Monte-Carlo en Flammes
Lire le chapitre 28: Rescue at the Docks
L'aube n'avait pas encore percé quand Alex gara la 205 volée en haut des quais. Il coupa le moteur, et le silence qui suivit fut plus lourd que le vrombissement des heures précédentes. De là, il voyait la jetée des yachts, les mâts inclinés qui cliquetaient, et le *Sea Serpent* de Viktor, sombre et massif, amarré tout au bout.
Son téléphone vibra. Zoe.
— J'ai trouvé Jules. Il est à fond de cale, côté bâbord, sous la passerelle de commandement. La caméra du pont principal le montre ligoté à une chaise devant une hublot qui donne… attends… sur le quai. Parfait pour nous.
— Gardes ?
— Trois. Deux sur le pont arrière, un dans la cabine juste au-dessus de la cale. Ils ont l'air de s'ennuyer ferme.
— Ils ont reçu l'ordre d'attendre l'aube. Ils ne s'attendent pas à ce qu'on vienne les chercher.
— Ça, c'est le principe d'une descente, Alex.
Il coupa la communication, sortit de la voiture et ouvrit le coffre. Dedans, deux pieds-de-biche, une corde à piano qu'il avait récupérée dans l'atelier, et le vieux Smith & Wesson de son père, chargé depuis la veille. Pas de silencieux. Pas le temps de bricoler.
Il glissa l'arme dans sa ceinture, la corde autour de l'épaule, et longea les quais parallèle aux yachts. L'air sentait le gasoil et la mer. Les moteurs des pompes de cale ronronnaient quelque part. Une sirène au loin — pas celle de la police, celle d'un ferries qui rentrait de Gênes.
Le *Sea Serpent* était le troisième depuis l'extrémité de la jetée. Un deux-mâts en acier, ancien chalutier transformé en yacht de luxe. Viktor aimait les bateaux qui avaient servi, disait-il — ça le faisait paraître légitime. Alex savait d'expérience que la coque blindée, elle, n'avait rien de légitime.
Il passa sous le ponton, s'accrocha à une bitte d'amarrage, et se hissa sur le plat-bord dans une ombre que même les projecteurs du quai ne perçaient pas. Le bois était humide sous ses doigts. Il rampa vers la dunette, le cœur à cent, et jeta un œil par-dessus le taud.
Les deux gardes étaient là. Pas très loin. L'un appuyé au bastingage, fumant une cigarette qu'il cachait dans sa paume. L'autre assis sur un capot moteur, un fusil à pompe négligemment posé en travers des genoux. Ils parlaient en italien, trop bas pour qu'il saisisse.
La cabine dont Zoe avait parlé — celle au-dessus de la cale — était à l'arrière. Une porte d'aluminium, une fenêtre carrée allumée. Le troisième homme y avait probablement les yeux rivés sur une revue ou un écran.
Alex retira ses chaussures, les déposa silencieusement sur le plat-bord, et remonta vers le rouf à pas de loup. Il s'accroupit sous la porte d'aluminium, compta jusqu'à trois dans sa tête, et tourna la poignée.
Elle céda sans un grincement.
À l'intérieur, le garde — une masse de cou et de mâchoire affaissée dans un transat — leva les yeux d'un écran de téléphone. Sa main partit vers le holster, mais Alex fondit sur lui, le tranchant de la main sur la pomme d'Adam, et l'homme suffoqua, les yeux révulsés avant même de toucher le sol. Un geste sale, sec, sans haine. Pas le temps de s'arrêter dessus.
La trappe vers la cale était au centre du plancher. Une simple planche à charnière, un loquet. Alex la souleva. L'odeur de fuel et de moisi lui gicla au visage. Il descendit, un échelon après l'autre, jusqu'à une pénombre éclairée par un tube fluorescent qui pulsait comme un cœur malade.
Jules était là. Attaché à une chaise de marin, les poignets derrière le dossier, des cordes nouées aux chevilles. Il avait le visage tuméfié — beaucoup plus que la fois d'avant, quand il avait tombé du capot. Ses vêtements étaient déchirés, et une coupure sur son arcade sourcilière avait coulé le long de sa joue jusqu'à son cou.
Mais les yeux étaient vifs. Et ils souriaient, presque.
— Trois heures en retard, murmura Jules alors qu'Alex tranchait les cordes à la lame de son couteau. Vous avez des standards, les gars ?
— On a dû s'arrêter chercher des croissants.
— Viennoiserie. Évidemment.
La corde tomba. Jules massa ses poignets en grimaçant, se leva, chancela. Alex le retint par l'épaule.
— Les autres ?
— Viktor touche au but, répondit Alex. Laurent a le registre, il file vers San Remo. Marc attend.
— Marc ? Ton frère ? Il est vivant ?
— Longue histoire. On rentre d'abord, on en parle après.
Jules hocha la tête. Il jeta un regard vers la trappe, puis vers Alex.
— Une seconde. Avant qu'on se fasse un chemin de croix vers la sortie — j'ai vu un truc, ici, en attendant que tes sauveurs daignent se pointer. L'ordinateur de bord, là, dans un coin de la soute.
Alex suivit son mouvement de tête. Il y avait effectivement un poste de travail miniature, un laptop posé sur une caisse, relié à un câble épais qui filait vers la coque.
— Et alors ? demanda Alex.
— Il était ouvert. Avant que les gros bras aient eu l'idée de me faire poindre l'âme à coups de crosse, je regardais l'écran. Le *Sea Serpent* n'est pas un simple bateau de croisière. C'est le navire amiral de la flotte de nettoyage de Viktor. Les transferts d'argent des casinos passent pas par les banques — ils passent par ce bateau. Par satellite, avec des comptes anonymisés à chaque escale.
Alex lui jeta un regard aigu.
— Tu parles du blanchiment.
— Je parle de *tout* le système. Les sponsors, les courses, les paiements "prestations événementielles" du Grand Prix — c'est du déguisement. Chaque année, des millions traversent le port de Monaco par ce câble, dans les deux sens. Et il y a une clé. Un fichier, sur ce portable, qui liste chaque transaction, chaque compte, chaque destination. Victor essaie de le protéger en le gardant sur le bateau où il se sent en sécurité. Prétentieux.
Un bruit sourd au-dessus. Des pas lourds sur le plancher du rouf.
Alex leva les yeux. Les pas se rapprochèrent — deux paires, pas trois. Les gardes du pont avaient dû commencer leur ronde.
Jules se rapprocha du laptop.
— Si je peux copier ça avant qu'on se fasse éviscérer…
— On n'a pas le temps.
— On a le temps pour ce qui peut nous sauver, Alex. Cette clé-là, c'est la preuve que Viktor est en train d'écrémer les comptes du consortium. Tu crois qu'il s'enfuit vers Genève pour un voyage d'agrément ? Il a vidé les réserves dans sa poche.
Alex hésita. Une seconde. Puis une autre.
Le bruit des pas cessa net au-dessus de la trappe.
Un silence si dense qu'on aurait pu le couper au chalumeau. Alex vit Jules figé, le regard sur le plafond, les mains à quelques centimètres de la fermeture éclair du laptop.
— Fais-le, dit Alex en tirant le Smith & Wesson de sa ceinture. Mais fais-le vite.
Jules ouvrit l'écran d'un geste — pas besoin de mot de passe, l'onglet de session était déjà ouvert — inséra une clé USB qu'il sortit de sa poche, côté cœur, et commença à défiler les fichiers en cliquant frénétiquement.
En haut, une grille de la trappe gronda. Deux voix échangèrent en italien. Un rire étouffé.
Puis le loquet se souleva.
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