Monte-Carlo en Flammes
Lire le chapitre 34: The Debt's Close
Il poussa la porte du hangar, la clé de déclenchement encore lourde dans sa poche intérieure. L'air humide du petit matin portait l'odeur de gasoil et de cordage. Personne ne l'attendait sur le quai. Tant mieux.
Il traversa la zone technique sans presser le pas. Une Renault grise était garée sous un lampadaire mort, moteur tournant, vitres fumées. La portière arrière s'ouvrit avant qu'il n'atteigne le véhicule. Il monta.
« Le Notaire, dit-il en s'installant.
— Renault. Vous avez l'air entier. C'est déjà ça.
— Viktor n'a pas ce luxe.
Le Notaire ne sourit pas. Il conduisait lentement, les mains gantées de cuir fin. Ses yeux ne quittaient la route que pour vérifier ses rétroviseurs. Alex regarda défiler les façades pastel de Monaco. Quelque part, à quelques centaines de mètres, le casino brillait encore de tous ses feux artificiels.
« Où allons-nous ? demanda Alex.
— Chez moi. Vous avez besoin de discrétion. Moi, j'ai besoin de réponses.
L'appartement se trouvait au-dessus d'une blanchisserie, dans une impasse en retrait du port. Le Notaire ferma la porte à double tour puis fit coulisser un panneau mural qui révéla un écran et un clavier. Sans un mot, il se mit au travail.
Alex posa la clé de déclenchement et le lecteur USB sur la table basse. Les deux objets semblaient petits, soudain. Des cailloux. Des jetons.
Le Notaire pianota quelques secondes.
« Vos associés sont à San Remo, dit-il. Ou du moins, ce que vous appelez vos associés. Une femme qui code comme un serpent et un mécanicien qui parle plus fort qu'il ne pense. Ils ont touché le réseau de la Société des Bains de Mer il y a moins de trois heures. »
Alex ne releva pas.
« Et Viktor ? » demanda-t-il.
Le Notaire se cala dans son fauteuil. Son visage, ordinairement fermé, laissa passer une lueur de fatigue.
« Il a quitté le territoire. Vol pour Genève décollé à l'aube. Son jet, pas un vol commercial. Il laissera des montres et des costumes chez son tailleur, mais il a pris ses tablettes et ses codes. Il ne reviendra pas à Monaco. Pas avant longtemps.
— Il a fui.
— Il a transféré l'argent. Viktor a toujours été prudent. Il n'a jamais résisté à la fuite. Il a vu que son réseau tombait en morceaux, alors il s'est coupé les doigts un à un pour sortir la main. »
Alex se pencha en avant.
« Le transfert de 80 millions qui nous a échappé ? Il est arrivé à Genève. Encore combien de temps avant qu'il ne réinvestisse et ne blanchisse le tout ?
— C'est là que ça devient intéressant, dit Le Notaire.
Il fit pivoter l'écran vers Alex.
« Le compte genevois est lié à une structure au Liechtenstein. J'ai des contacts là-bas. Des gens qui répondent aux questions si la question est posée avec tact. »
Il sortit une feuille de papier pliée de sa poche intérieure. Une liste de comptes, de numéros, de codes. Écriture serrée, presque de la sténographie.
« Le prêteur sur gages à qui vous devez vos arriérés de fonds de jeu, dit Le Notaire, tient une comptabilité parallèle. Des dettes privées. Il a prêté de l'argent à Viktor, il y a deux ans, pour une opération qui n'a jamais été remboursée. Viktor a payé avec des promesses. Ce genre de promesses ne se périme pas. »
Alex prit la feuille.
« Vous voulez dire que Viktor doit de l'argent à votre prêteur.
— Viktor doit de l'argent à tout le monde. Mais le prêteur, lui, est un homme patient. Il n'a jamais révélé l'existence de cette créance parce qu'elle lui permettait de tenir Viktor en laisse. Aujourd'hui, Viktor est en fuite. Le prêteur se demande comment récupérer son dû.
— Il y a quarante minutes, j'ai plaqué Viktor contre son bureau et je lui ai volé son lecteur de secours. »
Le Notaire hocha lentement la tête.
« Et ce lecteur, où est-il maintenant ? »
Alex désigna la table basse. Le Notaire ne bougea pas. Il regarda l'objet comme un animal mort qu'on aurait posé là.
« Il contient les comptes personnels de Viktor, dit Le Notaire. Les milliards cachés. Les structures offshores. Les noms. Tout ce qu'il est.
— Et tout ce qu'il a volé.
— Oui. »
Le Notaire resta silencieux une longue minute. Dehors, les premiers moteurs de course grondaient au loin. Le soleil commençait à se lever sur le rocher. Monaco s'éveillait pour sa plus grande fête de l'année.
Nous allons faire les choses dans l'ordre, dit Le Notaire. D'abord, vos dettes. Ensuite, votre liberté. Ensuite seulement, nous parlerons du reste. »
Il ouvrit un dossier sur l'écran, un tableau de chiffres alignés en colonnes serrées. Des créances, des taux, des intérêts composés. Des noms de sociétés-écrans, des numéros de comptes à Dubaï et aux Bahamas.
« La dette principale est détenue par une holding basée à Jersey, dit Le Notaire. Elle a racheté vos obligations il y a dix-huit mois. Elle est contrôlée par le prêteur dont je parle. Il veut être payé en intégralité. Espèces, virements, ou à défaut, des actifs à sa convenance. »
Alex relut la feuille. Le montant dépassait de loin ce qu'il avait espéré obtenir lors de la première exfiltration. Viktor l'avait vendu, pièce par pièce, aux créanciers de la principauté. Chaque fois que la dette augmentait, sa vie devenait un peu plus la propriété des autres.
« Combien lui doit-on exactement ? demanda Alex.
— Vous ne voulez pas le savoir. Mais j'ai vérifié. »
Le Notaire fit défiler un autre tableau. Des lignes de transactions, presque invisibles dans la masse des opérations légitimes.
« Viktor a utilisé vos dettes comme marge de crédit personnelle, dit-il. Il a emprunté sur votre compte pour financer ses propres opérations. Puis il en a transféré les résultats dans ses structures privées. Vous lui avez servi de façade. Vous, votre dette, votre réputation. Tout. »
Alex sentit la colère monter, froide et précise. Mais ce n'était pas le moment. Il prit une inspiration lente.
« Alors payez-le. Prenez l'argent du lecteur.
— Ce n'est pas aussi simple, dit Le Notaire. Le lecteur contient des comptes, mais pas les clés d'accès. Il a volé les documents, pas les moyens de les utiliser. Sans les codes de validation à double facteur, nous sommes comme des gens devant une porte blindée avec la photo de la serrure. »
Alex regarda le lecteur sur la table. C'était donc cela, le piège de Viktor. Il avait laissé ce lecteur dans son bureau comme un appât. Les comptes étaient là. Mais ils étaient inaccessibles sans les clés.
« La femme de votre équipe, dit Le Notaire. La hackeuse. Elle pourrait peut-être forcer les codes.
— Elle est en sécurité en Italie. Et si elle touche à ce lecteur, elle signale sa position à Viktor.
— Viktor n'est plus une menace, dit Le Notaire. Il est à Genève, à défendre ce qu'il lui reste. Mais les autres, les créanciers, ils sont toujours ici. Ils vous attendent. Et ils veulent leur argent. »
Il se leva et alla à la fenêtre. La rue était calme. Un livreur de café passa, puis une femme avec un chien.
« J'ai fait des calculs, dit-il. Les dettes réelles. Les créances payables. Les intérêts. Les pénalités. Il y a une somme exacte qui libèrera votre nom dans les registres de Monaco. J'ai cette somme. »
Il se retourna.
« Le prêteur m'a autorisé à négocier. Il veut son capital plus les intérêts. Il est prêt à abandonner les pénalités si le règlement est complet avant le coucher du soleil.
— Et en échange ?
— La quittance réelle. Vous êtes effacé de ses livres. Plus aucune obligation. Vous devenez une personne libre : politiquement, commercialement, financièrement. Pour les besoins pratico-pratiques, vous n'existez plus pour nous. »
Alex resta immobile. Il sentit la clé contre sa cuisse à travers le tissu. Il y avait l'argent de la transaction en cours, les fonds que Zoe venait de déplacer. Mais il ne voulait pas puiser là-dedans. Pas encore.
« Et si je refuse ?
— Le prêteur est un homme patient, dit Le Notaire. Mais cette patience a une limite. Cette limite sera atteinte à la tombée de la nuit. Après cela, je ne réponds plus de ce qui peut arriver. Ni à vous, ni aux personnes que vous avez embarquées dans cette affaire. »
Alex pesa ses options. Le lecteur USB contenait les preuves. Les milliards. La vérité. Il ne pouvait pas le rendre. Il ne pouvait pas non plus laisser sa dette continuer à pourrir sa vie.
« Le prêteur accepte les cryptomonnaies ? demanda-t-il.
— Il accepte tout ce qui peut être transféré sans trace, dit Le Notaire. Le cryptomonnaie, c'est son passe-temps favori. »
Alex sortit son téléphone de sa poche. Il ouvrit l'application de gestion que Zoe avait configurée pour lui juste avant le départ de Monaco. Les soldes affichés étaient ceux des comptes personnels de Viktor, ceux contenus dans le lecteur.
Ils étaient encore accessibles. Pour quelques heures, du moins. Avant que les banques genevoises ne ferment l'accès.
Il appela Zoe.
Elle répondit à la troisième sonnerie.
« Alex ? Tu es en vie.
— Oui. Il faut que tu fasses quelque chose pour moi. »
Il lui donna les numéros écrits sur la feuille. Les comptes du prêteur à Jersey. Les références de transfert. Zoe resta silencieuse un long moment.
« Je peux faire le virement, dit-elle enfin. Mais tu serais en train de vider les poches de Viktor. De purger tout son argent de poche.
— Sa dette, répondit Alex. C'est sa dette personnelle. Qu'il me l'ait prêtée ou vendue, c'est lui qui la porte dans ses livres. Si on la paie, on le vide. Et on me libère. »
Zoe fit un calcul mental rapide.
« Le montant est dans la fourchette, dit-elle. Je peux le déplacer sans déclencher d'alerte. Il faut que je fasse tourner les relayeurs pendant trois séquences. Tu as une fenêtre de dix minutes pour me donner l'ordre définitif. »
Alex regarda Le Notaire.
« Tu es sûr du montant ? demanda-t-il.
— Je suis sûr de mes chiffres, dit Le Notaire. Le prêteur me l'a confirmé il y a une heure. Capital plus intérêts. Pas de pénalités. Règlement avant le coucher du soleil. »
Alex prit une dernière inspiration.
« Fais-le, dit-il à Zoe.
— Compte dix minutes, répondit-elle, puis elle raccrocha. »
Le Notaire s'assit en face de lui.
« Le virement partira, dit Alex. Il arrivera dans vos comptes. Le prêteur signera la quittance et je serai libre. »
Il se pencha en avant.
« Mais je veux qu'il sache une chose. Si jamais un terme de votre dette ou de la mienne resurgit. Si jamais un créancier de Viktor vient frapper à ma porte après la quittance, je reviendrai. Et je ne reviendrai pas avec une clé. Je reviendrai avec tout ce que ce lecteur contient. »
Le Notaire ne frémit pas.
« Je lui transmettrai le message. »
Ils restèrent assis en silence pendant que les minutes passaient. Le ronronnement d'un climatiseur, la distance d'une sirène, la course au loin. Puis le téléphone d'Alex vibrèrent. Un SMS de Zoe :
« Transféré. Quittance confirmée. »
Alex se leva. Il prit la clé de déclenchement dans sa poche, posa le lecteur USB sur la table.
« Garde ça, dit-il au Notaire. Il contient ce dont tu as besoin pour que le prêteur comprenne qu'il a intérêt à respecter la quittance.
— Et toi ?
— J'ai fini ici. »
Il traversa la pièce, ouvrit la porte, s'arrêta sur le seuil. Le soleil était levé sur Monaco et la foule commençait à se presser vers le circuit. Il y avait quarante minutes avant le départ de la course. La clé était encore dans sa main. Mais l'opération continuait. Plus tôt, il avait enfoncé un code dans un boîtier électrique de la Société des Bains de Mer. Ce code, s'il n'était pas encore entré, était programmé pour se déclencher avec le premier tour de course.
Il descendit l'escalier. Sur le port, l'air sentait le marin et l'essence brûlée. Il marcha vers la rampe d'accès au tunnel des écuries. Quelque part en dessous, une équipe se préparait. Et à quelques kilomètres, la course qui allait commencer déciderait de ce qui restait de sa vie.
Il sortit le téléphone de sa poche et écrivit un message à Jules.
« Récupération terminée. Je converge vers le point de liaison. Je te rejoins dans vingt minutes. Alerte course en approche. »
Il leva la tête vers le ciel, vers les tribunes déjà pleines, vers la rumeur des moteurs, des voix, des banderoles. Tout ce bruit autour de lui, et pourtant un silence si profond à l'intérieur. La dette était morte. La liberté avait un coût, et pour la première fois, ce coût ne lui était pas prêté.
Il commença à marcher.
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