Monte-Carlo en Flammes
Lire le chapitre 27: Brother's Bargain
La nuit semblait plus lourde depuis la route côtière, suspendue entre les falaises et la mer. Alex avait quitté Laurent il y a vingt minutes — assez pour que la voiture soit un lointain souvenir, assez pour que chaque pas vers la ville le rapproche d'un enfer qu'il n'avait pas choisi.
Son téléphone vibra. Un numéro masqué.
Il décrocha sans un mot.
— Renault, dit une voix de femme, sèche et administrative. Vous avez appelé quatre fois. Je suis l'officier Delacroix. Vous avez trente secondes pour me donner une raison de ne pas raccrocher.
— Marc Renault. Votre protégé. Je suis son frère.
Le silence qui suivit fut trop long, trop contrôlé.
— Marc n'a pas de frère.
— C'est ce qu'il doit croire. Mais vous avez son dossier. Photo de famille, page 14, l'été 1989. Deux garçons devant le casino. L'aîné a un bras autour du cadet. Vérifiez.
Il l'entendit feuilleter. Le bruit du papier, le froissement d'une vie consignée quelque part dans un classeur gouvernemental.
— Continuez.
— J'ai quelque chose qui appartient à votre enquête. Un document rouge. Votre homme — Laurent Dubreuil — l'a en sa possession, en route vers San Remo. Il le livrera à Marc dans moins de deux heures. C'est la preuve qui scelle le témoignage de mon frère.
— Et pourquoi me raconter cela à moi, au lieu de le lui donner vous-même?
— Parce qu'on a pris quelqu'un. Un ami. Et que je ne peux pas être aux deux endroits.
Un nouveau silence. Plus court, celui-là.
— Qui vous a donné accès à mon numéro?
— Marc. Indirectement. Par une photo. Une photo qui date d'avant sa mort présumée. Il savait que je viendrais. Il m'attend.
— Si Marc vous attend, c'est que vous avez de la valeur. Et les gens de valeur sont dangereux pour le programme.
— Je ne demande aucune protection. Je demande de l'aide pour une seule opération. Une fois mon ami libre, je disparais.
— Personne ne disparaît, monsieur Renault. Pas quand le syndicat Jonchette veut votre tête. Pas quand vous détenez l'objet qu'ils veulent détruire. Vous venez de me dire que vous l'avez confié à un homme qui n'a pas de casier, pas de fiche, pas d'existence officielle. Vous avez fait de Laurent votre messager. Et des messagers non officiels finissent souvent en contrepartie.
Alex serra le téléphone. Il avait déjà envisagé cette possibilité — Laurent le trahir, Laurent vendre le document au plus offrant, Laurent le garder pour lui-même. Mais c'était le seul plan possible, et le temps n'était pas un luxe.
— Je connais les risques. J'ai besoin que vous confirmiez que Marc reçoit le document, et j'ai besoin d'un moyen de transport pour rejoindre un entrepôt près du vieux port.
— Quel entrepôt?
— Hangar 12. Zone de maintenance du port. Ils ont mon ami.
— Qui est « ils »?
— Les hommes de Viktor Karasev. Des mercenaires. Je les ai vus opérer au casino — rapides, précis, sans scrupules.
— Vous allez seul contre une cellule de mercenaires?
— Pas si vous m'envoyez du renfort.
Le rire sec de Delacroix résonna dans l'écouteur.
— Vous plaisantez. Je suis un officier de liaison pour un témoin protégé, pas un chef de commando. Mon rôle consiste à téléphoner. À négocier. À m'assurer que le témoin ne se fasse pas tuer avant de témoigner.
— Alors négociez. Le document rouge arrive à Marc. Vous avez besoin qu'il survive. Mon frère ne témoignera pas si je suis mort.
— Comment pouvez-vous en être si sûr?
— Parce que je le connais. Marc est têtu, comme notre père. Il m'a déjà abandonné une fois — il ne recommencera pas. Pas si je me fais tuer en essayant de sauver un homme qui n'a rien à voir avec tout cela.
Silence encore. Plus long. Il entendit un stylo gratter du papier.
— Je peux vous offrir une chose. Un accès. Un agent de la Sûreté publique de Monaco, affecté aux opérations de voirie portuaire, sera de garde entre 4 h et 6 h. Je lui donnerai une indication anonyme. Il n'interviendra pas personnellement, mais il peut verrouiller les portes d'accès du hangar 12 pendant dix minutes. Ça vous donnera une fenêtre.
— Une fenêtre. Vous plaisantez.
— C'est tout ce que j'ai, monsieur Renault. À moins que vous préfériez que j'appelle le POJ pour signaler un échange de documents entre un témoin protégé et un hors-la-loi non identifié.
Alex ferma les yeux. Le vent de la route lui fouettait le visage, mais c'était l'agitation intérieure qui l'écorchait.
— Dix minutes. Midi pile. Je serai sur place.
— L'agent s'appelle Février. Son badge préfectoral est numéro 447. Il sera au poste de contrôle des ferries, secteur 3.
— Et Marc?
— Il recevra son colis. Vous avez ma parole.
— La parole d'une officière qui ne m'a même pas donné son prénom.
— C'est le mieux que vous aurez.
Elle raccrocha.
Alex resta immobile quelques secondes, le téléphone chaud contre sa joue, la nuit épaisse autour de lui. Il y avait une ironie amère dans tout cela : il avait passé des années à tenter de déjouer les systèmes de sécurité du casino, et il se retrouvait maintenant à négocier sa survie avec une bureaucrate qui lui accordait dix minutes de répit.
Il remonta le col de sa veste et se remit en marche vers la ville.
Les rues de Monaco étaient étrangement calmes à cette heure — les fêtards du Grand Prix étaient rentrés, les casinos fermaient leurs portes, et seuls les balayeurs municipaux troublaient le silence. Chaque réverbère, chaque ombre portée semblait le surveiller.
Il atteignit le port de plaisance une demi-heure plus tard. Les yachts étaient alignés comme des sentinelles endormies, leurs coques blanches luisant sous les lampadaires. Le hangar 12 se trouvait à l'extrémité de la zone technique, un bâtiment en tôle ondulée, éclairé par une seule lumière au-dessus de la porte métallique.
Deux hommes montaient la garde. Des types carrés, bras croisés, oreillettes vissées dans le crâne. L'équipe de Viktor, ou ce qui en restait.
Il s'accroupit derrière un container, sortit son téléphone, et consulta le plan satellite qu'il avait mémorisé. Une porte arrière, côté mer. Une issue incendie côté nord. Un toit accessible par une échelle fixe à l'ouest.
Le plan était simple : entrer par le toit, neutraliser les gardes, sortir Jules par la porte arrière.
Mais il y avait une dizaine de minutes avant la fenêtre que Delacroix lui avait promise. Et chaque minute était une éternité.
Il se força à respirer. Il pensa à Marc, en sécurité quelque part à San Remo, attendant un frère qu'il n'avait pas vu depuis des années. Il pensa à Laurent, pressé de remettre le document. Il pensa à Jules, prisonnier quelque part derrière ces murs de métal, probablement avec des menottes aux poignets et une estimation réaliste de son espérance de vie.
Une sirène retentit au loin — le standard du port, annonçant le changement de quart. Les deux gardes se regardèrent, haussèrent les épaules, et se tournèrent brièvement vers le quai.
La porte arrière s'ouvrit dans un grincement humide. Un homme surgit, cigarette au bec, et fit signe aux gardes de baisser le ton.
Alex vit une opportunité. Il se rapprocha, dos au mur, suivant l'ombre du container, jusqu'à être à moins de trois mètres de l'entrée.
Il attendit.
Le fumeur jeta sa cigarette, la écrasa du talon, et se tourna pour rentrer. La porte resta ouverte une seconde — le temps d'une navigation risquée.
Alex bondit.
Il était à l'intérieur du hangar avant que la porte ne se referme, le cœur battant contre ses côtes, les yeux s'adaptant à la pénombre.
L'intérieur était plus grand qu'il n'y paraissait — un open space rempli de caisses de matériel portuaire, de moteurs de rechange, d'un ponton flottant en maintenance. Au fond, une clôture de chantier délimitait une zone éclairée.
Jules était là.
Assis sur une chaise en plastique, les mains menottées devant lui, le visage marqué par moult coups. Mais il était vivant. Et en colère.
Alex compta les hommes : cinq. Un autour de Jules, les autres dispersés, discutaillant devant une table de fortune couverte de cartes.
Une voix derrière lui — non, devant lui, trop proche pour qu'il s'échappe.
— Renault. On se demandait quand vous arriveriez.
Alex pivota.
L'homme fumait une cigarette, appuyé contre une caisse, un sourire froid sur le visage. Il était plus âgé que les autres, vêtu d'un costume sombre, l'allure d'un lieutenant fatigué.
— Viktor vous fait dire bonjour. Il est un peu occupé en ce moment — déplacement professionnel — mais il vous envoie un message.
— Je suis venu chercher mon ami. Rends-le-moi, et le document vient à vous.
— Le document est déjà parti. Laurent Dubreuil a été intercepté il y a trente minutes sur la route de San Remo. Il voyage avec un portefeuille rouge très intéressant.
Le sol se déroba sous les pieds d'Alex. Laurent. Étaient-ils tombés si vite? Ou avait-il été trahi ? Encore ?
— Vous mentez.
— Je ne mens jamais, monsieur Renault. C'est mauvais pour les affaires. Alors voici la situation : vous avez trente secondes pour me dire où se trouve la copie numérique du document. Sinon, votre ami prendra une balle dans la tête, et vous regarderez.
Alex sentit le poids du choix s'abattre sur ses épaules — la même pesanteur qu'au casino, quand la mise est trop élevée pour ses cartes.
Mais il avait encore un atout. Le document sur Laurent était peut-être une ruse, ou peut-être une réalité — peu importait pour l'instant. Ce qui comptait, c'était la fenêtre de Delacroix. Dix minutes. Et le temps était presque écoulé.
Il regarda sa montre. 3 h 59.
À 4 h précises, une série de cliquetis mécaniques retentit le long du hangar. Les portes d'accès — toutes, sans exception — se verrouillèrent en même temps que la lumière principale s'éteignait, plongeant l'intérieur dans le noir absolu.
L'officier Février venait d'intervenir.
Alex entendit les jurons des hommes autour de lui, leurs mains tâtonnant pour allumer des lampes de poche, la confusion générale.
Et il utilisa cette seconde d'avantage — juste une, c'était ce qu'on lui offrait — pour avancer d'un pas glissé, puis d'un second, guidé par la mémoire spatiale du bâtiment qu'il avait mémorisée.
Quand la lampe de poche la plus proche s'alluma, il était déjà derrière le lieutenant au costume sombre, une main refermée sur le pistolet de l'homme, l'autre autour de son cou.
— Situation inverse, murmura-t-il. Maintenant, vous avez trente secondes pour dire à vos hommes de baisser leurs armes.
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