Monte-Carlo en Flammes
Lire le chapitre 6: The Mechanic's Gambit
La poussière de carbone flottait dans l'air du box comme une brume dorée sous les néons. Jules était allongé sous la monoplace n°7, les mains enfouies dans le câblage du boîtier télémetrique, quand la voix du chef d'équipe déchira le silence.
— Inspection FIA dans dix minutes. Tout le monde sur le pont.
Jules sentit son sang se glacer. Il jeta un coup d'œil à l'émetteur parasite qu'il venait de glisser dans le conduit de fibre optique—un petit rectangle noir, plus petit qu'un paquet de cigarettes, qui pulsait d'une lumière ambrée. Le dispositif était conçu pour superposer un signal de brouillage sur le flux vidéo des caméras de surveillance du casino pendant la fenêtre de quarante-trois secondes où le convoi de jetons quitterait la salle des coffres. Sauf que ce dispositif n'avait rien à faire dans un box de l'écurie Montecarlo Racing, et encore moins trente minutes avant une inspection officielle.
Il compta les secondes. Quatre minutes pour retirer le boîtier, refermer le panneau, et faire disparaître toute trace. C'était jouable. À condition que personne ne remarque le panneau entrouvert.
— Jules ! Ton box, c'est dans trois minutes. Dégage le matos.
Le chef d'équipe—un Corse taillé comme un armurier, le dénommé Ricci—s'approchait déjà. Jules sortit de sous la voiture d'un mouvement souple, essuya ses mains sur son bleu déjà maculé, et sourit d'un air dégagé.
— Quarante secondes, Ricci. Le capteur de pression des freins arrière déconnait. Je viens de régler le seuil.
— On s'en fout du capteur. L'inspection va scanner les boîtiers électroniques. Si ton bidouillage traîne, c'est toi qu'on scanne, et c'est moi qu'on vire.
Jules hocha la tête, se glissa à nouveau sous la monoplace, et entreprit de déconnecter l'émetteur. Ses doigts, habitués à travailler dans le noir des puits de lumière, trouvèrent les clips en deux secondes. Le boîtier noir vint se loger dans sa paume. Il le glissa dans la poche intérieure de sa veste, contre sa poitrine, là où le tissu ne laissait rien deviner.
Il se releva, referma le panneau d'accès d'un geste sec, et croisa le regard de Ricci.
— Voilà. Propre.
Ricci plissa les yeux. Il était du genre à flairer le mensonge comme on flaire une fuite d'huile.
— T'as une drôle de tête, Jules. Tu veux que je te rappelle ce que tu touches pour cette course ? Parce que si tu merdes cette inspection, t'as plus de boulot en Formule 1, mais t'as aussi plus de boulot nulle part.
— Je sais ce que je fais.
— Espérons.
L'inspection commença sept minutes plus tard. Deux techniciens en blouse blanche, accompagnés d'un commissaire de course au visage fermé, parcoururent le box avec un détecteur de fréquences. Jules regarda la baguette argentée passer à moins de vingt centimètres de sa poitrine tandis qu'elle balayait l'air à la recherche d'émissions parasites. Le boîtier noir, inerte dans sa poche, n'émettait rien tant qu'il n'était pas activé. C'était le principe même du dispositif—un leurre dormeur, invisible tant qu'on ne le réveillait pas.
Le détecteur s'attarda sur la monoplace. Sur le boîtier télémetrique. Sur le conduit de fibre optique.
Jules retint son souffle.
— Fréquence propre, annonça le technicien.
Ricci poussa un soupir audible. Le commissaire nota quelque chose sur sa tablette et passa au box suivant.
Jules aurait dû se sentir soulagé. Il ne l'était pas. Parce que le technicien avait eu un geste étrange en quittant le box—un mouvement du poignet, presque imperceptible, comme s'il ajustait sa montre. Mais Jules avait passé dix ans dans les paddocks. Il connaissait les gestes des gens qui mentent.
— Ricci, qui c'est, ce technicien ?
— Le nouveau. Un Suisse, je crois. Pourquoi ?
— Il avait une montre qui clignotait.
— Et alors ? Tout le monde a une montre connectée, ici.
— Pas en mode avion.
Ricci haussa les épaules et s'éloigna vers l'aileron avant. Jules resta planté devant la monoplace, le boîtier noir contre son cœur, et comprit que quelque chose clochait. Un technicien d'inspection avec une montre en mode transmission, c'était soit un paranoïaque, soit un espion. Dans le milieu des courses, c'était rarement la première option.
Il sortit son téléphone, ouvrit le canal chiffré que Zoe avait installé sur toutes leurs lignes, et tapa un message à Alex.
*Inspection propre. Mais un des techniciens portait une montre qui transmettait. T'as un poulain qui s'inquiète, ou c'est Viktor qui élargit son cheptel ?*
La réponse arriva en vingt secondes.
*T'inquiète. Je m'en occupe. Le boîtier est en place ?*
*Dans ma poche, pas dans la voiture. Trop risqué de le reposer avant la nuit.*
*Ça change le timing. On en parle ce soir. Klaus t'attend au passage souterrain, 23h. Amène le boîtier.*
Jules relut le message. Klaus. Le concierge. L'homme qui avait donné à Alex les plans du tunnel de la chaufferie. L'homme qui savait des choses qu'il n'aurait pas dû savoir sur le passé d'Alex. Jules n'aimait pas ça. Il n'aimait pas les hommes qui apparaissent juste au moment où on a besoin d'eux, avec des clés et des secrets.
Il rangea son téléphone, jeta un dernier coup d'œil à la monoplace n°7. Dans moins de quarante-huit heures, le Grand Prix s'élancerait. Et dans quarante-trois secondes, pendant le premier arrêt au stand, le dispositif dans sa poche brouillerait les caméras du casino assez longtemps pour que le convoi soit en aveugle.
Sauf que le dispositif était encore dans sa poche.
Et que le technicien suisse venait de rejoindre un homme en costume sombre au bout du paddock—un homme que Jules reconnut immédiatement. Le bras droit de Viktor. Celui qu'on voyait toujours à trois mètres derrière le financier, jamais plus près, jamais plus loin, comme une ombre disciplinée.
Jules sentit la bile monter.
Il composa le numéro d'Alex.
— Décroche, mec. On a un problème plus gros que la montre.
La ligne grésilla. La voix d'Alex arriva, tendue, à l'autre bout.
— Je t'écoute.
— Le Suisse vient de serrer la main de l'ombre de Viktor. En plein paddock. Devant une centaine de témoins.
Un silence. Puis :
— Tu es sûr ?
— Je connais cette silhouette. Cubain, cicatrice sur la mâchoire, costume qui coûte plus cher que ma bagnole. C'est lui.
— Merde.
Jules observa les deux hommes s'éloigner vers la sortie des stands. Le Suisse marchait à côté de l'ombre, la tête baissée, comme un employé qui vient de recevoir ses instructions.
— Alex, si Viktor a un homme dans l'équipe d'inspection, il sait que j'ai le boîtier. Il sait peut-être que je l'ai retiré.
— Ou il le sait déjà parce que c'est lui qui a commandité l'inspection.
Jules serra le poing autour du téléphone.
— Alors on est grillés avant même d'avoir commencé.
Une longue pause. Puis Alex, d'une voix qui n'avait plus rien de désinvolte :
— Non. On est juste en avance. Klaus nous attend ce soir. Et j'ai un plan pour retourner l'inspection contre Viktor.
— Quel genre de plan ?
— Le genre qui exige que tu fasses exactement ce que je te dis, sans poser de questions. Rendez-vous au passage souterrain, 23h. Amène le boîtier. Et cette fois, Jules, ne sois pas en retard.
La ligne coupa.
Jules resta immobile un long moment, le regard perdu sur le tracé du circuit qui serpentaient au loin entre les tribunes. Quelque part dans cette ville, son frère était mort dans une voiture de course truquée, et Alex était convaincu que Viktor avait un lien. Maintenant Viktor était partout—dans les plans, dans les inspections, dans les montres des techniciens.
Jules glissa la main dans sa poche et sentit le contour familier du boîtier noir. Un objet minuscule, mais qui tenait entre ses doigts le destin de toute l'opération.
Il vérifia l'heure.
Il avait six heures avant le rendez-vous.
Et il avait un mauvais pressentiment qui lui disait que, cette fois, le plan d'Alex ne suffirait pas. Parce qu'on ne déjoue pas un homme comme Viktor en lui tendant un piège qu'il a déjà vu venir. On le déjoue en lui faisant croire que le piège fonctionne.
Et pour ça, il fallait que quelqu'un se sacrifie.
Jules regarda la monoplace n°7, et comprit que ce quelqu'un venait peut-être de se désigner tout seul.