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Monte-Carlo en Flammes

Lire le chapitre 5: Ghost of a Brother

La pluie de mars avait cédé la place à un ciel bas et gris, comme une paupière mi-close sur la Riviera. Alex Renault remonta le col de son blouson en cuir, les semelles de ses richelieus crissant sur le gravier humide du cimetière de Monaco. Il connaissait le chemin par cœur, chaque détour, chaque cyprès, chaque pierre tombale dont il avait mémorisé les noms pour ne pas avoir à les lire.

Le caveau familial des Renault était à l'ombre d'un pin parasol centenaire. Une stèle de marbre blanc, simple, presque austère. Mathieu Renault, 1984–2016. Vingt ans sur le circuit, trois podiums à Monaco, une mort idiote à la Rascasse.

Alex s'agenouilla. Il avait prévu de déposer des fleurs. Il n'en avait pas besoin maintenant.

Une rose rouge, encore fraîche, presque vulgaire dans sa perfection, était posée contre la pierre. Un ruban de soie blanche l'entourait, retenant une petite carte de visite. Alex la retourna. Une écriture fine, à l'encre bleue, tracée à la plume comme au siècle dernier :

*Le grand livre est à toi.*

Il resta immobile, les yeux fixés dessus, le souffle court. Le grand livre. Ce que son frère avait cherché pendant des mois avant de mourir. Ce que personne ne savait qu'il cherchait – sauf lui. Sauf Léa, peut-être. Et maintenant, quelqu'un d'autre.

Il palpa la carte, le papier épais, gaufré. Du papier de luxe. Du papier de casino. La rose venait sans doute des serres de la Société des Bains de Mer, celles qui approvisionnaient les suites présidentielles. Il le savait parce qu'il avait vu ces roses dans les chambres qu'il servait, croupier, entre deux parties de baccara.

Il regarda autour de lui. Le cimetière était désert, le gardien dans sa guérite au fond de l'allée. Personne ne l'observait, pourtant. Mais quelqu'un savait.

Quelqu'un savait qu'il venait ici, aujourd'hui, à cette heure. Viktor, sans doute. C'était le seul à connaître assez de choses sur lui. Le seul à le financer. Le seul avec les moyens de faire livrer une rose ici avant son arrivée.

Mais pourquoi le grand livre ? Qu'est-ce que Viktor voulait qu'il comprenne ?

Alex serra la carte dans sa poche, puis tira son téléphone. Il prit une photo de la rose, de la stèle, de l'environnement. Il n'était pas paranoïaque, il était précis. Quelqu'un voulait lui envoyer un message dans un cimetière. Ce genre de message ne venait jamais seul.

Il se releva, s'essuya les genoux. Le gravier avait marqué ses chaussures. Il sortit du cimetière sans se retourner.

Au bout de l'avenue, une petite place ombragée, trois terrasses de café, un marchand de journaux. Alex ralentit. Klaus devait arriver dans une demi-heure aux arcades, à un kilomètre au sud. Il avait le temps. Il commanda un espresso au zinc, dos à la rue, et appela Julie.

« Zoé. C'est moi.

— Alex. Tu as le visage de quelqu'un qui a marché sur un cadavre.

— Je suis allé voir mon frère.

— Merde. Qu'est-ce qui se passe ? »

Il lui raconta. La rose, la carte, l'écriture au plomb. Le grand livre. Silence à l'autre bout de la ligne, puis un froissement de clavier.

« Le grand livre... Il me dit quelque chose, ce terme. Attends. Il y a un vieux système de comptabilité parallèle au casino, des années soixante, quand le club privé était géré par les frères Bianchi. Le grand livre, ça serait le registre des passifs officieux. Des dettes de jeu, des pots-de-vin, des enregistrements de personnes compromises. Ça a été numérisé, enfoui dans les archives. Le fichier est signé "ledger.enc". Très protégé. Mais je l'ai vu apparaitre dans les logs d'accès du backdoor Montecorp.

— Viktor a fouillé dedans ?

— Quelqu'un a ouvert le fichier pendant une session de maintenance. Trois minutes, un dimanche. Puis il a été refermé. L'accès était routé depuis la France, IP masquée.

— Il n'a pas laissé de copie ?

— Impossible de savoir sans accéder au serveur de sauvegarde. Mais Alex, ce fichier... il est associé à un nom de domaine interne : renault.leger.

Alex se figea. Sa main serrait le téléphone.

« Renault. C'est un domaine du casino ?

— C'est un domaine dans un serveur, oui. Déployé pendant ton année de croupier, je crois. Quelqu'un a créé un dossier personnel à ton nom. Ton frère l'a peut-être trouvé. Il a peut-être essayé d'accéder au grand livre depuis un poste du casino.

— Il est mort deux semaines après.

— Exactement. »

Le serveur déposa l'espresso. Alex ne le toucha pas. Le visage de Mathieu, ce visage écrasé contre le rail à la Rascasse, dans la fumée et le bruit, la dernière course avant son accident. Il avait appelé Alex la veille, et il avait parlé bizarrement : « Je crois que j'ai mis le doigt sur quelque chose. Le passé de la boîte te regarde, petit frère. »

Alex avait mis ça sur le compte de la fatigue, de la pression. Mathieu était pilote, pas comptable. Il ne savait rien des systèmes internes du casino, des comptabilités parallèles, des domaines informatiques. Mais il avait peut-être entendu quelque chose, dans les paddocks, dans les transferts entre pilotes et tenanciers.

« Zoé. Tu peux savoir qui a ouvert ce dossier à ton nom ?

— Je peux essayer. Mais si c'est chiffré comme le reste, il me faudra du temps. Et un accès.

— On en a un. Klaus va me filer la clé des chaudières ce soir.

— Tu comptes entrer pour vérifier le grid laser et en profiter pour regarder le grand livre ?

— Exactement. Si Viktor a fait déposer cette rose pour me dire que le compte de Mathieu est ouvert, c'est qu'il veut que j'y aille. C'est un appât.

— Et tu vas mordre ?

— Je vais mordre, mais avec les dents de l'autre côté. Il veut que je croie que le passé me regarde. Je vais lui montrer que le passé me suit. »

Il raccrocha, laissa l'espresso sur le zinc, paya en espèces. Klaus l'attendait sous les arcades de la Condamine, à côté de la fontaine. Il le rejoignit dix minutes plus tard. Le vieil homme était adossé à une colonne, les mains dans les poches, l'air de surveiller les pigeons.

« Tu es en retard, Renault.

— Mon frère me faisait un message.

— Mmm. Les morts et les vivants partagent les mêmes secrets ici. Tu as la carte ?

— Oui. » Il la sortit de sa poche, comme une carte de crédit. Klaus l'étudia en plissant les yeux, puis hocha la tête, et glissa une clé ancienne, à lourdes dents, dans sa paume. Une clé de cuivre.

« Les chaudières du sous-sol. Le système de ventilation, section B, niveau -3. La serrure est antique, mais elle répond toujours. Tu auras quatre minutes avant que le détecteur de mouvement se resynchronise sur la boucle du dimanche soir. Ne laisse rien derrière toi. »

Alex referma la main sur la clé.

« Tu sais ce que c'est que le grand livre ? »

Klaus se figea, les traits tirés. Il regarda le ciel, puis revint vers Alex.

« Vieux, on n'utilise pas ce nom-là ici. On dit le carnet des morts. Chaque joueur écrasé de dettes, chaque gangster de la rivière, chaque politique qui a perdu le contrôle un soir de roulette... tout est dedans. Qui contrôlait ce carnet contrôlait Monaco. Les Bianchi le tenaient. Quand ils sont partis, il a disparu dans les murs.

— Et Viktor ?

— Viktor est un homme d'argent. Il voudra le brûler ou l'utiliser. Mais je vais te dire une chose, Alex. » Il baissa la voix, le souffle presque tiède sur la joue du jeune homme. « La nuit où ton frère est mort, quelqu'un a été vu sortant du garage de l'écurie Ducros avec un dossier sous le bras. Un dossier rouge à élastique noir, comme ceux des archives du casino. Personne n'a osé en parler, mais moi je m'en souviens. Ta famille a toujours été réglo avec moi. Prends la clé, va voir le grand livre. Il contient peut-être le nom de celui qui conduisait la voiture qui a doublé ton frère à la Rascasse. »

Alex serra la clé, sa paume moite. Ses doigts tremblaient légèrement.

« Merci, Klaus.

— Ne me remercie pas. Brûle-le avant moi, si tu le trouves. Certains secrets sont trop lourds pour vivre. »

Le vieil homme s'éloigna sous les arcades, disparaissant dans l'ombre des boutiques de luxe. Alex resta un instant immobile, la clé contre son cœur. Il regarda le ciel, le circuit de Monaco qui se dessinait au loin, les tribunes en cours de montage pour le Grand Prix.

Une rose rouge, une carte, un grand livre et un frère mort. L'histoire devenait personnelle. Et dans ce métier, les affaires personnelles étaient celles qui tuaient le plus souvent.

Il alluma une cigarette, inspira profondément. Il avait quatre heures avant le créneau de la maintenance nocturne de Viktor. Quatre heures pour préparer son infiltration. Cette nuit, il n'irait pas vérifier seulement un laser grid. Il irait chercher la vérité sur la mort de Mathieu.

Et il ferait payer, d'une façon ou d'une autre, ceux qui avaient voulu la faire taire.