Monte-Carlo en Flammes
Lire le chapitre 29: The Sponsor's Payoff
La sirène du zodiac hurlait encore dans mes oreilles quand Jules s’effondra sur le pont arrière du yacht. Ses yeux roulaient, mais il cracha un sourire en me voyant.
— T’as mis le temps, Ace.
Je le hissai contre la rambarde. Zoe coupait déjà les amarres de sécurité, son portable collé à l’oreille.
— Il faut qu’on dégage, lança-t-elle. Les hommes de Viktor vont rappliquer dans trois minutes, peut-être moins.
Le yacht tanguait sous le vent de la nuit monégasque. Jules ferma les poings sur ma veste.
— Avant qu’on bouge… faut que je te dise un truc.
— Ça peut attendre.
— Non. Ça peut pas.
Sa voix était rauque, marquée par les heures de pression. Il se redressa, grimaça, et planta ses yeux dans les miens.
— Viktor. Son sponsoring. C’est pas du blanchiment de base. C’est un système complet.
Je l’aidai à descendre dans le cockpit. Zoe démarra les moteurs, et le yacht glissa hors de la baie des Millionnaires, phares éteints.
— Explique.
Jules s’adossa, ferma les yeux une seconde.
— Pendant que j’étais à fond de cale, ses gars discutaient. Ils pensaient que j’étais KO. Mais j’entendais très bien, crois-moi. Le sponsoring de Viktor, c’est une couverture pour le circuit de F1. Chaque écurie qu’il sponsorise, chaque équipe, chaque pilote… il injecte de l’argent sale via des contrats fictifs. Fournisseurs bidons, pièces surfacturées, primes signées à des sociétés écrans.
— Et les gains de course ?
— Les gains sont nets. Propres. Ils passent par les comptes officiels, les fédérations, les banques. Après trois ans de course, l’argent est aussi propre qu’une eau de source des Alpes.
Zoe coupa le moteur à l’approche d’une cale sèche abandonnée, à l’ouest du port. Elle se retourna, visage sérieux.
— Ça veut dire qu’on peut le frapper là où ça fait mal. Pas juste sa trésorerie. Sa réputation auprès du syndicat.
Jules acquiesça.
— Viktor est pas juste un criminel. C’est un homme d’affaires. Le syndicat le tolère parce qu’il rapporte. Mais si on expose son système de blanchiment, si on prouve qu’il a doublé tout le monde, qu’il prenait sa part sur chaque contrat, il devient un boulet.
— Le syndicat le lâchera, murmurai-je.
— Comme un ticket perdant.
Je m’accroupis devant lui.
— T’as des preuves ?
Jules rit, toussant un peu.
— J’ai mieux que des preuves. J’ai son code d’accès plateforme. Avant qu’ils me jettent dans la cale, j’ai eu le temps de piquer le portable de son chef de sécurité. Il est planqué dans ma ceinture.
Il dégrafa la boucle de cuir, tira un téléphone compact, le posa sur la console.
Zoe le saisit immédiatement.
— Il est verrouillé.
— Le code est sa fille. F-A-N-Y. Deux zéros. Il était fier de le dire à ses hommes.
Zoe pianota. Un écran s’illumina. Elle fit défiler les dossiers, les yeux écarquillés.
— Mon Dieu. Les comptes. Les virements. Les calendriers de paiement. Tout est là. Les bénéficiaires réels, les intermédiaires, les circuits off-shore.
Je me penchai. Des listes de sociétés-écrans, des montants à six chiffres alignés en colonnes. Chaque sponsor, chaque écurie, chaque course.
Puis une ligne attira mon regard.
— « Réserve Piscine — 40 % résiduels. »
Jules tourna la tête.
— La piscine ?
— Il prend quarante pour cent du bénéfice net de chaque circuit avant transfert. Et il le planque. Le syndicat croit qu’il reverse tout. Mais il se sert d’abord.
Zoe leva les yeux.
— Ace. Si on balance ça sur le réseau, en direct, pendant le Grand Prix de dimanche, tout le monde verra. Les médias, les parieurs, les familles du circuit. Et surtout, le syndicat.
Je réfléchis, les mains sur la console.
— Mais le syndicat, c’est Jonchette. Il contrôle les accès, les fréquences, les réseaux. S’ils détectent une fuite, ils couperont.
Zoe sourit.
— Pas si je mets leur propre système en miroir. Le réseau de paris en ligne qu’ils utilisent pour couvrir les transferts. Chaque course, ils passent des paris géants bidon qui servent de voile. Si je pirate leur système de paris, je peux transformer leurs propres transactions en preuve. Public.
Jules siffla.
— Il faut de l’accès au serveur principal du Casino de Monaco. Le réseau partagé par les bookmakers officiels.
— Et j’ai déjà l’accès, dit Zoe. Le serveur qu’on a hacké pour la transaction. Depuis, j’ai laissé une porte ouverte. Ils croient qu’ils ont colmaté la faille, mais j’ai planté un cheval de Troie dans leur logiciel de paiement.
Je me tournai vers Jules.
— Ça te dirait de devenir le témoin star d’un vrai scandale ?
Il essuya le sang sur sa lèvre fendue.
— Pour un salaire ?
— Pour plus que ça. Pour le droit de marcher dans la rue sans regarder par-dessus ton épaule.
Il songea, puis hocha la tête.
— Je suis partant.
Zoe frappait déjà sur son clavier, connectant le téléphone volé à son propre système.
— J’active les transferts de données. En vingt-quatre heures, j’aurai une cartographie complète de son réseau de blanchiment.
Elle marqua une pause. Son écran clignota.
— Merde.
— Quoi ?
Elle tourna l’écran vers moi. Il y avait un enregistrement vidéo, daté d’il y a trois heures. Capté par la caméra d’un des gardes. On y voyait Viktor, au téléphone, dans sa suite du Fairmont. On distinguait la conversation par le sous-titre de transcription automatique.
— « …Je veux qu’ils croient que c’est Alex. Qu’il a tout orchestré. La banque, la liste, la mort de Marc. Le syndicat mettra le prix sur sa tête avant le lever du jour. Et moi, je serai déjà à Genève avec les fonds. »
La vidéo s’arrêta.
Jules blêmit.
— Il veut que tout retombe sur toi.
Zoe fixa l’écran.
— Et il y a un détail. Il a mentionné deux personnes que tu ne nous as jamais dites. Un avocat et un banquier à Genève. Des noms codés.
Elle tourna l’écran vers moi.
— « Le Notaire » et « La Banque des Neiges ».
Je me relevai, les poings serrés.
— Il a préparé sa fuite depuis le début. Et il veut m’enterrer avant de partir.
Jules se hissa sur les coudes.
— Alors on le frappe avant. Pas dans vingt-quatre heures. Ce soir.
Zoe regarda la ligne de côte monégasque qui s’éloignait dans l’obscurité.
— Je peux préparer l’affichage complet en six heures. Mais il faut une connexion à la régie technique du circuit, là où transitent les caméras des tribunes officielles. Sans ça, on pourra pas diffuser assez large.
Un silence. Puis je sortis le talkie accroché à ma ceinture, celui qu’on m’avait laissé après ma dernière conversation avec le syndicat.
— J’ai un contact à la régie. Un vieux copain de l’époque du Casino.
Jules haussa un sourcil.
— Tu veux recruter encore du monde ? Maintenant ?
— Pas recruter. Utiliser. Il me doit une faveur. Une grosse.
Je composai le numéro. Il sonna. Une voix endormie répondit.
— Robert ? C’est Ace Renault. Réveille-toi. J’ai besoin de la salle technique du tunnel Sainte-Dévote. Et je promets que ce sera la dernière fois.
Un long silence. Puis :
— La dernière fois, tu m’avais dit pareil il y a dix ans.
Je souris froidement.
— Cette fois, je le jure sur la tombe de mon frère. Ce sera la dernière fois.
Je raccrochai. Zoe me regardait, curieuse.
— C’est qui, ce Robert ?
— Le type qui a ajusté les caméras lors du braquage de la bijouterie de Monte-Carlo en 2014. Il a filmé toute l’opération sans jamais comprendre ce qu’il filmait.
Jules rit faiblement.
— On continue de creuser, hein ?
Je m’installai au poste de pilotage.
— On creuse. Et ce soir, on fait tomber la montagne sur la tête de Viktor.
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