la gorge d’Alex, chaude comme le métal de la balle qui lui avait effleuré le bras. Il étouffa un rire amer.
— Tu es en train de me dire que tu as volé trois millions, tu m’as piégé dans un réseau de lasers, tu as fait tirer le sang de mon équipe — pour ensuite me demander de te servir de gentil intermédiaire auprès de la direction du casino ?
— Exactement. Et je dois admettre, Renault, que tu es plus rapide que je ne le pensais. Voilà pourquoi je garde une certaine affection pour toi, malgré tout.
Le téléphone vibra contre sa joue. Un nouveau message anonyme s’afficha — toujours le même numéro crypté.
Fais attention. Viktor vend la même marchandise à deux clients.
Alex fronça les sourcils. Deux clients ?
— Viktor, dis-moi quelque chose. Tu célèbres déjà ? Le champagne est-il sorti de la cave ?
Un rire léger traversa la ligne, puis plus rien. Il avait raccroché.
Alex resta la tête baissée pendant un long moment, les jambes engourdies par l’adrénaline qui retombait petit à petit. L’humidité des tunnels lui glaçait les os. Son bras le lançait. Le registre pesait comme une enclume.
Il contempla la lueur du téléphone : le message anonyme tournait en boucle, semblant clignoter avec une intention précise. « Viktor vend la même marchandise à deux clients. »
Les pièces commencèrent à s’assembler dans son esprit comme les engrenages d’une montre qu’il avait lui-même dessinée des années plus tôt. Viktor n’était pas le simple financier qui se retourne après avoir engrangé les bénéfices. Non. C’était trop simple. Le vieux serpent n’avait jamais pensé à l’argent comme une destination, mais comme un instrument de pouvoir.
Si le registre contenait la liste de tous les transferts, toutes les transactions occultes, toutes les valises de billets qui alimentaient depuis vingt ans les compte secrets où élus locaux et régulateurs du FIA venaient puiser leurs faveurs… alors qui voudrait le voir disparaître ? La direction du casino, certes. Mais aussi les bénéficiaires eux-mêmes. Ceux dont les noms apparaissaient en capitales rouges sur la couverture.
Deux clients. Viktor ne leur vendrait pas le registre. Il leur vendrait l’assurance qu’Alex ne le remettrait jamais à la presse, qu’Alex ne sortirait pas vivant de cette nuit.
Un frisson le figea. Le message n’était pas un avertissement théorique. C’était une annonce. Viktor venait de raccrocher, mais il parlait probablement déjà à une autre ligne. Quelqu’un savait qu’Alex détenait le registre, et ce quelqu’un avait peut-être déjà envoyé des hommes dans ces mêmes tunnels.
Alex se remit debout, le sang pulsant douloureusement dans sa blessure. Il devait sortir de là, mais chaque issue qu’il connaissait appartenait au réseau que Viktor contrôlait. La carte de Jules était vieille de deux décennies — Viktor l’avait peut-être améliorée, quadrillée, truffée de capteurs.
Il fallait un geste de désespoir.
Il sortit le registre, le posa sur une pierre sèche. La lumière de son téléphone éclaira les pages. Des colonnes de chiffres, des dates, des noms. Certains qu’il connaissait, d’autres qui le firent déglutir. Un nom, en particulier, écrit en lettres majuscules et appuyées à la mine de plomb, en bas d’une page : « FINALISER — PISCINE — ETE PROCHAINE ».
Le Piscine. Le même mot que le message anonyme. La boîte privée, le point de rendez-vous dans le cimetière de son père.
Le téléphone d’Alex vibra à nouveau. Un autre SMS.
Viens. Seul. Cimetière du Monaco. Allée 14, tombe à gauche. Je t’attendrai. — Papa ne t’a jamais quitté.
Alex laissa l’appareil s’éteindre. Son cœur battait si fort qu’il sentait chaque pulsation dans sa gorge. Son père, mort depuis douze ans, assassiné sur la Côte après un dernier rendez-vous mystérieux. Et voilà que quelqu’un citait ses paroles avec précision.
Une phrase en vieux russe, que son père lui avait dite pour la première fois quand Alex avait neuf ans — une obsession, une promesse : « La dette n’est jamais éteinte, elle se transmet. »
Sauf que personne au monde — personne, pas même Zoe, pas même sa mère — ne connaissait cette phrase.
Alex réalisa soudain ce que Viktor avait déclenché ce soir. Le vol n’avait jamais été le seul enjeu. La machinerie de son père, les fantômes du passé, les messages anonymes, le rendez-vous au Piscine : tout convergeait vers une vérité qu’il ne pouvait plus fuir.
Zoe le trouverait peut-être un lâche. Jules le considérerait fou. Mais si l’homme qui attendait au cimetière savait ce que son père avait fait, il connaissait aussi la seule solution qu’Alex s’était toujours promise de ne jamais révéler : le nom du commanditaire derrière l’assassinat de son père.
Alex ramassa le registre, le glissa sous sa veste, et se mit en marche dans l’obscurité.
Les trois heures restantes venaient de devenir secondaires.
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