Monte-Carlo en Flammes
Lire le chapitre 4: The Financer's Fine Print
Le yacht de Viktor était amarré au port Hercule, blanc et clinquant comme une publicité pour l'argent facile. Alex monta la passerelle sans se presser, les mains dans les poches, le visage neutre. Un matelot en polo bleu le fit descendre au salon principal, où Viktor l'attendait derrière un bureau d'acajou verni, un verre de whisky à la main.
« Alex. Ponctuel. C'est une première. »
Viktor poussa un tube de PVC vers lui. Alex l'ouvrit, en tira des plans roulés. Ils s'étalèrent sur le bureau, cartes du casino Monte-Carlo, niveaux, couloirs, salles des machines. Tout y était. Les portes blindées, les postes de sécurité, le cheminement des convoyeurs de fonds le samedi du Grand Prix.
« Tout est là », dit Viktor en sirotant son verre. « Le détail des tournées de patrouille, les changements d'équipe, les serrures électroniques. Mes sources sont fiables, elles sont internes. »
Alex passa ses doigts sur le papier, suivit les lignes, compta les croix. Tout y était, en effet. Les issues, les escaliers de secours, la salle des coffres. Mais quelque chose clochait.
« La salle des coffres, dit-il lentement.
— Quoi, la salle des coffres ?
— Elle a été sécurisée par un grillage laser il y a trois semaines. C'est un système Sonar-Guard, ça coupe la salle en trois zones, avec des capteurs de mouvement infrarouges. C'est sur ce plan ? »
Viktor ne bougea pas. Son verre resta suspendu à mi-chemin de ses lèvres. Une demi-seconde de trop.
« Mes sources datent d'il y a un mois, dit-il. Les plans sont peut-être en retard.
— Les plans sont exacts, Viktor. C'est toi qui es en retard. » Alex laissa ses doigts peser sur le bord du papier. « Je connais la salle des coffres. J'y ai bossé. Le grillage a été posé le 14 du mois dernier. Tes sources t'ont donné des plans antérieurs, propres, bien propres. Mais tu sais que ce grillage existe. Tu me l'as pas dit. »
Le visage de Viktor resta lisse, mais ses yeux se rétrécirent d'un cran. Il reposa son verre, se pencha en arrière. Le cuir du fauteuil grinca.
« C'est de l'intox, Alex. On m'a donné ces plans avant la pose du système. Ça ne change rien à notre plan.
— Ça change tout. On passe par la ventilation au-dessus de la salle, on descend par le conduit, on tombe dans le couloir central. Avec le grillage, on est coincés entre deux zones. Sans les codes de désactivation, on se fait griller en trois secondes, et pas par les lasers. »
Viktor écarta les mains, un geste d'apaisement faux comme un jeton de pacotille.
« Je te croyais meilleur que ça, Ace. Tu trouves une complication, tu stresses. C'est pour ça que tu es encore endetté auprès du syndicat ? »
Alex ne mordit pas à l'hameçon. Il croisa les bras, recula d'un pas, regarda le plan comme on regarde un cadavre.
« Tu me donnes des plans propres, tu me caches le grillage. Tu me dis que c'est de l'intox, mais t'as accès au système de règlement de la Société depuis des mois. Montecorp a un backdoor dans le mainframe. Alors ne me raconte pas que tes sources datent d'un mois, Viktor. Tes sources, c'est toi. Tu consultes les plans en direct. »
Le silence s'épaissit, parfumé par le whisky et l'iode. Viktor se leva, contourna le bureau, vint se planter à deux mètres d'Alex. Il était plus grand que lui, plus large, plus vieux. Mais Alex avait passé sa vie à lire les gens aux tables de blackjack, à deviner les tells, à repérer les micro-expressisions qui trahissaient les mains cachées. Et là, Viktor avait un tell en pleine face : sa main droite tripotait le revers de sa veste, là où un homme nerveux garde son portefeuille ou son arme.
« Le grillage, dit Viktor lentement, est une variable dont je n'avais pas connaissance. Si tu veux des données à jour, tu me les fournis. Tu as toujours des contacts au casino, non ? C'est toi le spécialiste. »
Il marqua une pause, puis ajouta, d'un ton plus doux, presque paternel :
« Je t'ai engagé pour ton génie, Alex. Pas pour tes doutes. La somme est prête, le plan est bon, la fenêtre est la bonne. Le grillage, tu trouveras. C'est comme quand tu étais croupier : tu vois le jeu, tu t'adaptes, tu gagnes. »
Alex ne répondit pas tout de suite. Il regarda par le hublot, vers les façades du casino au loin, brillantes sous les projecteurs. Puis il revint au plan, le roula lentement, le remit dans le tube.
« Je vais vérifier sur place, dit-il. Demain, Klaus me fait passer par le tunnel de la chaufferie. Je vais voir le grillage de mes propres yeux. Si ton intel est bonne, on continue comme prévu. Si pas... »
Il ne finit pas sa phrase. Il tourna les talons, remonta sur le pont. Le matelot le raccompagna jusqu'à la passerelle. En posant le pied sur le quai, Alex jeta un dernier regard au yacht. Viktor était sur le pont arrière, son téléphone à l'oreille, dos tourné. Il parlait vite, en russe, la voix hachée.
Alex ne comprenait pas le russe. Mais il avait compris autre chose, avant de partir. Sur le bureau, à moitié caché sous une liasse de documents, il avait vu le coin d'un autre dépliant : un plan du circuit de Monaco, avec une croix rouge sur la chicane du port. La chicane, c'était là où sa voiture de course, l'ancienne, avait pris feu. Là où son frère avait trouvé la mort, dix ans plus tôt.
Pourquoi Viktor avait-il un plan du circuit avec une croix sur l'accident de son frère ?
La question resta suspendue, comme un morceau de verre dans la gorge. Alex marcha vers les arcades, le tube sous le bras. Klaus l'attendait dans l'ombre, près de la galerie des jeux vidéo, une cigarette aux lèvres. Il tira une dernière bouffée, jeta le mégot.
« T'as le matériel ?
— J'ai les plans. » Alex fit un signe de tête vers le casino, vers la masse sombre qui dominait la ville. « Et j'ai besoin de voir la chaufferie. Cette nuit. »
Klaus le détailla, haussa les épaules. « T'es pressé. C'est bien. Les gens pressés font des erreurs. Mais toi, t'as l'air du genre à faire les erreurs des autres. »
Il sortit une clé de sa poche, une longue clé dorée, ancienne, gravée d'un aigle. La clé de la porte de service de la chaufferie.
« Pourquoi cette nuit ? demanda Klaus.
— Parce que Viktor me cache quelque chose. » Alex prit la clé, la retourna dans sa main, sentit le poids du métal. « Et quand le banquier cache une carte, c'est qu'il triche. »