Obturateur et Silence
Lire le chapitre 10: The Quiet Between Notes
La pièce sentait la poussière et le tabac froid. Un ampli Vox traînait dans un coin, ses câbles enroulés comme des serpents morts. Robbie posa son étui de basse contre le mur et se tourna vers elle.
« C’est pas Abbey Road. »
Mara rit doucement. « J’avais remarqué. »
« Mon refuge. » Il sortit la basse, une Fender Precision usée, le bois marqué d’entailles minuscules. « Le propriétaire me laisse venir quand il veut. Personne ne me trouve ici. »
Elle sortit son Leica de remplacement — un appareil emprunté à un collègue de la salle de presse, avec un objectif qui grattait un peu. Le sien était quelque part dans les mains d’un gamin à Camden, et cette pensée lui serra encore l’estomac. Pas maintenant. Pas ici.
La lumière tombait d’une fenêtre haute, sale, jaune — un filtre naturel qui suffisait à rendre la scène sacrée. Robbie s’assit sur une chaise cassée et posa ses doigts sur le manche. Il ne lui jeta même pas un regard. Il se mit à jouer.
La ligne de basse montait, lente, répétitive — quatre notes, puis une variation, puis quatre notes encore. Une conversation avec lui-même. Mara leva l’appareil et cadra ses mains.
Des mains qui savent. Des mains qui ont frappé. La même peau qui cachait les cicatrices.
Elle appuya sur le déclencheur. Le moteur mécanique grésilla. Elle avança d’un pas, s’accroupit, cadra l’angle de sa mâchoire, la concentration plissant son front. Il ne réagissait pas — pas comme au studio quand il bloquait chaque plan avec la paume ou un faux mouvement. Ici, il se laissait faire.
« Tu devrais regarder tes doigts comme tu me regardes », dit-elle entre deux déclenchements.
Il leva les yeux vers elle, un sourire en coin. « J’ai besoin de la lumière pour ça ? »
Elle se mordit la lèvre pour ne pas sourire. « Les fleurs. Sur le manche. Où est-ce que t’as appris à jouer ? »
Le sourire disparut. Ses doigts continuèrent — quatre notes, encore — mais son regard se perdit au-dessus de l’appareil, sur un point dans le mur qu’elle ne pouvait pas voir.
« Mon père jouait. » Il marqua une pause. « Quand il était là. »
Mara baissa l’appareil un instant, mais resta accroupie. Laissant le silence s’étendre, lui donnant de la place.
« Il était… » Robbie haussa une épaule, un geste qui ne lui ressemblait pas, trop lourd. « Il avait des rêves plus grands que ses mains. Il voulait être sur scène, être rien, être quelqu’un. Ma mère, elle, voulait un toit stable et pas d’appels policiers à trois heures du matin. » Pour la première fois, il rit — un son sec, découpé. « Elle a eu raison de partir. »
« Elle est partie. »
« Quand j’avais douze ans. Une valise, un billet de train, plus jamais une lettre. »
Ses doigts s’arrêtèrent. Le silence dans la pièce avait un poids, un poids physique. Mara avait ce qu’elle était venue chercher — la vérité — et elle sentit qu’il lui manquait quelque chose.
« Et ton père ? »
« Il est resté. » Le mot tomba comme une pierre dans l’eau. « Il est resté jusqu’au bout. Il est mort sept ans plus tard, une bouteille vide à la main dans une chambre d’hôtel encore plus vide. »
Il remit sa main gauche sur le manche, plus haut cette fois. Ses doigts tremblaient à peine — à peine assez pour que quelqu’un qui passait sa vie à photographier les gens les plus vulnérables du monde le remarque.
« Je te montre le passage », dit-elle doucement.
« Quelle passage ? »
« Celui où tu mens. » Elle se releva, remit l’appareil à l’œil, ajusta le nord de son indice. « Ta mère. Ta phrase quand tu parles d’elle. Pas la valise et le billet — je te crois. Mais quand tu dis “elle a eu raison de partir”, ta voix monte. Tu essaies de la rendre réelle. »
Il la regarda. Son visage se ferma. Un instant, elle pensa qu’il allait se lever et sortir — ce qu’elle aurait fait à sa place, ce qu’elle ferait si quelqu’un la lisait si bien. Elle n’avait aucune photo de lui, aucun négatif qui aurait pu lui coûter quelque chose. Mais cette phrase, elle lui coûtait peut-être tout.
« T’es une photographe trop attentive », dit-il enfin. Pas de colère. Juste une défaite fatiguée.
« On s’en sert comme ça, le regard. On l’utilise pour prendre. » Elle baissa son appareil et le tint contre sa poitrine. « Toi tu t’en sers pour te cacher de quelqu’un qui te regarde. »
Une longue minute passa. Il fixa ses mains sur le manche — là où d’autres auraient regardé la fenêtre, ou le bout de leurs chaussures, ou n’importe quoi d’autre. Mais il regardait ses mains, comme s’il cherchait une réponse dans les cordes.
« Ma mère », dit-il enfin, « n’est pas partie entièrement pour mon père. » Il releva la tête. « Elle est partie à cause de la dette. »
Mara s’accroupit de nouveau. « La dette. »
« Mon père jouait de la basse pour un homme qui payait ses concerts en services. Services douteux. Il a perdu plus que ce qu’il gagnait. Un jour, ma mère a découvert qu’il avait engagé la maison — la maison à sa grand-mère, seule chose qu’elle possédait — sur une carte dans un jeu où il ne pouvait pas gagner. » Sa voix se fit plus dure. « Et l’homme qui tenait cette carte finissait toujours par récupérer les choses. Avec un peu d’imagination. »
Un frisson traversa Mara. Elle posa son appareil, prit soin d’enrouler la dragonne autour de sa main.
« Cet homme. »
« Oakes. » Le mot tomba dans l’air comme une branche qui casse. « Victor Oakes. Mon père. »
« Ton père… »
« Victor n’est pas mon nom de scène, Mara. » Il accentua ses syllabes. « C’est le nom qu’il m’a laissé quand il m’a laissé le reste. Ma mère ne voulait pas de son nom — elle est partie avant que j’en aie un autre. Et moi, je l’ai gardé. » Son regard croisa le sien, dur et fragile à la fois. « Pour ne pas oublier à qui j’appartiens encore. »
Mara comprit soudain tout : Danny. Son existence. La disparition liée au danger. Les cicatrices, peut-être l’histoire d’une dette payée autrement. Elle regarda Robbie — Victor — assis sur sa chaise, le reflet d’une colère ancienne dans les yeux.
« Et les dettes de Danny », dit-elle doucement. « C’est Oakes qui les a ouvertes. »
La réponse ne vint pas de la bouche de Robbie, mais de la porte qui s’ouvrit derrière eux.
« Merde », souffla une voix familière. En se retournant, elle vit Dex dans l’encadrement, une liasse de papiers à la main, les yeux braqués sur elle avec une précision de comptable. « J’ai trouvé exactement ce qu’il faut, Robbie. Le contrat Virgin est prêt pour ta petite. Tu pourras signer demain — mais il va falloir qu’elle reparle avec Price. »
Il regarda Mara de haut en bas. Son sourire ne touchait pas ses yeux.
« Et ce serait dommage que cette Marianne soit un fantôme avec plus de créance que de vérité. »