Monte-Carlo en Flammes
Lire le chapitre 8: The Dry Run
L’air sentait la poussière et le métal froid. Alex fit glisser sa lampe torche le long des murs de tôle ondulée, vérifiant une dernière fois que les dimensions correspondaient à celles des plans de Viktor. Klaus avait fait du bon travail : le double du coffre s’élevait au centre de l’entrepôt désaffecté, fidèle au millimètre près — enfin, presque.
— Jules, tu es en place ?
La voix grésilla dans l’oreillette.
— Ouais. Le brouilleur est là, caché dans le faux panneau de contrôle. Si l’original est branché comme ici, on aura soixante secondes avant que les caméras se resynchronisent.
— Soixante secondes, répéta Alex. C’est court.
— C’est ce qu’elle dit toujours, ricana Jules.
Alex ne releva pas. Il s’accroupit devant la grille laser factice, un assemblage de fils et de diodes que Klaus avait bricolé pour la simulation. Il sortit le plan de Viktor, le déplia sur le sol poussiéreux. Puis il sortit celui que Klaus lui avait procuré la veille, l’ancien plan officiel du casino, daté de la construction.
Il les superposa.
Une différence. Infime, mais nette : la position de la grille. Sur le plan officiel, elle courait parallèle au mur nord, à trois mètres du coffre. Sur celui de Viktor, elle était décalée de quarante centimètres vers l’est, coupant directement devant la porte technique.
— Il a modifié les plans originaux, murmura Alex.
Zoe apparut dans l’encadrement de la porte, son ordinateur sous le bras. Elle s’approcha, jeta un coup d’œil aux deux feuilles superposées.
— Il t’a donné des plans faux ?
— Non. Il m’a donné des plans *modifiés*. La grille réelle, installée lors de la rénovation, est probablement à l’emplacement d’origine. Viktor voulait qu’on prévoie notre entrée au mauvais endroit.
— Alors ce soir, quand tu iras vérifier…
— Je vais vérifier. Mais si Viktor a anticipé qu’on découvrirait la différence, il a anticipé qu’on ajusterait. Le danger, c’est qu’il ait *deux* plans d’avance.
Zoe s’assit sur une caisse métallique, ouvrit son ordinateur. L’écran s’alluma, révélant des lignes de code incompréhensibles.
— J’ai passé la nuit sur le fichier chiffré. Le domaine « renault.leger » est actif, mais il faut plus que la clé pour l’ouvrir. Il y a une couche de stéganographie par-dessus.
— Ça veut dire quoi, en français ?
— Ça veut dire que le nom de ton frère n’est pas une clé. C’est une *piste*. Le fichier contient peut-être un message dissimulé dans une image, un son, quelque chose qui n’est pas du texte.
— Et le mot « ledger », souffla Alex. Le registre. Si quelqu’un a écrit un code sur ce fichier, où le cacherait-il ?
Zoe secoua la tête.
— Je n’ai pas encore trouvé. Mais il y a autre chose. Le plan de la grille que Viktor t’a donné — j’ai comparé les métadonnées du fichier numérique avec celles que j’ai extraites du système du casino.
— Et ?
— Le fichier de Viktor a été créé sur le même serveur que la mise à jour des plans de sécurité du casino. La même journée. Il y a trois semaines.
Le silence tomba dans l’entrepôt. Seul un néon grillait par intermittence, clignant sur la poussière en suspension.
— Donc Viktor a accès aux serveurs internes du casino depuis au moins trois semaines, dit Alex lentement. Il n’attend pas la nuit du casse pour nous trahir. Il prépare son coup depuis le début.
— Ouais. Et c’est là que ça devient intéressant, fit Zoe. J’ai trouvé quelque chose d’autre dans les logs. Une ouverture vers un serveur externe, une connexion quotidienne à la même heure, depuis trois mois. Le serveur est enregistré au nom d’une société de gestion sportive. Devine qui.
— Qui ?
— L’écurie de F1 de ton frère.
Alex sentit son estomac se nouer. L’équipe Mathieu Renault Racing, celle que son frère avait lancée juste avant sa mort, celle que Viktor semblait avoir infiltrée. Il posa les poings sur la table métallique, les jointures blanches.
— Tu as réussi à voir ce qui transitait par cette connexion ?
— Chiffré de bout en bout. Mais j’ai pu identifier le volume. Chaque nuit, environ deux gigaoctets de données sortaient du casino vers le serveur de l’écurie.
— Des données de quoi ?
— Des données de transactions. Le système de règlement des mises.
Alex ferma les yeux. Il vit la scène dans sa tête : Viktor, assis dans son yacht, un verre à la main, siphonnant les données de règlement du casino pendant des mois. Les transférant vers une écurie de course. Pourquoi ? Pourquoi se donner tant de mal pour voler des données de jeux ?
— Mathieu n’était pas seulement un pilote, dit-il à voix haute. Il était aussi actionnaire du casino. C’est comme ça qu’il a financé son écurie. Il avait un siège au conseil.
Zoe releva les yeux, la curiosité allumée.
— Tu penses que ton frère avait accès aux comptes ?
— Il avait accès à tout. C’était un des rares à pouvoir consulter le registre des comptes cachés — ceux que les gros joueurs utilisent pour blanchir de l’argent sans laisser de trace.
— Le registre, répéta Zoe. Le ledger. Celui dont parlait Klaus.
— Oui. Et si ce registre a disparu le soir de la mort de Mathieu, et si Viktor l’a récupéré, alors il détient les noms de tous les intermédiaires, tous les complices, toute la chaîne du blanchiment dans la région.
— Et il te l’a envoyé à *toi* ? Pourquoi ?
Alex n’avait pas de réponse. Il regarda le plan de la grille laser, les marques de crayon au niveau de l’accident de son frère. Le circuit, tracé sur la carte de Viktor. Une pièce de plus.
— On continue la répétition, dit-il en se redressant. Jules, lance la séquence.
— Tu es sûr ? Avec les modifications de plans, le timing est peut-être faussé.
— On fait comme si. La vraie nuit, il faudra improviser. Autant s’entraîner à le faire maintenant.
Jules activa le simulateur. Les lumières s’éteignirent, les lasers tactiles s’allumèrent, dessinant un quadrillage rouge autour du coffre factice. Alex enchaîna les mouvements appris : ramper sous la première grille, glisser latéralement le long du mur, passer la main dans la fente de la trappe de ventilation que Klaus avait falsifiée pour l’exercice.
Il atteignit le coffre en quarante-cinq secondes. Trop long.
— Trop long, dit Jules dans l’oreillette. On a besoin de trente secondes maximum.
— Je sais. Recommence.
Ils recommencèrent. Quatre fois. À la quatrième, Alex réussit en trente et une secondes. Pas assez.
— Il faut que tu coupes par la droite, dit Zoe, qui suivait sur son écran. La grille est décalée, si tu passes sous le deuxième faisceau au lieu du premier, tu gagnes trois secondes.
Il essaya. Trente-cinq secondes. Retour à trente et une.
— Merde, souffla-t-il en s’asseyant par terre, respirant la poussière.
Zoe le regarda, ses doigts tambourinant sur le clavier.
— Il y a autre chose, dit-elle soudainement. Quelque chose que je n’ai pas compris jusqu’à maintenant.
— Quoi ?
— Le fichier chiffré que Viktor t’a envoyé. Le « ledger ». J’ai réussi à extraire la signature numérique de l’expéditeur original. Ce n’est pas Viktor qui l’a envoyé.
Alex se redressa d’un coup.
— Qui, alors ?
— Le certificat numérique appartient à Mathieu Renault Racing. Le serveur de l’écurie de ton frère.
Le silence qui suivit fut plus lourd que tout ce qu’ils avaient échangé jusqu’ici.
— Tu veux dire que ce fichier a été envoyé à Viktor depuis le serveur de l’écurie de mon frère ? demanda Alex.
— Non, coupa Zoe. Je veux dire que le fichier *a été créé* sur ce serveur, la veille de la mort de Mathieu. Et qu’il n’a jamais quitté ce serveur.
Alex se releva lentement, les yeux rivés sur l’écran de Zoe.
— Le fichier est toujours là. Sur le serveur de l’écurie.
— Oui. Et il y a une chose que je peux faire avec, puisque j’ai la clé de domaine. Je peux le lire à distance.
— Qu’est-ce que tu attends ?
Zoe hésita :
— Ce n’est pas le seul fichier sur ce serveur. Il y a un historique de connexions. Quelqu’un y accède encore. Toutes les nuits à 3h du matin. Depuis le jour de la mort de ton frère.
— Qui ?
Zoe tourna l’écran vers lui. Le point d’accès n’était pas anonymisé. L’adresse IP appartenait à un domaine bien précis - celui de la banque privée qui gérait les comptes du casino. Et le nom affiché sur le certificat, celui de l’utilisateur connecté, était celui de Viktor.
— Viktor se connecte *au serveur de Mathieu* toutes les nuits depuis huit mois, dit-elle. Pourquoi ? Qu’est-ce qu’il cherche ?
Alex ne détacha pas les yeux de l’écran, une idée froide et tranchante s’installant dans son esprit : Viktor n’avait pas volé le registre. Il n’en avait pas besoin. Il cherchait encore autre chose, caché dans les serveurs de Mathieu. Et cette chose avait conduit à la mort de son frère. La vraie question n’était pas de savoir ce que Viktor voulait voler au casino. C’était de savoir ce qu’il essayait encore de trouver chez son frère.
— Appelle Klaus, dit-il d’une voix posée. Rendez-vous à la chaufferie, tout de suite. Et préviens Jules : la répétition est finie. On passe en mode réel, ce soir, cette nuit. On entre dans le tunnel avant l’aube.
Zoe le fixa une seconde, les sourcils froncés.
— Tu es sûr ? On n’est pas prêts. Le plan de Viktor est faux, on n’a plus de point de repère fiable.
— On ne suit plus le plan de Viktor. Le plan de Viktor vient de devenir notre piège.
Il ramassa sa veste, geste qui scellait la décision. La pièce était en train de basculer - et il soupçonnait que Viktor, dans son yacht, était sur le point de découvrir que son plan n’était plus un secret, mais un miroir.