Monte-Carlo en Flammes
Lire le chapitre 26: Cracking Point
La nuit avait basculé dans cette heure grise qui précède l'aube, celle où les phares blanchissent les murs et où les bruits portent plus loin qu'ils ne devraient. Alex sentait le froid de la Méditerranée à travers le cuir du blouson, collé contre le dos de Laurent sur la moto qui filait le long de la corniche. L'asphalte défilait à cent quarante, les virages se succédaient en lacets serrés, et dans sa tête, les pièces du puzzle tournaient encore : Marc vivant, Marc en protection de témoins, Marc qui refusait de quitter la Riviera.
Son téléphone vibra contre sa cuisse. Une fois. Deux fois. Il l'ignora.
Le troisième appel le fit réagir — Zoe n'appelait jamais plus de deux fois. Il sortit l'appareil de sa poche, un geste périlleux à cette vitesse, et colla l'écran à son oreille.
— Alex, souffla Zoe, la voix tendue comme une corde de violon. Ils ont trouvé le hangar.
Le monde ralentit. Le vrombissement du moteur s'éloigna.
— Qui ça ?
— Des hommes de Viktor. Trois, peut-être quatre. Ils sont arrivés en van il y a dix minutes. Jules était encore là, il récupérait le matériel de cryptage.
— Jules avait reçu l'ordre de partir immédiatement, gronda Alex, la mâchoire serrée.
— Il est resté pour effacer les journaux du serveur relais. Il a dit que c'était trop dangereux de laisser des traces.
Un bruit sourd à l'autre bout de la ligne. Une détonation, ou une porte défoncée. Zoe poussa un cri étouffé.
— Ils sont à l'intérieur. Je dois couper.
— Zoe, ne—
La ligne mourut.
Laurent jeta un coup d'œil par-dessus son épaule, ses cheveux noirs fouettés par le vent.
— Problème ?
Alex enfonça le téléphone dans sa poche. L'horizon commençait à pâlir au-dessus des collines de Menton. Il lui fallut trois secondes pour mesurer la distance, le temps, et les options.
— Fais demi-tour.
— Quoi ?
— Jules est pris au piège dans le hangar. On retourne le chercher.
Laurent ralentit, engagea la moto sur le bas-côté et coupa le moteur. Le silence s'abattit, lourd, seulement troublé par le clapotis des vagues contre les rochers en contrebas. Il se tourna vers Alex, son casque sous le bras, et le dévisagea d'un air que Alex connaissait bien : celui d'un homme qui calculait ses chances.
— Si on retourne là-bas, dit Laurent, on se jette dans une souricière. Viktor a envoyé ses hommes parce qu'il sait qu'on a le registre. Il veut le récupérer, et il sait que Jules est notre point faible.
— Jules est notre ingénieur. Sans lui, le plan est mort.
— Sans le registre, *tout* est mort. Le registre, c'est notre assurance vie, notre monnaie d'échange, notre seule carte contre Viktor et contre le syndicat. Si tu le perds, tu perds Marc, tu perds le marché avec le casino, tu perds tout.
Alex descendit de la moto. Ses jambes tremblaient légèrement — l'adrénaline, la fatigue, ou les deux. Il marcha jusqu'au bord de la corniche et regarda l'eau sombre en contrebas. Quelque part derrière lui, à quelques kilomètres, dans ce hangar où ils avaient passé trois semaines à préparer leur coup, Jules se débattait contre des hommes armés.
Jules, qui ne portait jamais d'arme. Jules, qui récitait des poèmes de Prévert quand il était nerveux. Jules, qui avait conçu le programme d'écrémage capable de siphonner le système de compensation du casino en moins de quatre-vingt-dix secondes.
Le registre pesait contre sa poitrine, sous le blouson. Un carnet rouge, relié cuir, cent vingt pages de transactions illicites consignées par son père pendant vingt ans. La clé de tout. La malédiction de la famille Renault.
Laurent s'approcha de lui, posant une main sur son épaule.
— Alex, écoute-moi. Cette photo que tu m'as montrée, ton frère en protection témoins, tu sais ce que ça signifie ? Ça signifie que le gouvernement français a tout intérêt à ce que tu restes vivant. Le registre, c'est la seule preuve matérielle qui corrobore le témoignage de Marc. Sans lui, l'affaire Jonchette s'effondre. Et sans l'affaire Jonchette, le syndicat respire et Viktor s'en sort.
— Jules est un ami, répondit Alex, la voix blanche.
— Jules est un combattant. Il connaissait les risques. Il a choisi de rester pour effacer les traces, parce qu'il savait que c'était important. Est-ce que tu vas le laisser décider à ta place ?
Le téléphone vibra de nouveau. Un SMS.
Alex regarda l'écran.
Jules, numéro verrouillé — le message transmis par un tiers. Trois mots : *« Ils ont Jules. »*
Puis un second SMS, immédiatement après. Un numéro inconnu.
*« Rends le registre à l'aube au Piscine, ou ton ingénieur nourrit les poissons. »*
Alex serra l'appareil si fort que la coque craqua sous ses doigts. Ses pensées tournaient en boucle : le registre protégeait Marc, le registre tenait Viktor en respect, le registre contenait le secret de son père et de la Piscine. Mais Jules respirait encore. Jules était vivant, quelque part, et chaque minute qui passait dans les mains des hommes de Viktor était une minute où des choses irréparables pouvaient arriver.
Laurent tendit la main.
— Donne-moi le registre.
Alex recula d'un pas.
— Quoi ?
— Donne-le-moi. Je le prends, je file à San Remo, je le remets à ton frère. Pendant ce temps, tu te rends au Piscine, tu négocies avec les hommes de Viktor, tu gagnes du temps. Marc saura quoi faire du registre. Ton frère est en protection de témoins — il a accès à des ressources qu'on n'a pas.
— Je ne te connais pas, Laurent. Il y a vingt-quatre heures, tu étais encore mon rival.
— C'est vrai, reconnut Laurent. Mais j'ai le sang de Viktor sur la lame d'un couteau, et ton frère est la seule personne qui peut m'offrir une sortie de ce monde. Nos intérêts coïncident, Renault. Pour l'instant, c'est tout ce qui compte.
Le vent se leva, chargé de sel et de froid. Alex regarda la route derrière eux, celle qui menait au hangar, puis celle devant, qui menait à San Remo. Son père lui avait appris, un soir, en lui montrant un jeu de cartes : *« Dans un casino, Alex, la seule erreur fatale, c'est de vouloir gagner sur tous les tableaux à la fois. »*
Il sortit le registre de sous son blouson. Le cuir rouge était tiède contre sa paume, marqué par des années de manipulations — les doigts de son père, puis les siens. Il le tendit à Laurent.
— Tu le remets à Marc. En main propre. Et tu lui dis que son frère n'a jamais cessé de le chercher.
Laurent prit le registre et le glissa sous son blouson. Il remit son casque, fit vrombir le moteur.
— Et toi ? demanda-t-il.
Alex enfourcha la moto derrière lui.
— D'abord, on va au hangar. Tant qu'ils sont sur place, Jules est en vie. Je vais leur donner exactement ce qu'ils veulent entendre.
Il regarda une dernière fois la ligne d'horizon. Le jour allait se lever dans quelques minutes, transformant l'obscurité en un décor doré et impitoyable. Dans les rues de Monaco, on préparait déjà le balisage du circuit du Grand Prix. Personne ne saurait que sous la surface de la ville la plus clinquante d'Europe, un homme allait devoir choisir entre sauver un ami ou garder une vérité capable de détruire un empire.
La moto s'élança. Le vent lui cingla le visage, mais il ne sentait plus le froid.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.