Monte-Carlo en Flammes
Lire le chapitre 31: Ledger's Payoff
La nuit avait fini par céder, non pas à l’aube, mais à la lueur bleuâtre de trois écrans alignés sur la table de la planque. Zoe ne parlait plus. Elle ne faisait plus que respirer par à-coups, les doigts courant sur un clavier mécanique dont les touches cliquetaient comme des mitraillettes miniatures.
Alex se tenait derrière elle, une tasse de café noir oubliée dans sa main depuis une heure. Jules, adossé au mur, fixait la nuque de Zoe comme s’il pouvait accélérer le processus par la seule force de sa volonté.
— Là, dit Zoe.
Elle n’avait pas élevé la voix. C’était pire. C’était le ton de quelqu’un qui vient de trouver un corps dans une cave.
Alex contourna la table, se pencha. Sur l’écran central, le code hexadécimal du registre avait cédé. Une structure de fichiers s’était dépliée, arborescence propre, datée, horodatée. Des années de données. Et au milieu, un dossier nommé d’un simple mot : *GENÈVE*.
— Les fichiers cachés, dit Zoe. Pas des colonnes de comptes. Pas des transactions.
Elle ouvrit le dossier. Dix-sept vidéos. Des timestamps qui remontaient à trois ans.
Elle en lança une au hasard. La vidéo montrait une salle de réunion, caméra de surveillance indiscrète dans un coin du plafond. Quatre hommes autour d’une table. Viktor dirigeait la conversation, mais son visage n’avait pas cette placidité de façade que la race lui donnait. Il était ailleurs, plus ancien, plus dur. À un moment, il hocha la tête, et un homme en costume sombre sortit une mallette métallique.
Jules se pencha.
— On connaît celui-ci, murmura-t-il. Il a disparu trois semaines après cette réunion. Officiellement : accident de voiture.
La vidéo suivant montrait un ponton, la nuit. Viktor marchait, accompagné d’un homme menotté, le visage tuméfié, qui était traîné jusqu’au bord. La caméra coupait avant l’impact. Mais l’enchaînement ne laissait rien au hasard. Le dossier suivant contenait des transferts vers des comptes offshore, signés d’une clé privée que Zoe extrayait en direct, en superposant les métadonnées du registre avec les données du téléphone piraté.
— C’est de la matière, dit Alex. De la matière à procès.
— C’est mieux que de la matière, répondit Zoe. Le registre appartenait à Viktor. Il a signé ces transferts avec sa clé. Les vidéos ont été enregistrées par une caméra que la sécurité du casino a installée sur sa propre demande. Si je relie tout ça, si on injecte la preuve sur leur réseau interne comme s’ils l’avaient laissée fuir eux-mêmes...
Elle fit pivoter son siège. Ses yeux étaient rougis, mais ils brillaient.
— ...le casino ne pourra pas dire que c’est un montage. C’est leur propre infrastructure qui l’aura leakée. Leur propre caméra. Leur propre registre. Leur propre réseau.
Alex regarda l’heure. Encore quatre heures avant l’ouverture du paddock. Quatre heures avant que la course commence, quatre heures avant le Grand Prix, quatre heures avant l’ouverture de leur fenêtre de quatre-vingt secondes à la Sainte-Dévote.
— On a le teaser ? demanda-t-il.
Zoe pianota. Sur un deuxième écran, un assemblage brut : une coupe de la vidéo du ponton, le visage de Viktor net en plan serré, puis les logos, les horodatages, un filigrane du casino. Une phrase superposée, en français et en anglais : *Il finance votre dimanche. Nous vous montrons comment.*
— Je le pousse dans leur réseau dans cinq minutes, dit Zoe. Sur un nœud mort, sans notification. Il restera dormant jusqu’au signal.
— Pourquoi pas maintenant ? demanda Jules.
— Parce que si on le lâche trop tôt, Viktor coupe tout. Il gèle les serveurs. On n’aura plus jamais une fenêtre d’injection. Au moment où on le déclenchera, ce teaser se diffusera sur tous les écrans internes du casino. Tous. Les paris, les bars, le hall, les salons privés.
Elle marqua une pause.
— Et une fois que c’est là, on ne peut plus le retirer. Le virus chargé le fera tourner en boucle pendant que Robert tiendra l’antenne avec les preuves complètes.
Alex sortit son téléphone. Pas de messages de Laurent. Le registre était en route vers Marc, en sécurité. Le teaser, lui, resterait en dormance jusqu’au compte à rebours. Le plan tenait.
— L’échange à l’aube, dit-il. Viktor s’y attend. Il me croira là-bas pour ramener Jules. C’est notre couverture, mais c’est aussi notre plus grand risque. S’il sent que quelque chose est différent, s’il me fait attendre trop longtemps, la course sera lancée et on perdra la fenêtre.
Zoe leva la main. Son téléphone vibrait.
— Teaser uploadé. Dormant. Prêt à être déclenché.
Alex la regarda.
— Donne-moi la télécommande.
Zoe lui tendit un petit lecteur à clé USB, sans résistance. C’était ça, la beauté de l’équipe : à l’aube, face à une jetée vide et à un homme qui l’attendait avec des hommes armés, Alex aurait cette clé dans sa poche. Pas pour sauver sa vie. Pour sauver la suite.
Jules s’approcha.
— Tu es sûr de vouloir y aller seul ?
— Sûr, mentit Alex.
Il enfonça la clé dans la poche intérieure de sa veste. Elle était plate, minuscule. Elle contenait trois ans de crimes d’un homme puissant, et la promesse que ce matin-là, quand les projecteurs s’allumeraient sur le port de Monaco, Viktor Orlov regarderait plus que le départ de la course. Il regarderait sa propre chute.
Alex sortit dans la nuit qui commençait à se teinter de gris. La route vers la Piscine était courte. Il savait que Viktor avait d’autres plans. Il savait qu’il allait dans une souricière. Mais il avait ce que Viktor ne savait même plus compter : le choix de ce qui viendrait après.
La clé pesait à peine, là, contre sa poitrine. Et derrière lui, Zoe murmurait déjà les derniers mots de leur opération à personne, à elle-même, comme une incantation :
— Quatre-vingt secondes. C’est tout ce qu’on a. Le reste, c’est au casino de tout voir.
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