Monte-Carlo en Flammes
Lire le chapitre 22: Casino's Offer
Le téléphone sonna dans la poche d’Alex alors qu’il longeait le mur humide du tunnel de service, le cuir du registre rouge pressé contre sa poitrine. Trois heures. Il lui restait trois heures avant que les systèmes de rapprochement de la banque détectent les transferts avortés et déclenchent l’alarme générale.
Il dégaina l’appareil. Numéro masqué. Il hésita une seconde, puis répondit.
— M. Renault.
La voix était calme, policée, avec cet accent français feutré qu’on cultive dans les salons feutrés du pouvoir monégasque. Alex l’avait entendue une seule fois, en arrière-plan d’une réunion qu’il n’aurait jamais dû voir.
— Qui est à l’appareil ?
— Vous le savez parfaitement. Je suis le directeur général du Casino de Monte-Carlo. Et vous avez quelque chose qui m’appartient.
Alex s’arrêta net. Le sang battait dans son oreille, à l’endroit où la balle avait frôlé le crâne. Il jeta un coup d’œil au registre. La couverture rouge était tachée, déjà, d’un filet sombre qui suintait de son bras bandé.
— Je ne sais pas de quoi vous parlez.
— Allons, ne jouons pas à ce petit jeu. Vous n’êtes plus croupier depuis longtemps, mais vous savez mieux que quiconque que la maison gagne toujours. Et la maison a vu votre petit numéro au sous-sol il y a une heure. Les caméras de la salle des coffres sont indépendantes des systèmes de sécurité principaux. Viktor n’a pas pensé à les désactiver. Elles tournent encore.
Le silence pesa. Alex ferma les yeux et s’adossa au béton froid. Les dés étaient jetés depuis longtemps, mais il avait encore une carte en main. Une seule.
— Le registre est intact, dit-il.
— Bien sûr qu’il est intact. C’est pour cela que je vous appelle, et non pas les gendarmes.
— Pourquoi n’appelez-vous pas Viktor ? Il travaille pour vous, non ?
Le directeur rit doucement, un son poli, presque aimable.
— Viktor est un prestataire. Comme vous, M. Renault. Comme tous les hommes et les femmes qui gravitent autour de notre établissement. Appelons cela un écosystème. Mais un écosystème a besoin d’un équilibre. Viktor, me semble-t-il, a rompu le sien ce soir.
Alex se tut. Il avait froid, tout à coup. Le tunnel le menait vers la sortie nord, celle qui donnait sur les remparts de la vieille ville. L’air de la nuit de Monaco commençait à filtrer.
— Je vous écoute, dit-il.
— La situation est simple. Vous tenez un document comptable dont l’existence même est une anomalie. Si ce registre tombait entre les mains des autorités — ou, pire, de nos concurrents — il provoquerait des répercussions sur l’ensemble du secteur à Monaco. Des répercussions cathédrales. Mais si vous me le rendez, je suis prêt à considérer que cette soirée n’a jamais eu lieu.
— L’immunité complète.
— Vous avez compris.
— Et mes autres problèmes avec vos… prestataires ?
Le directeur marqua une pause, laissant le silence s’étendre. Dans le lointain, les échos du Grand Prix — les moteurs, les vivats — semblaient provenir d’un autre monde.
— La dette que vous avez contractée auprès de certaines personnes peu recommandables peut être annulée, dans le cadre d’un accord global. Nous sommes pragmatiques, ici. Ce qui compte, c’est la discrétion.
Alex regarda le registre. Le cuir était épais, vieux, froissé aux coins. Il y avait un nom gravé à l’intérieur de la couverture, à peine lisible. *L. Renault.* Son père.
— Il faut que j’examine ma situation, dit-il lentement.
— Vous n’avez pas de situation à examiner. Vous êtes seul. Votre équipière vous a quitté — nous l’avons vue quitter le territoire numérique. L’architecte est en cavale. Le mécanicien ? Disparu. Vous n’avez plus d’alliés.
Alex déglutit. Le directeur le voyait, alors. Il l’observait depuis le début. La rage monta, chaude et acide, mais il la ravala. Les émotions étaient un luxe qu’il ne pouvait plus s’offrir — pas avec la blessure qui irradiait dans son bras, pas avec le compte vidé.
Pas avec un père dont il n’avait jamais compris les silences, et qui lui envoyait un message depuis l’au-delà.
— Une rencontre, dit-il. En personne. Pas au casino. Pas dans une de vos planques. Un lieu neutre. J’y apporterai le registre, et vous apporterez les documents d’amnistie. Et nous verrons.
La ligne craqua doucement. Le directeur réfléchissait. Alex pouvait presque entendre les rouages de sa pensée, des rouages huilés par des décennies de secrets et de mensonges impeccablement maintenus.
— Vous me demandez de vous faire confiance.
— Vous me demandez de vous remettre le seul objet qui garantit que je reste en vie. Qui de nous deux prend le plus gros risque ?
Un long silence. Puis, un rire bref, presque admiratif.
— Vous êtes bien le fils de votre père, M. Renault. Soit. Rendez-vous demain, à l’aube. Onze heures. Le phare de la Piscine. Vous connaîtrez le lieu.
La Piscine. Le cœur d’Alex fit un bond. Le registre avait mentionné la Piscine. Pas un mot de plus, pas d’explication — juste le lieu, la page d’écriture tremblée de son père refermée depuis vingt ans.
— Onze heures, répéta Alex, la voix étonnamment stable.
— Et M. Renault ?
— Oui ?
— Si vous ne venez pas, ou si vous tentez de disparaître, la ville entière saura que vous êtes vivant. Et il y a des gens, à Monaco, qui paieraient une fortune pour mettre fin à votre séjour ici. Des gens qui connaissent votre visage depuis le cours de votre adolescence. Viktor a proposé vos coordonnées à plusieurs d’entre eux il y a quelques heures. Vous avez vingt-quatre heures d’avance sur des hommes qui veulent votre tête. Vingt-quatre heures que je vous offre.
La ligne se coupa.
Alex resta immobile, le téléphone contre l’oreille, le registre contre sa poitrine. Le tunnel sentait l’humidité et le métal, et au loin, les feux du Grand Prix qui s’éteignaient l’un après l’autre.
Il glissa le téléphone dans sa poche. Esquissa un mouvement vers la sortie, puis s’arrêta. Il baissa les yeux sur le registre. La tache de sang sur le cuir luisait faiblement sous la lumière d’un lampadaire filtré à travers une grille.
Il l’ouvrit. Pas au hasard — à une page marquée par une ancienne pliure, comme si quelqu’un l’avait consultée des centaines de fois. L’écriture était nette, comptable, mais au bas de la page, une annotation en marge, raturée trois fois, elle, était dans la main de son père.
*Si tu lis ceci, c’est que la maison a gagné. Écoute la rue. Elle parle plus fort que les directeurs.*
*La ruelle humide derrière la Piscine. Minuit. Celui qui t’attend connaît mon nom.*
Alex referma le registre d’un geste sec. La douleur dans son bras lui rappelait que le temps filait, que le sang dans sa manche avait séché, que l’infection commençait, peut-être — mais les mots de son père étaient plus urgents que l’infection. La Piscine. Minuit. Pas onze heures du matin.
Le directeur voulait le rencontrer — mais il ignorait le rendez-vous de minuit que son père avait préparé vingt ans plus tôt.
Alex consulta l’heure. Il était vingt-trois heures douze.
Il avait quarante-huit minutes pour trouver comment traverser Monaco sans se faire prendre, sans se faire tuer, et avec un registre sous le bras que tout le monde — la mafia, le casino, Viktor, et désormais un inconnu qui connaissait le nom de son père — souhaitait posséder.
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