Monte-Carlo en Flammes
Lire le chapitre 32: Aftermath of the Leak
La première notification arriva pendant que Viktor était en train de lire la presse du matin dans son bureau, au dernier étage du Casino de Monte-Carlo. L'écran de son téléphone s'illumina, puis un second, puis un troisième. Ses adjoints l'appelaient tous en même temps. Il décrocha le premier, écouta cinq secondes, et son visage perdit toute couleur.
La diffusion avait commencé sur les écrans internes du casino — ceux des salles de jeux, ceux du hall, ceux des couloirs de service. Des images granuleuses mais parfaitement reconnaissables : Viktor lui-même, filmé par une caméra de surveillance, remettant une mallette pleine de billets à un homme en costume sombre dans la cale d'un yacht. Un autre clip : deux hommes sortant d'un hangar, lourdement chargés. Les dates défilaient. Les montants aussi. Et surtout, les voix — des conversations volées, des chiffres, des noms de circuits, des comptes bancaires.
Viktor se leva d'un bond, renversant sa tasse de café sur les documents étalés devant lui. Il appuya sur l'interphone.
— Coupez tout. TOUT.
La réponse lui parvint en quelques secondes, haletante :
— On n'y arrive pas. Les écrans ne répondent plus. C'est comme si... c'est comme si la commande venait de l'intérieur.
Viktor regarda l'écran de son propre téléphone. La vidéo y tournait aussi, relayée par des comptes anonymes qui se multipliaient plus vite qu'on ne pouvait les bloquer. Quelqu'un avait placé ses démons sur la place publique. Et le pire, c'était la précision chirurgicale des données.
— La salle des coffres, dit-il soudain. Verrouillez-la. Tout le réseau de paiement doit être isolé de l'extérieur.
— Non, monsieur. C'est trop tard.
Viktor se figea.
— Que voulez-vous dire ?
— Le système de compensation des paiements... il y a un transfert en cours depuis le compte de réserve. Plusieurs transferts. On les comptait, il y en a au moins une douzaine, tous vers des comptes temporaires qui se déversent les uns dans les autres.
Viktor serra si fort son téléphone que la coque craqua. La panique montait dans sa poitrine, une sensation froide qu'il n'avait pas éprouvée depuis des années.
— Quels montants ?
— On n'arrive pas à les bloquer. Ils changent de destination à chaque opération. L'argent bouge plus vite que nous.
Dans la chambre d'hôtel du quatrième étage de l'Hermitage, les yeux rivés sur son ordinateur portable, Zoe ne vit pas la mer, ni les toits de Monaco, ni les dizaines de personnes qui couraient désormais dans la rue en contrebas. Elle ne vit que les chiffres.
— Allez, allez…
Douze comptes-relais, chacun avec une durée de vie de quatre-vingt-dix secondes. Chaque fois qu'un transfert entrait, elle le re-routait aussitôt vers le suivant, brouillant les pistes avec des fractions d'algorithme empruntées au réseau de paiement du casino. C'était une structure qu'elle avait construite pendant des semaines, testée sur des sommes dérisoires, et qui maintenant transportait des millions. Le tout sans lever le moindre drapeau rouge, parce que chaque opération semblait venir de l'intérieur du système de compensation, comme un simple rééquilibrage interne.
— Rob, dit-elle dans son micro. Dis-moi que tu me vois.
La voix de Robert grésilla :
— Je te vois. Et surtout, je vois le solde du compte de réserve fondre comme neige au soleil. Le personnel du casino est en train de courir dans tous les sens. Ils essaient de tout couper, mais chaque coupure doit passer par le réseau, et le réseau est à nous.
Zoe sourit. Une heure de travail encore, peut-être moins, et l'argent serait dispersé dans des comptes dormants disséminés entre quatre juridictions offshore, inaccessibles à Viktor et à quiconque.
— Et Alex ? demanda-t-elle.
Le silence de Robert dura une seconde de trop.
— Toujours dans le casino. Il a dû entrer dans la zone des bureaux il y a dix minutes. Je le vois sur les caméras internes... attends.
— Quoi ?
— Il y a du mouvement autour de lui. Deux hommes. La sécurité de Viktor.
Zoe cessa de respirer une fraction de seconde, puis se força à se concentrer sur son écran. Un transfert atterrit, elle le relança. Un autre. Elle n'avait pas le droit de penser à Alex maintenant.
Dans la cage d'escalier de service, Alex écouta les pas se rapprocher. Deux hommes, peut-être trois, montant rapidement. Il était sur le palier du troisième étage, coincé entre les structures du bâtiment d'origine et la surélévation plus moderne qui abritait les bureaux du syndicat. Le plan n'avait jamais prévu qu'il vienne jusqu'en bas du casino : le déclenchement de la fuite était censé se faire depuis le tunnel. Mais quand Zoe avait découvert l'existence du compte de réserve secondaire, celui que Viktor croyait invisible, ils avaient compris qu'il fallait un accès direct au réseau interne pour le percer.
Robert avait tracé le chemin : un accès physique de quelques secondes au répartiteur du troisième étage, suffisant pour injecter un code dormant que Zoe activerait à distance. La clé était toujours dans sa poche, le déclencheur principal qui avait mis les vidéos en route. Mais pour le compte secondaire, il fallait cinq minutes au câble. Cinq minutes qu'il n'avait plus.
Les pas s'arrêtèrent juste sous son palier. Une voix, étouffée, parlait dans une radio. Alex tira de sa ceinture un petit étui souple et en sortit quatre disques magnétiques plats, pas plus grands que des pièces de jeu. Il les colla sur la rampe métallique, en quinconce, à hauteur de poitrine.
Puis il recula de trois mètres, au fond du palier, adossé au mur, les mains visibles.
La première silhouette apparut dans la cage d'escalier, arme braquée. Le deuxième homme suivit immédiatement, couvrant en angle. Ils étaient exercés, patients, professionnels. Ils montèrent avec prudence sans quitter Alex des yeux.
À trois marches du palier, le premier homme heurta le premier disque. Le métal se contracta sous son pied au lieu de lui offrir une prise stable. Il glissa sur la seconde plaque, perdit l'équilibre, et son bras s'écrasa contre la rampe pour se rattraper. Le troisième disque céda. Sa tête frappa le coin de la marche avec un bruit sourd et il s'effondra.
Le deuxième homme hésita une fraction de seconde. C'était tout ce qu'il fallait. Alex le rejoignit en deux enjambées, attrapa le canon de son arme et le détourna vers le plafond en pivotant. Le coup partit, percutant une lampe de service. Ses deux mains étaient sur l'arme, mais Alex avait déjà lâché, prenant appui sur l'épaule de l'homme pour lui balayer les jambes. Il tomba contre la rampe, sa tête heurtant le métal avec un son creux.
Alex récupéra les disques, vérifia leurs pouls, soulagé de trouver des battements réguliers. Il n'était venu pour faire la guerre à personne. Il n'était venu que pour une dette.
Il poursuivit sa montée. Le répartiteur se trouvait au fond du couloir du cinquième étage, dans un renfoncement sous une verrière. Il s'accroupit, ouvrit le panneau avec le tournevis que Robert lui avait fourni, et brancha le petit boîtier.
— Zoe, dit-il. C'est en place. Tu as trois minutes.
— T'en faut une seule, répondit-elle.
Dans l'ordinateur de Zoe, une fenêtre s'ouvrit. Le code parcourut le réseau. Sur son écran, le compte de réserve secondaire apparut : huit chiffres, sept cent quatre-vingt millions d'euros. Un moment de silence, puis des lignes s'écrivirent en cascade.
Une à une, les destinations se remplirent.
— Ça y est, dit doucement Zoe. C'est fait.
Mais il y avait autre chose maintenant dans sa voix, une tension qui n'y était pas une minute plus tôt.
— Alex... Il y a un autre transfert qui part du même compte. En ce moment même. Plus gros que tout ce que j'ai pris.
— De combien ?
— Quatre-vingts millions. Et il va sur un compte que je ne connais pas.
Elle fit défiler ses données.
— Attends... je reconnais le routage. C'est le même réseau que celui du Notaire. Viktor est en train de sortir son argent de secours pendant qu'on lui prend le reste. Il a dû lancer un ordre automatique il y a des heures.
Alex resta silencieux un moment. La verrière au-dessus de lui laissait entrer une lumière grise de fin de matinée. En bas, dans les rues, dans les tribunes du circuit, la rumeur montait. Mais ici, à l'intérieur de la machine que Viktor avait cru contrôler pour toujours, il n'y avait que le bourdonnement des équipements et le poids de ce qu'ils venaient d'accomplir.
— Tu peux le suivre ? demanda-t-il enfin.
— Le suivre, oui. Le bloquer, non. Il va atterrir à Genève.
— Alors laisse-le courir, dit Alex. On a ce qu'il a tant voulu cacher. Il peut garder ses quatre-vingts millions. Ça ne le sauvera pas.
Il débrancha le boîtier, referma le panneau, et prit le chemin inverse.
Dans le bureau de Viktor, l'écran principal montrait toujours la première vidéo en boucle. Personne n'avait réussi à l'arrêter. Le système de diffusion, contrôlé de l'intérieur, semblait immunisé contre toute intervention extérieure. Viktor avait les mains appuyées sur son bureau, le dos voûté, la nuque exposée.
Un de ses adjoints entra, le visage livide.
— Ils ont vidé le compte secondaire. Entièrement. On n'y a vu que du feu jusqu'à ce que l'argent commence à arriver ailleurs.
Viktor ne se retourna pas. Il resta immobile un long moment, puis dit doucement :
— Laissez-moi seul.
L'adjoint hésita, puis sortit.
Dans la rue, sous la fenêtre du bureau, les haut-parleurs installés pour la Grand Prix crépitèrent. Une voix annonça le départ de la course, prévu dans quarante minutes. Le public applaudit.
Alex sortit par la porte de service du casino, remontant sa veste sur les épaules, et se mit en marche vers le port. Il avait la clé de déclenchement dans sa poche droite. Elle avait accompli sa fonction. Là où elle allait, ce n'était plus que l'affaire d'un homme et d'une dette qui se terminait.
Il n'avait pas encore décidé ce qu'il ferait quand Viktor tenterait de le rejoindre. Mais il savait qu'il n'aurait plus peur.
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