Monte-Carlo en Flammes
Lire le chapitre 35: The Getaway
Le hangar sentait l'huile de moteur et la sueur. Zoe avait déjà bouclé son sac, les câbles encore chauds dans sa main. Elle jeta un dernier regard à l'écran noir où le visage de Viktor venait de s'éteindre.
« Je pars par les toits, dit-elle en enfilant sa veste. Le réseau de ventilation du casino communique avec l'hôtel voisin. Personne ne me cherchera là-haut. »
Alex hocha la tête. Il sentait le poids du déclencheur dans sa poche, ce petit rectangle de métal qui avait failli l'engloutir. Il l'avait payé cher. Trop cher.
« Robert ? »
Le vieux mécanicien finissait de ranger ses outils dans une caisse en bois. Il cracha dans un chiffon. « Je prends la voiture de maintenance. Carte d'accès du personnel. Je passe par les égouts si nécessaire. On se retrouve au bateau. »
Robert savait que c'était un mensonge. Tous le savaient. Mais personne ne le dit.
Alex sortit par la porte arrière du hangar, Jules sur ses talons. La nuit était étouffante, humide de la mer. La route principale vers le port scintillait sous les réverbères orangés. Ils marchèrent d'abord tranquillement, deux hommes sortant d'un hangar lambda à cinq heures du matin. Rien de suspect.
Jusqu'au premier gyrophare.
« Merde, souffla Jules en tirant Alex par la manche. Ils ont bloqué l'avenue Albert Ier. »
À cent mètres, deux voitures de police barraient la route. Les agents parlaient à un conducteur arrêté, lampes torches en main. Le check-point était en train de se mettre en place — encore fluide, pas encore hermétique.
Alex recula d'un pas, adossé au mur brun d'un immeuble résidentiel. Il regarda sa montre. Vingt-huit minutes avant le départ du Grand Prix. Vingt-huit minutes pour atteindre la voie d'injection et déclencher la fuite.
« On contourne par les ruelles ? » proposa Jules.
« Les ruelles mènent toutes à la route du bord de mer. Et la route du bord de mer, c'est ça. »
Jules frotta sa mâchoire. Il mâchonnait quelque chose — un mégot froid qu'il finit par recracher. « Il reste la voie du tunnel.
— Le tunnel du circuit ? Pendant la course ? Ils le ferment vingt minutes avant le début du warm-up lap, Jules.
— Justement. Il est fermé aux voitures, mais pas aux piétons. Le public n'entre pas encore dans les tribunes, mais les équipes techniques font des allers-retours. Avec ma carte d'accès de l'écurie amateur, on passe pour des mécaniciens en retard. »
Alex pesa le pour et le contre. L'ironie lui fit presque sourire. Après des mois à planifier un braquage au milliard, il allait improviser une traversée de circuit à pied sous le nez des forces de l'ordre. En costume de mécano. Sans autre arme que son sang-froid.
« On n'a pas le choix. »
Ils longèrent les murs vers la barrière technique qui donnait accès au circuit. Jules sortit une carte magnétique froissée, la glissa dans un boîtier mural. Le voyant vira au vert. La grille s'ouvrit avec un grincement métallique qui parut couvrir toute la Méditerranée.
Le tunnel s'ouvrait devant eux, béton suintant, obscurité artificielle percée de lampes de sécurité jaunâtres. L'air sentait la poussière de frein et le caoutchouc brûlé d'essai. Quelque part au fond, le vrombissement lointain d'un moteur en mécanique résonnait, irrégulier, comme un cœur malade.
« Vingt minutes de marche, dit Jules en s'engageant. Peut-être quinze si on court. Après, on ressort côté port, et le yacht est à cinq cents mètres du débarcadère technique. »
Alex ne répondit pas. Il suivait, l'œil accroché aux ombres tremblantes que les lampes projetaient sur les parois de béton. Ses pas sonnaient creux, cliquetaient contre les plaques de drainage. Chaque bruit lui semblait un coup de tambour annonçant leur présence.
« Tu crois que Viktor est déjà parti ? » demanda Jules sans se retourner.
« Il est vivant. C'est ce qui compte pour lui. Il doit chercher un moyen de quitter le territoire.
— Et l'argent de Genève ?
— Il est froid. Zoe le gèlera dès qu'elle aura accès au satellite. » Alex serra le déclencheur dans sa poche. « Mais Viktor sait trop de choses. Il connaît nos visages. Nos méthodes. Il a vu le hangar. »
Ils marchèrent encore quelques minutes en silence. Le tunnel s'incurvait, la lumière du fond se rapprochait — un carré de ciel préd'homme, encore sombre mais strié d'orangé. Les premiers rayons du jour. Les tribunes, vides sous le filet du soleil levant.
« Encore dix minutes et on y est, souffla Jules.
— On n'a pas dix minutes. »
Alex montra du menton. Devant la sortie du tunnel, à l'entrée des stands, deux voitures de police. Pas de gyrophares, mais les agents étaient là, immobiles, café en main, regardant leurs écrans de contrôle. Ils n'avaient qu'à lever la tête pour voir les deux silhouettes sortir de l'ombre.
Jules s'arrêta net. « Putain. Ils ont anticipé.
— Non. Ils font une vérification de routine avant l'ouverture des tribunes. » Alex observa le dispositif. Deux hommes. Aucune voiture de renfort en vue. « Ils sont seuls.
— Et nous, on est deux. Sans armes.
— Il n'est pas question de les attaquer, Jules. » Alex regarda sa montre. Vingt et une minutes. En comptant le décours inverse, il fallait être dans les stands dans moins d'un quart d'heure pour brancher le déclencheur sur la ligne secondaire TV. « Il y a une autre sortie ?
— Le sas de sécurité incendie. Il donne sur l'arrière des paddocks. Mais il est verrouillé — il faut un code d'urgence déclenché depuis le centre de contrôle.
Le centre de contrôle était occupé. Par les personnes mêmes qu'ils voulaient filmer. Alex regarda le déclencheur dans sa main. Il avait promis à Zoe de le brancher personnellement. De s'assurer que la diffusion tiendrait. D'être le dernier à quitter la table.
Il y avait un autre moyen. Il ne voulait pas y penser. Il y pensa quand même.
« Viktor est peut-être encore en ville, dit-il à voix basse.
— Quoi ?
— Il a fui à pied, comme nous. Sans passeport officiel — on lui a pris son USB, mais pas son téléphone satellite ni ses contacts. Il cherche quelqu'un qui puisse le sortir du pays. Le port. Ou l'aéroport de Nice.
— Tu veux le traquer au lieu de déclencher la fuite ? »
Alex secoua la tête. « Non. Je veux utiliser le signal de détresse qu'il émettra forcément pour négocier un passage.Si on peut localiser Viktor, on peut utiliser son propre contact à l'aéroport pour passer les contrôles. Le port est surveillé. L'aéroport, pas encore.
Jules le regarda comme s'il découvrait un autre homme. « Tu deviens vraiment le pire planificateur de tous les temps, mon ami.
— Je deviens pragmatique. » Alex sortit son téléphone de secours, un vieux modèle crypté que Zoe avait modifié. Il envoya un message bref. *Besoin reconnaissance portuaire. Recherche signal mobile de Viktor.*
Il restait à espérer que Zoe avait encore accès à un satellite.
Le silence du tunnel se fit plus lourd. Quelque part au-dessus, le bruit d'un hélicoptère. Sur le circuit, les derniers préparatifs mécaniques s'achevaient. La course allait commencer dans moins de vingt minutes.
Et Alex savait que s'il ne trouvait pas Viktor avant d'atteindre le port, le déclencheur ne servirait à rien. La fuite visait le casino. La chute de Viktor était la clé de voûte de tout le plan. Sans lui capturé, sans preuve tangible que la fuite le reliait directement au crime, le scandale resterait lettre morte.
Il se tourna vers le sas de sécurité incendie. Un boîtier mural rouge, un code à cinq chiffres.
« Jules, tu as toujours le code d'urgence par défaut des écuries ?
— La plupart ne le changent jamais. Ça devrait être 00000.
— On ne l'a jamais testé sur ce tronçon. »
Jules s'approcha du boîtier, composa la séquence. Le voyant passa du rouge au vert. La lourde porte métallique s'ouvrit dans un souffle d'air froid, révélant un escalier étroit qui descendait vers les sous-sols.
« Ça mènera aux stands par la galerie technique, dit Jules. On y verra le centre de contrôle. Si on arrive pendant le warm-up lap, la confusion est maximale. On peut toucher la ligne TV depuis le bras élévateur arrière.
— Et Viktor ?
— On le cherchera après. Une chose à la fois, Alex.
Ils s'engagèrent dans l'escalier. Les marches résonnèrent sous leurs semelles, comme un compte à rebours murmuré.
Au-dessus, le premier vrombissement des Formules 1 en échauffement commença. Un grondement sourd qui fit vibrer les murs de béton. Le tunnel vibrait de toute sa masse de caoutchouc et de métal.
Alex toucha le déclencheur dans sa poche.
Quinze minutes. Trente mètres de tunnel. Et la course, là, au-dessus de leur tête, prête à couvrir leur passage de son vacarme.
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