Obturateur et Silence
Lire le chapitre 9: A Name on a Lanyard
La foule sentait la bière, la sueur et l’herbe coupée. Le festival de Victoria Park était une mer de parkas et de pattes d’eph, un bourdonnement de guitares qui rebondissait entre les arbres. Mara avançait, coincée entre deux groupes de garçons qui hurlaient des paroles qu’elle ne reconnaissait pas, son Panasonic de rechange — un prêt de la rédaction, inférieur à son Leica volé — pressé contre sa poitrine.
Elle avait accepté de couvrir le set des Unknowns au festival parce que ça payait, parce que ça la tenait loin de Lenny pour quelques heures encore, et parce que Robbie avait dit qu’il lui montrerait quelque chose. Une promesse vague, qui la démangeait depuis deux jours.
Elle joua des coudes pour sortir du magma humain, s’extirpa vers la file des stands de nourriture. L’odeur des oignons frits souleva un début de nausée. Elle alluma une cigarette pour couvrir ça.
C’est là qu’elle le vit.
À vingt mètres, près du stand de t-shirts bootlegs, un homme grand et osseux, les cheveux un peu plus longs que sur la pochette du premier EP des Unknowns, mais la même pomme d’Adam saillante, le même menton fuyant. Danny Oakes. Le batteur d’origine, celui qui avait disparu deux ans plus tôt sans laisser d’adresse, sans même un mot à Robbie — et qui avait laissé un vide que personne n’avait vraiment comblé.
Le cœur de Mara fit un double saut.
Il tourna la tête, jeta un coup d’œil par-dessus son épaule, comme s’il sentait être observé. Puis il tourna les talons et se fondit dans la cohue vers les tentes de backstage.
Mara écrasa sa clope sous sa botte et partit à sa suite.
Elle jouait des épaules, bouscula un type qui tenait un hot-dog, murmura une excuse sans ralentir. Derrière les tentes, une barrière de chantier séparait le public de l’arrière-scène. Danny Oakes la contournait par la gauche, du côté des bennes à ordures, avec une aisance qui trahissait une connaissance intime des lieux.
Elle le rattrapa presque.
Ses doigts frôlèrent la manche de sa veste en jean quand il se retourna brusquement, la surprit, plongea dans une allée sombre entre deux tentes de techniciens. Elle s’y engagea, aveuglée une seconde par la chute de lumière, et ne trouva que des caisses de matériel empilées, un câble qui pendait, l’écho de pas qui se perdait déjà.
Il avait disparu.
Elle resta plantée là, haletante, une odeur de diesel dans la gorge, le sol en terre battue imprimé d’éclats de ce qui venait d’être une piste. Elle ressortit, chercha des yeux autour d’elle, ne trouva que des mains armées de passe qui la dévisageaient.
Une femme en salopette releva son badge, s’approcha : « Vous cherchez quelque chose ? Eh, vous n’êtes pas dans la liste. »
Mara recula, les mains en l’air — le geste involontaire de quelqu’un qui connaissait trop bien les dégâts qu’une question pouvait causer. « Je repars, ça va, je repars. »
Elle rejoignit la foule, les tempes battantes. Son cerveau tournait déjà à toute allure : pourquoi Danny rôdait-il ici, précisément le jour où les Unknowns devaient jouer ? Pourquoi avait-il disparu quand elle l’avait approché ? Et comment réagirait Robbie en apprenant qu’il était à vingt mètres de lui quand il monterait sur scène ?
—
Robbie jouait les dos tournés à la foule quand elle arriva au bord de scène. La lumière ambrée du soir lui dessinait les épaules, l’ombre du médiator qui montait le long des cordes. Elle aurait dû lever son appareil — c’était pour ça qu’elle était là, au premier rang, un press badge en carton pendu au cou sous le nom de *Marianne Ellis* — mais elle gardait les bras croisés.
La chanson se termina dans un crépitement de cymbales. Robbie se tourna, salua la foule, et son regard croisa le sien. Il sourit — un éclair bref, contrôlé, comme s’il ne se permettait ce genre de chose que rarement.
Elle ne sourit pas en retour. Elle fit un signe discret de la tête vers les coulisses, puis s’y dirigea avant que le public ne l’engloutisse.
Il la rejoignit deux morceaux plus tard, la basse encore en bandoulière, la sueur piquant ses cheveux quand il retira son casque. « Qu’est-ce qui se passe ? T’as une tête de déterrée. »
« J’ai vu quelqu’un. Tout à l’heure, près des stands. »
« Un fan ? »
« Danny. »
Le nom tomba entre eux comme une pierre dans une eau calme.
Robbie ne bougea pas. Il resta immobile une bonne seconde, la mâchoire serrée, puis demanda, d’une voix blanche : « T’es sûre ? »
« Sûre. Je l’ai poursuivi jusqu’aux tentes. Il est parti par l’allée technique, il a disparu. »
Robbie défit le sangle de sa basse, la posa contre la paroi de la tente, comme si elle devenait trop lourde à porter. Il passa une main dans ses cheveux — le geste qu’il faisait quand il allait dire quelque chose de difficile, elle l’avait appris depuis trois semaines qu’elle passait autour de lui. « Ça fait deux ans. Deux ans qu’il a pas montré le bout de son nez, pas un coup de fil, pas un mot. Et il choisit aujourd’hui pour se pointer ? »
« Peut-être qu’il te veut du bien. Peut-être qu’il a vu les affiches. »
« Danny ne fait jamais les choses comme ça. » Il leva les yeux vers elle ; et ce regard-là, elle ne l’avait jamais vu. Pas de colère, pas de mépris. Une pâleur soudaine, un creux sous les pommettes, quelque chose qui ressemblait à de la peur. « Quand Danny a disparu, c’était pas dans un nuage de fumée. C’était parce qu’il avait quelque chose à fuir. »
« Fuir quoi ? »
Robbie resta silencieux un long moment. Quelque part derrière eux, le groupe suivant commençait son installation, des accords de guitare qui semblaient venir d’une autre planète. Il finit par dire, sans la regarder : « Mon père. »
Le mot déclencha quelque chose en elle — un écho, un souvenir d’une autre scène, d’un autre homme qui aurait préféré la voir ailleurs. Elle s’approcha, baissa la voix. « Qu’est-ce que Danny a à voir avec ton père ? »
« Danny savait des choses. Des choses sur mon père, sur ce qu’il faisait derrière le rideau, sur les gens avec qui il traitait. » Il passa son pouce sur le bord de sa basse, un geste mécanique, apaisant. « Quand il a disparu, j’ai cru qu’il avait décroché parce qu’il en avait marre du groupe. Mais si c’est pas ça… si c’est pas lui qui choisit de revenir, ça veut dire que quelqu’un l’a forcé à venir. »
Mara pensa à Lenny. À ses doigts courts qui tambourinaient sur son bureau. À la dette qui doublait, l’information qu’on lui demandait de glaner sur Johnny Mayfair. Une coïncidence ? Ou Danny était-il le fil qui reliait Robbie à quelque chose qu’elle n’avait pas encore nommé ?
Elle ne demanda pas. Pas ici, pas maintenant, avec la foule qui rugissait derrière le velours de la tente.
« Tu voulais me montrer quelque chose, dit-elle à la place. Cet après-midi. »
Robbie cligna des yeux, comme s’il avait oublié sa propre promesse. Il secoua la tête lentement. « Pas maintenant. Je peux pas jouer dans ces conditions, pas avec lui qui rôde quelque part. Je serai bon qu’à moitié, et si Danny écoute, je veux pas qu’il m’entende baisser les bras. »
Il reprit sa basse, l’accrocha d’un geste sec.
« Tu vas quand même jouer ? »
« Je suis pas mon père. Je me défile pas. » Il la regarda enfin de nouveau, et dans ses yeux il y avait quelque chose de dur, presque blessé. « Mais je veux que tu me rendes un service. Le cadre de ton appareil. Quand je suis sur scène, regarde la foule. Regarde-moi pas. Si Danny traîne encore, je veux le savoir. »
« Tu veux que je fasse le guet. »
« Je veux que tu sois mes yeux, parce que je peux pas regarder partout. » Il sortit son paquet de cigarettes, en tira une sans la porter à ses lèvres, la fit tourner entre ses doigts, nerveux. « Et si tu le revois, ne le suis pas. Viens me le dire. Compris ? »
Mara acquiesça, même si son instinct lui hurlait le contraire. « Compris. »
« Bon. » Il remit la cigarette dans le paquet, s’apprêta à partir, puis s’arrêta, main déjà sur le rabat de la tente. Il se retourna : « T’as un nom, sur ton badge ? »
« Marianne », dit-elle, d’un ton qui sonnait plus faux que d’habitude.
« Non. Ton vrai nom. »
Elle hésita. Autour d’eux, la lumière baissait encore, le public chantait les paroles d’un autre groupe que personne n’écoutait plus. Elle sentit le poids de son appareil contre ses côtes, le souvenir de toutes les fois où on lui avait demandé de choisir entre ce qu’elle était et ce qu’elle faisait.
« Mara », dit-elle enfin. « Appelle-moi Mara. »
Un pli se dessina au coin de sa bouche, presque une fissure dans sa carapace. « Mara. » Il prononça le prénom comme on énonce une promesse. « C’est un nom de chat. »
« Je mords. »
Il rit, un son bref, surpris, qui semblait échapper à son contrôle, puis disparut derrière la tente vers la scène.
Mara resta seule sous la toile, la nuit qui tombait, le battement sourd d’une basse qui montait de l’autre côté du rideau. Elle sortit son appareil, vérifia l’ouverture, la vitesse — son métier, son refuge.
Et quelque part plus loin dans la nuit, elle jura qu’elle revit une silhouette osseuse glisser entre deux stands, disparaître dans l’ombre des arbres.
Danny était toujours là.
Ça ne lui avait pas échappé : à la seconde où Robbie avait prononcé le nom de son père, il avait touché sa montre. Celle de son père, celle dont il portait les chaînes au poignet comme une relique qu’il ne pouvait ni porter ni jeter. Le geste était si discret, si habituel qu’il le ferait sans même y penser.
Mais elle l’avait vu. Et elle savait, d’instinct de photographe, que ce n’est jamais ce qu’on montre qu’il faut regarder — mais ce qu’on cache.