Monte-Carlo en Flammes
Lire le chapitre 24: A Temporary Alliance
La pluie s'était mise à tomber sur Monaco, des gouttes serrées qui transformaient les réverbères en halos flous. Alex pressait sa main contre sa blessure, la toile de sa veste trempée de sang et d'eau. Le rendez-vous était pourri — un chantier abandonné sur le boulevard de Belgique, à moitié démoli, où les grues rouillées ressemblaient à des squelettes contre le ciel noir.
Il ne vit personne. Juste une silhouette assise sur une bétonneuse renversée, qui fumait une cigarette en regardant la mer.
« Tu es en retard, Ace. »
La voix était grave, presque amusée. Alex cligna des yeux sous la pluie. Il connaissait cette voix — du moins, il croyait la connaître.
« Laurent ? »
L'homme se leva et s'approcha. Taille moyenne, mâchoire carrée, un visage que l'on oublie facilement. C'était le voleur rival qui lui avait été signalé par l'un de ses contacts à la Jonchette, un type qui opérait sur la Côte depuis dix ans sans jamais se faire prendre. Passeur, cambrioleur, preneur d'ordres — Laurent Dubreuil, surnommé « La Taupe » par les flics.
« Tu as le carnet ? »
Alex ne répondit pas. Il avait le carnet, mais il ne le sortirait qu'au bon moment. Sa main droite glissa vers la poche intérieure de sa veste.
Laurent sourit. Un sourire sans chaleur.
« Relax. Si j'avais voulu te doubler, je t'aurais déjà pris. Et tu n'aurais même pas eu le temps de souffrir. »
Alex toussa, un goût de fer dans la bouche. La fièvre commençait à lui brouiller les sens.
« Tu m'as fait venir ici pour me parler de quoi ? »
Laurent jeta sa cigarette, l'écrasa sous son talon.
« Viktor est parti. Il a pris ton argent, il a pris le tien, et il s'est envolé vers Nice dans son jet il y a une heure. Tu le sais déjà, je suppose. Mais ce que tu ne sais pas, c'est ce qu'il a laissé derrière lui. »
Alex serra les mâchoires. L'infection dans son côté pulsait comme un tambour.
« Dis-moi. »
« Ton frère. »
Le mot tomba entre eux comme une pierre dans l'eau calme.
« Marc est mort. Il y a huit ans. Accident de voiture sur la Basse Corniche. J'ai vu le corps, j'ai assisté à l'enterrement. »
« Tu as assisté à un enterrement, oui. Mais le cercueil était vide. »
La tête d'Alex tourna. Il recula d'un pas, s'appuya contre un mur de béton.
« Tu mens. »
« Je ne mens jamais, Ace. C'est mauvais pour les affaires. »
Laurent sortit son téléphone, fit défiler quelques écrans, puis lui tendit. Sur la photo, un homme plus âgé, la barbe naissante, les cheveux plus gris — mais les yeux... les yeux étaient ceux de Marc. Cette même intensité, cette même façon de plisser les paupières quand il cherchait une solution.
« C'est une photo satellite. Il y a trois semaines. Là, à San Remo. Il est entré dans un café, il a passé une heure à lire le journal en buvant un cappuccino. Très ordinaire, très discret. Mais la CIA ne fait pas de suivi de gens ordinaires. »
« La CIA ? »
« Viktor a des contacts partout. Il a découvert que ton frère n'était pas mort — que ton frère était protégé par un programme de protection des témoins, organisé par les services américains parce qu'il avait accepté de témoigner contre le syndicat de la Jonchette. »
Alex sentit ses jambes se dérober. Il s'assit lourdement sur une pile de parpaings.
« Marc... témoin contre la Jonchette ? Marc était une petite main. Il faisait des livraisons, des messages. »
« Il livrait plus que des messages. Il transportait les livres de comptes du casino — le vrai, celui qui circule entre les mains des gros bonnets de la Jonchette. Et quand il a décidé de sortir, il a copié tout ce qu'il savait avant de faire semblant de se tuer dans cette voiture. »
Alex regarda le carnet rouge dans sa main. Sa main tremblait, mais ce n'était plus seulement de fièvre.
« C'est pour ça que mon père a annoté ce carnet. Il savait. Il m'a laissé des indices. La Piscine. Le rendez-vous de minuit. »
« Ton père était un homme prudent. Il n'a jamais fait confiance à Viktor, et il avait raison. »
Laurent remit le téléphone dans sa poche.
« Voilà la vérité, Ace. Viktor n'a pas seulement pris ton argent. Il a pris ton frère en otage — pas physiquement, mais moralement. Il sait où il est, et il a menacé de le livrer à la Jonchette si Marc ne témoigne pas en sa faveur dans le procès que les Américains préparent contre l'organisation. »
Alex leva les yeux.
« Pourquoi tu me dis tout ça ? »
Laurent haussa les épaules.
« Parce que tu es le seul qui peut m'aider, moi aussi. Viktor m'a doublé sur une opération à Cannes il y a trois ans. Il m'a laissé avec une dette de deux millions et demi envers la Jonchette — une dette que je rembourse encore avec intérêts. Si tu le prends, s'il tombe, ma dette s'éteint. »
« Tu veux que je le prenne ? Toi ? »
« Je veux que tu me donnes le carnet. Les preuves qu'il contient peuvent faire tomber Viktor et la moitié de la Jonchette. Avec ça, j'ai une monnaie d'échange pour les Américains. Protection, argent, ma dette annulée. »
Alex serra le carnet contre lui.
« Non. »
« Écoute-moi une seconde, Ace. »
Laurent s'approcha, la voix basse.
« Ta fenêtre de réconciliation expire dans moins d'une heure. Dans une heure, le système de sécurité du casino signalera les mouvements suspects que tu as laissés dans le réseau. La police sera sur toi, la Jonchette aura ta tête, et tu n'auras nulle part où aller. Viktor est à Nice, il embarque dans son jet avant l'aube pour Genève. Ton frère est à San Remo. Et le carnet — »
Il montra du doigt le rouge qui dépassait de la poche d'Alex.
« — ce carnet est la seule chose qui peut sauver ton frère, te sauver toi, et enterrer Viktor. Mais pour ça, il faut que tu fasses un choix. »
La pluie redoublait. Alex ferma les yeux. Le visage de son frère lui apparut — Marc, à la terrasse d'un café, il y a dix ans, riant de quelque chose qu'Alex avait dit.
« Comment je sais que tu ne vas pas me trahir, toi aussi ? »
Laurent sortit un couteau de sa poche. Alex se tendit — mais Laurent ne se tourna pas vers lui. Il le planta dans le mur de béton, à côté de sa tête.
« Je te laisse ceci en gage. Sur cette lame, il y a le sang de Viktor. Littéralement. Il y a deux semaines, je l'ai surpris alors qu'il sortait d'une réunion de la Jonchette à Marseille. Je lui ai dit que je voulais ma dette annulée. Il m'a répondu en me laissant une trace sur l'épaule, comme on marque un animal. »
Il retroussa sa manche — une cicatrice encore rouge, longue de dix centimètres.
« Cette lame, je la gardais pour lui. Si je te trahis, garde-la et utilise-la. Le sang qu'elle contient est déjà le sien. Une analyse ADN le condamnera. »
Alex regarda le couteau. L'acier brillait sous la pluie.
« Tu as le carnet depuis combien de temps ? »
« Huit ans. Je l'ai récupéré après la mort de ton père. Il avait confiance en moi. Il savait que je le garderais pour toi. »
Alex soupira, puis sortit le carnet rouge. Il le tint un instant entre ses mains, le poids de la vérité de son père pesant ses pages.
« Marché conclu. Mais à une condition. »
« Laquelle ? »
« On va à San Remo. On récupère Marc. Et ensuite, seulement ensuite, tu donnes ce carnet aux Américains. »
Laurent sourit — une vraie lueur, cette fois.
« Marché conclu en effet. »
Ils échangèrent une poignée de main mouillée. Au loin, une sirène retentit — plusieurs, en fait, qui convergeaient vers le port. La fenêtre de réconciliation venait peut-être de se refermer.
« Il faut bouger, » dit Laurent. « J'ai une moto. »
Alex jeta un dernier regard vers le carnet rouge, puis vers la mer. Quelque part, à San Remo, son frère l'attendait. Quelque part, à Nice, Viktor s'envolait peut-être déjà vers Genève.
« Pourquoi San Remo ? » demanda Alex en se redressant.
« Parce que c'est là que Marc est entré dans le programme. Apparemment, le témoin vedette du procès contre la Jonchette refusait de quitter la Riviera. Les Américains ont dû aménager leur protection autour de la Côte. »
Alex hocha la tête. Il enfonça le carnet dans sa poche intérieure, près de sa blessure.
« Allons-y. »
Laurent siffla derrière sa main. Quelques secondes plus tard, une moto apparut — puissante, sombre, prête à rouler vers l'aube.
Alex monta à l'arrière. La douleur dans son côté lui coupa le souffle, mais il tint bon.
« Dis-moi, » dit Laurent en démarrant. « Tu sais nager ? Parce que San Remo, c'est sur la côte. Et la Piscine — cette histoire de rendez-vous de minuit — ça ne t'a pas traversé l'esprit ? »
Alex ne répondit pas. La Piscine. Le phare. Il y avait peut-être un autre sens à tout cela. Mais pour l'instant, il concentrait toute son énergie sur une seule pensée : son frère était vivant. Et il allait le retrouver.
La moto s'élança dans la pluie.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.