Lumen Reads

Monte-Carlo en Flammes

Lire le chapitre 7: Zoe's Mark

La brasserie empestait la bière rance et la sueur des perdants. Zoe s'était glissée entre les tables bancales, casquette enfoncée jusqu'aux sourcils, en évitant les regards trop insistants. L'endroit sentait l'argent sale, celui qui change de main sans jamais toucher un compte en banque.

Elle trouva Ricci au fond, dans sa niche habituelle, entouré de deux gorilles qui faisaient semblant de boire un pastis. Le prêteur était un homme maigre, presque chétif, avec des doigts jaunis par le tabac et des yeux qui calculaient toujours deux coups d'avance.

— Zoe. Je commençais à croire que tu m'avais oublié, dit-il sans se lever.

Elle s'assit en face de lui, posa une enveloppe sur la table collante. Ricci la saisit, compta les billets avec une rapidité professionnelle, hocha la tête.

— Le solde. Plus les intérêts. Tu es propre.

Zoe ne sourit pas. Elle savait que Ricci n'était jamais le dernier maillon de la chaîne. Ses dettes remontaient toujours plus haut.

— J'ai entendu un truc drôle, dit Ricci en allumant une cigarette, la fumée dessinant un serpent paresseux dans la lumière crasseuse.

Elle attendit, impassible.

— Un de mes confrères, un type de Nice, il m'a raconté une histoire. Un client qui parie gros sur une course qui n'est pas encore partie.

Le cœur de Zoe fit un bond qu'elle dissimula derrière un haussement d'épaules.

— Les courses à Monaco, c'est dans une semaine. Tout le monde parie avant.

— Pas une course de chevaux, dit Ricci, la cigarette pendant au coin des lèvres. Une course différente. Un événement. Le genre de truc qu'on ne peut pas annoncer publiquement.

Les doigts de Zoe se crispèrent sur le rebord de la table. Ricci la regardait avec cet air satisfait du joueur qui voit la carte qu'il attendait.

— Qui est ce client ?

— Un nouveau. Il est venu avec un nom, mais ce ne sont jamais les vrais noms, tu le sais aussi bien que moi. Il a demandé à mon confrère s'il connaissait des gens capables de couvrir un pari particulier. Un pari sur une réussite.

Elle comprit. Le souffle court, elle parvint à rester de marbre.

— Les prêteurs ne couvrent pas des paris sur des événements, dit-elle. C'est trop risqué.

— Normalement non. Mais ce type, il a dépensé beaucoup d'argent pour obtenir ce qu'il voulait. Des garanties. Des assurances. Mon confrère, il a dit que le type avait l'air d'un homme qui connaissait déjà la fin de la course.

Zoe se força à sourire, se leva. Ricci la retint d'un geste.

— Je ne t'ai pas dit qui il était.

— Tu m'as dit qu'il était nouveau. Ça ne me dit pas grand-chose.

— Il a une montre suisse, très chère. Un accent que mon confrère n'a pas su placer — peut-être allemand, peut-être hollandais. Et son nom... Il a laissé son vrai nom sur un papier. Mon confrère, il ne comprend pas pourquoi mais moi je connais le nom.

Il fit tomber la cendre de sa cigarette.

— Montecorp.

Zoe encaissa. Viktor. Évidemment. Elle eut un léger signe de tête, sortit de la brasserie sans se presser, mais son esprit tournait à plein régime.

Une fois dehors, dans la chaleur écrasante de la rue monégasque, elle vérifia automatiquement qu'elle n'était pas suivie. Les ruelles blanches, les boutiques clinquantes, tout lui semblait soudain un décor, une illusion que Viktor avait orchestrée.

Elle appela Alex.

Il répondit à la deuxième sonnerie, sans préambule.

— Qu'est-ce que tu as appris ?

Elle lui rapporta la conversation, mot pour mot. Le silence d'Alex à l'autre bout de la ligne était dense, chargé de calculs.

— Il parie sur notre succès, dit finalement Alex. C'est logique. Si nous réussissons, il encaisse doublement.

— Non, coupa Zoe. Ce n'est pas ça. J'ai compris quelque chose en sortant de là. Richesse et pauvreté, c'est toujours une question de qui sait quoi. Viktor ne parie pas sur notre réussite comme on parie sur un cheval. Il parie parce qu'il est *certain* du résultat.

— Qu'est-ce que tu veux dire ?

— Qu'est-ce qu'il faut pour être certain d'une course ? La connaître. Le parcours. Les obstacles. Les chevaux. Il faut savoir exactement ce qui va se passer.

De nouveau le silence. Puis, la voix d'Alex, plus grave :

— Tu penses qu'il a accès à nos plans.

Zoe se souvint des fichiers qu'elle avait déchiffrés, de la faille préexistante dans le système de la banque, de Montecorp qui avait accès à la chambre de compensation depuis des mois. Une pièce du puzzle s'était mise en place, mais elle la voyait maintenant sous un angle différent.

— Il n'a pas besoin d'accéder à nos plans, dit-elle lentement. Il a déjà accès au système. À tout notre système. Depuis le début.

— Merde. Il nous a donné les plans du coffre, il a installé un accès direct dans la banque, il a placé un agent dans l'équipe d'inspection — il construit une échiquier où il connaît toutes les pièces.

— Et il mise sur le fait qu'on ne le découvrira pas avant le moment où il voudra qu'on le découvre.

Une voiture de police passa, sirènes douces, roulant au pas pour le Grand Prix. Zoe se décala contre un mur pour la laisser passer.

— J'ai autre chose, dit-elle. Ricci m'a dit quelque chose d'autre. Le client, celui qui vient de Nice, il a dit que Viktor avait pris des garanties. Des assurances. En cas d'échec.

— Quelles garanties ?

— Ricci n'a pas su me le dire exactement. Mais une assurance, ça se structure autour de quelque chose que tu contrôles déjà. Quelque chose qui t'appartient. Un moyen de pression.

Le silence d'Alex dura cette fois plus longtemps. Quand il parla, sa voix était presque un murmure :

— Jules.

La feuille blanche de la veste de Jules, qui avait pris tous les risques, qui avait installé l'appareil de brouillage pendant l'inspection, qui était allé jusqu'au bord du sacrifice pour que le plan continue. Une monnaie d'échange précieuse, un homme qui connaissait chaque mètre du tunnel, chaque rotation des gardes.

Il fut coupé par un bruit de fond derrière sa voix. Le site du garage. Klaus.

— Ecoute, dit rapidement Alex. Tu es sûre de toi pour ça ?

— Je le tiens de deux sources différentes. Le prêteur de Nice et Ricci. Il y a un marché que je ne comprends pas complètement, mais une seule personne peut avoir créé cette situation. Viktor. Et il ne fait jamais rien sans un but précis.

— Alors le jeu a changé. Il ne nous utilise pas seulement comme des dupes pour son opération — il nous utilise aussi comme filet de sécurité. S'il ne réussit pas, il nous livre, et il encaisse la protection nécessaire pour sortir de Monaco quand même.

Zoe resta silencieuse un instant, laissant cette vérité s'installer.

— Il faut qu'on sache quand il se retire, murmura-t-elle. Et quoi exactement il est prêt à révéler pour se protéger.

Elle entendit Alex respirer, la pensée visible dans son esprit, rapide et mécanique comme les mouvements d'un croupier.

— Retrouve-moi au garage. Ce soir on vérifie les lasers, et toi tu vas travailler sur le fichier encrypté. La clé est dans le domaine 'renault.leger' — celui de mes années à la table.

— Alex, j'ai besoin que tu comprennes ce que ça veut dire. S'il a des assurances contre nous, il a aussi des assurances contre toi. Ton dossier. Ta dette. Ta famille.

Il resta muet. Elle savait qu'il pensait à son frère Mathieu, à la tombe fraîchement fleurie, à la note qui disait 'The ledger is yours.'

— Je sais, dit-il enfin. C'est pour ça qu'on doit arriver avant lui. Cette nuit, on finit le travail dans le tunnel, et je traite cette serrure avant qu'il ait une chance de jouer sa carte. Il croit que nous marchons dans sa direction. Il a raison.

Zoe raccrocha, le cœur battant. Les lumières de Monte-Carlo commençaient à palpiter dans le crépuscule, les premières voitures de course rugissaient au loin sur le circuit, annonçant le week-end de tous les dangers. Mais ce n'était plus les pilotes qu'elle entendait.

C'était le bruit d'un piège qui se refermait.