Monte-Carlo en Flammes
Lire le chapitre 23: The Gambler's Fallacy
La pluie battait les vitres du bar enfumé, un bouge de Beausoleil où personne ne posait de questions. Zoé n’avait pas son look habituel – plus de tailleur chic, plus d’écran holographique. Elle portait une veste en cuir élimée et des cheveux attachés en queue-de-cheval serrée, comme pour se fondre dans la masse des joueurs de seconde zone qui puaient la sueur et le désespoir.
Devant elle, Marcel « la Teigne » Dumas, un colosse à la mâchoire de pierre, faisait tourner un verre de pastis sans le boire. Ses yeux, deux billes noires, ne quittaient pas Zoé. Elle avait fait appel à lui une seule fois, trois ans plus tôt, pour une dette de jeu qui aurait pu lui coûter un rein.
— Tu as du culot, ma petite, dit-il avec un accent marseillais épais. Me demander une faveur après m’avoir laissé en plan sur le paiement.
— Je t’ai remboursé, Marcel. Avec les intérêts.
— Les intérêts, ouais. Mais tu m’as fait poireauter deux semaines. Deux semaines où je pensais que j’allais devoir t’envoyer mes gars pour te faire comprendre la politesse.
Zoé ne cilla pas. Elle sortit une enveloppe de sa poche intérieure et la posa sur la table graisseuse.
— Dix mille euros. Un acompte. Je te dois encore vingt-cinq, mais j’ai besoin d’un service, ce soir.
Marcel souleva un sourcil broussailleux. Il attrapa l’enveloppe, l’ouvrit d’un geste sec, compta les billets d’un coup d’œil expert.
— Quel genre de service ?
— Une planque. Une nuit. Quelqu’un me cherche et je dois disparaître jusqu’à demain matin.
— Quelqu’un ? Ou quelque chose ?
Zoé hésita. Un peu plus tôt, elle avait tout brûlé – sa couverture numérique, ses comptes, un quart de sa vie. Alex était là-bas, quelque part dans les tunnels sous Monaco, avec une blessure qui le rongerait pendant qu’il poursuivrait son fantôme de père. Et elle… elle n’avait nulle part où aller. Les hôtels étaient tracés, les gares surveillées, les frontières hérissées de caméras. Le seul filet qui lui restait, c’était un prêteur sur gages qui n’avait jamais pardonné ni oublié.
— Quelque chose, répondit-elle finalement. Mais les deux, ça revient au même.
Marcel ricana. Il termina son pastis d’une traite et se pencha vers elle.
— Tu sais ce qu’on dit à Monaco, quand tu es dans la merde ? On ne va jamais voir un banquier. On appelle un type comme moi.
Elle attendit. Le silence s’épaissit comme de la vase.
— Il y a un conteneur dans le port de Fontvieille, reprit-il. Le numéro 42-B, dans la zone de fret de la SBM. Sans fenêtre, un matelas dans le fond, un cadenas à code. Personne n’y va avant l’aube. Ce n’est pas le Ritz, mais ça fera l’affaire.
— Pourquoi tu fais ça ?
— Parce que tu as remboursé, et que j’ai une réputation. Et parce qu’une dette, c’est une dette. Mais j’ajoute une condition.
Zoé se raidit.
— Laquelle ?
— Tu ne parles à personne de cette conversation. Compris ?
Elle hocha la tête, se leva. Marcel la retint d’un geste.
— Attends. J’ai entendu un truc, ce soir. Tu vas me dire si c’est vrai.
— Vas-y.
— Il paraît que Viktor Sobol quitte Monaco dans les prochaines heures. Il a un jet privé, prêt à décoller de l’aéroport de Nice, passagers et carburant déjà vérifiés. Certains disent qu’il a fait un gros coup et qu’il ne veut pas traîner pour le célébrer.
Zoé resta neutre, mais son esprit s’emballa. Viktor. L’homme qui avait vidé le compte-tiroir. L’homme qui tenait Alex en laisse avec un jeu de chat et de souris. S’il fuyait, c’est qu’il avait obtenu ce qu’il voulait. Ou qu’il avait peur de quelque chose.
— Pourquoi tu me dis ça ?
Marcel haussa des épaules massives.
— Parce que tu as l’air de chercher quelqu’un qui ne veut pas être trouvé. Et si tu veux lui donner une leçon, tu ferais mieux de te dépêcher. Les jets privés ne décollent pas avec des remords dans le réservoir.
Elle quitta le bar sans se retourner. Dehors, la nuit était froide et ruisselante, les réverbères dessinaient des auréoles tremblantes sur l’asphalte. Elle hésita cinq secondes. Puis elle composa un numéro sur son vieux téléphone jetable – celui qu’elle avait gardé caché sous une plinthe de son appartement, un truc d’un autre âge, impossible à tracer.
La tonalité retentit. Une, deux, trois.
— Tu brûles tes vies sociales aussi vite que tes identités, fit une voix à l’autre bout. Qu’est-ce que tu veux ?
— Jules. J’ai besoin de savoir si Alex a ton autre ligne.
Un silence. Puis un bruit de clavier.
— Il a un téléphone crypté que je lui ai donné pour l’opération. Il l’utilise encore, il y a des données qui transitent vers les tunnels. Pourquoi ? Tu as changé d’avis ?
— Pas sûr. Mais dis-lui une chose.
— Je ne suis pas ton messager, Zoé. Tu as coupé les ponts.
— Coupe-le-moi pas, Jules. Pas encore.
Nouveau silence, plus lourd.
— Vas-y.
— Dis-lui que Viktor a un jet privé à Nice. Qu’il part avant l’aube. Et dis-lui que la Piscine, ce n’est peut-être pas ce qu’il croit.
— C’est tout ?
— C’est tout.
Elle raccrocha. Dans le reflet de la vitre du bar, elle vit son propre visage – fatigué, marqué, vieilli de dix ans en une semaine. Elle avait brûlé son identité, laissé Alex seul, et maintenant elle faisait passer des messages dans l’obscurité, comme une ombre qui n’osait pas revenir à la lumière.
Pourtant, en s’éloignant vers le port de Fontvieille, un détail la titillait. Marcel avait dit que Viktor fuyait. Mais Viktor ne fuyait jamais sans avoir tout récupéré. Le ledger rouge – Alex l’avait volé. Les fonds – Viktor les avait déjà planqués. Mais il manquait quelque chose. Elle ne savait pas quoi, mais son instinct de joueuse, celui qui lui avait permis de lire des bluffeurs jusqu’au bout de la nuit dans les salles de poker les plus exigeantes de Monaco, lui hurlait qu’il manquait une carte dans le jeu.
Et cette carte, elle avait un goût de sang.
Dans le conteneur numéro 42-B, le matelas sentait la moisissure et l’air était chargé d’humidité. Zoé s’assit, les genoux remontés sous son menton, le téléphone éteint dans sa poche. La pluie martelait la tôle, rythme régulier, presque hypnotique. Elle ferma les yeux et essaya de recalculer – les mouvements de fonds, la fenêtre de réconciliation de trois heures, le temps écoulé depuis l’alarme du casino. La fenêtre allait bientôt se fermer. Si elle ne s’était pas trompée, le système de détection de la SBM serait sur le point de sonner l’alarme.
Mais ce n’était pas ça qui l’empêchait de dormir.
C’était la phrase de Marcel : *« Les jets privés ne décollent pas avec des remords dans le réservoir. »*
Viktor ne fuyait pas parce qu’il avait gagné. Il fuyait parce qu’il avait peur. Et si Viktor Sobol avait peur, c’est que quelqu’un d’autre, quelqu’un de plus grand que lui, lui avait mis un couteau sous la gorge.
Elle n’avait pas dit ça à Jules. Peut-être qu’elle aurait dû.
Dehors, au loin, un moteur d’avion gronda dans le ciel nocturne, direction Nice. Zoé compta les secondes jusqu’à ce que le bruit s’éteigne.
Ce n’était qu’un vol commercial.
Mais dans quelques heures, peut-être, ce serait le jet privé de Viktor qui décollerait avec, dans la soute, les secrets que tout le monde cherchait à enterrer.
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