Obturateur et Silence
Lire le chapitre 11: The Business of Music
Le studio sentait encore la sueur de Robbie, la poussière des amplis, et l’ombre de Danny qui planait entre eux comme un accord tenu trop longtemps. Dex avait posé le contrat sur la table basse comme on pose un revolver : avec précaution, mais avec intention.
« C’est simple, Marianne. Tu signes, tu encaisses, tu shootes. »
Mara ne regardait pas le papier. Elle regardait Dex, son sourire de vendeur de voitures d'occasion, sa cravate trop neuve. Derrière lui, Robbie s'était adossé au mur, bras croisés, le visage fermé. Il n'avait rien dit depuis que Dex avait prononcé son nom d'emprunt avec une familiarité dérangeante.
« Simple », répéta-t-elle. « Rien n'est simple avec les contrats. »
Dex rit, un bruit sec. « C'est le discours de quelqu'un qui n'a jamais eu à payer son loyer avec un Nikon. Écoute, Virgin te donne une plateforme. Une vraie. Pas des photos de mariages à Croydon. Tu veux être connue ? On te fait connaître. »
Elle prit le contrat. Papier glacé, en-tête rouge. La liasse avait l'épaisseur d'un roman victorien. Elle feuilleta, les yeux courant sur les paragraphes, s'accrochant aux chiffres. Douze cents livres par session. Droits de première publication. Et puis, page neuf, une phrase qui lui tordit l'estomac.
« Droits cédés à titre exclusif et perpétuel sur l'ensemble des négatifs, tirages et reproductions réalisés dans le cadre des missions confiées par le label. »
Elle leva les yeux. « Perpétuel ? »
Dex haussa un sourcil. « C'est un mot que tu connais ? »
« Je connais. Ça veut dire que mes photos ne m'appartiennent plus. Jamais. »
« Tes photos sont des commandes, Marianne. Les commandes appartiennent à ceux qui paient. C'est la base du commerce. »
Elle sentit la chaleur monter à ses joues. C'était la même rengaine que toujours, la même valse à deux temps : *tu es une femme, tu es jeune, tu es fauchée, alors ferme-la et souris*. Elle avait fui cette conversation à Manchester, et la voilà qui la retrouvait à Londres, dans la bouche d'un type avec une Rolex et une coupe de cheveux qui avait coûté plus cher que son loyer.
« Et les droits d'exposition ? » demanda-t-elle. « Les galeries ? Les livres ? »
« Tu veux faire des livres ? » Dex ricana. « Ce n'est pas une maison d'édition américaine, ici. Tu veux que je te dise ce qui se passe quand on veut trop, ma petite ? On tombe de haut. »
Robbie bougea. Un seul pas, mais qui le projeta dans la lumière du studio. « Elle a un nom, Dex. Et ce n'est pas ta petite. »
Dex tourna la tête avec une lenteur calculée. « Oakes. Tu es en train de me dire comment traiter mon personnel ? »
« Je te dis d'arrêter de la prendre pour une gourde. C'est elle qui a fait les photos de l'Abbey Road. Les meilleures qu'on ait jamais eues. Si tu la traites comme une employée, tu récolteras des photos d'employée. »
Il y eut un silence. Mara n'aurait pas su dire qui le rompit ; elle était trop occupée à regarder Robbie, qui venait de la défendre sans calcul, sans la connaître vraiment sous sa fausse identité. Son cœur fit une embardée. Elle se força à se concentrer.
« Je veux une clause de rachat », dit-elle, la voix plus ferme qu'elle ne l'espérait. « Après deux ans, je peux récupérer les droits sur mes négatifs. À un prix raisonnable. »
Dex secoua la tête. « Ce n'est pas négociable. Prends-le ou laisse-le. » Il se pencha, les mains sur les genoux, l'air presque paternel. « Écoute. Tu as des dettes. J'ai fait mes devoirs. Le studio de Bedford Street, le matériel, le retard de loyer chez ton propriétaire. Cette signature, c'est ton passeport hors du rouge. Et en plus, on te paie pour faire ce que tu aimes. Où est le piège ? »
Il avait dit "tes dettes" comme on dit "ta mauvaise haleine" : avec la certitude d'un coup bien placé. Mara jeta un coup d'œil à Robbie. Il avait croisé les bras de nouveau, mais quelque chose avait changé dans sa posture. Une tension nouvelle, comme s'il écoutait non pas Dex, mais un bruit que personne d'autre n'entendait.
« Je peux te parler ? » dit-il, la voix soudain plus basse.
« Tout de suite ? » Dex consulta sa montre, une montre qui valait sans doute une voiture. « J'ai une réunion avec la direction dans vingt minutes. »
« Ça prendra cinq. »
Dex soupira, se leva, lissa son veston. « Très bien. Deux minutes, Oakes. Et ensuite, on signe, ou on passe à autre chose. » Il sortit dans le couloir, laissant la porte ouverte — peut-être pour écouter, peut-être pour signifier qu'il contrôlait toujours le terrain.
Robbie vint s'asseoir en face d'elle, sur le tabouret de l'ingénieur du son. Ses yeux cherchèrent les siens ; elle sentit le poids de ce regard comme on sent un orage arriver.
« Tu lis tout le contrat. Pas seulement les pages de chiffres. » Sa voix était posée, presque murmurée. « Les clauses en petits caractères, là où ils glissent des choses qu'ils ne veulent pas qu'on voie. »
« Je l'ai lu. C'est pour ça que je refuse de signer tel quel. »
« Alors garde cette colère. » Il lui prit la main — un geste qu'il n'avait jamais eu avant. Sa peau était râpeuse, calleuse, chaude. « Je connais Dex. Il a fait signer des gens qui ne lisaient pas. Et il a les dossiers. Tes dettes, il les tient. Mais une dette, ça se paie, ça se rembourse, ça s'efface. Un droit signé en bas d'une page, ça ne s'efface jamais. »
Elle sentit sa gorge se nouer. « Pourquoi tu m'aides ? Tu ne me connais pas vraiment. »
« Je connais certaines choses. » Il lâcha sa main, mais ses yeux restèrent. « Je sais ce que c'est, que quelqu'un d'autre décide de ton histoire. » Il toucha son poignet, par réflexe, là où la manche de sa chemise couvrait une cicatrice qui n'avait pas encore trouvé de nom. « Et je sais que ce studio, cette vie, ce n'est pas ce que tu veux. Sinon, tu n'aurais pas des milliers de photos de gens qui ne posent pas. »
Elle déglutit. Derrière la porte, la silhouette de Dex bougeait, impatiente.
« Je ne peux pas refuser, Robbie. Il a raison. Mes dettes. Mon studio. Je n'ai plus de marges. »
« Je peux t'avancer l'argent. »
La phrase tomba entre eux comme une bombe à retardement. Elle le dévisagea. « Quoi ? »
« Pas de contrat. Pas d'intérêts. Tu me rends quand tu peux. »
« Pourquoi ? »
Robbie détourna enfin le regard. Il regarda la guitare posée contre l'ampli, comme s'il cherchait un accord au fond d'elle. « Parce que je ne veux pas être celui qui te regarde vendre ta voix avant qu'elle ait eu une chance de se faire entendre. » Il la regarda de nouveau. « Et parce que j'ai besoin d'une photo honnête. Une. Sans propriétaire. Sans label. Et je crois que tu es la seule personne qui peut la prendre. »
Avant qu'elle puisse répondre, Dex frappa deux coups contre le chambranle. « Alors ? On signe ? »
Mara se leva. Le contrat était sur la table, ouvert à la page neuf. Elle regarda la signature en bas de la dernière page, la ligne blanche qui l'attendait comme une corde tendue.
« Pas comme ça, dit-elle. Je signe une version amendée. Sans la clause perpétuelle. Ou pas du tout. »
Dex eut un rire fatigué. « Tu ne peux pas te permettre de faire la difficile, Marianne. Tu n'as rien derrière toi, à part une dette qui monte. Et la seule personne qui te propose une alternative est un musicien avec un passé qui le rattrape plus vite que sa basse. » Il sortit une enveloppe de sa poche intérieure. « Je te laisse jusqu'à demain matin. Si tu ne signes pas, je trouve une autre photographe. Il y a une dizaine de filles compétentes qui attendent ce poste avec un sourire. »
Il posa l'enveloppe à côté du contrat, tourna les talons, et sortit. Sa voiture démarra dans la rue, un ronronnement de luxe qui s'éloigna.
Mara regarda Robbie. Il avait les mains dans les poches, comme s'il avait peur de faire un geste de trop.
« Tu voulais me montrer quelque chose », dit-elle. « Samedi. Me dire qui tu es. »
« On a un samedi surchargé », répondit-il avec un sourire triste. « Le venue, ton Leica, et maintenant un contrat qui donne mal à la tête. »
« Ce n'est pas le samedi, Robbie. » Elle prit l'enveloppe, sans l'ouvrir. Il y avait dedans, forcément, une copie de son vrai dossier. Ses vraies dettes. Son vrai nom, peut-être. « C'est demain matin. À neuf heures. Devant chez Virgin. Si je ne suis pas là, j'accepte leurs termes, et je deviens leur photographe attitrée. Pour toujours. »
« Et si tu es là ? »
Elle leva les yeux vers lui. Dehors, la nuit tombait sur Camden, et quelque part dans les rues, Danny était peut-être encore là, à les regarder se débattre avec les ombres d'un père que Robbie n'avait pas fini de nommer.
« Si je suis là, je te dois une explication plus longue que celle que je t'ai donnée dans le studio. » Elle ouvrit la porte en laissant la lumière s'écouler sur le trottoir. « Parce que Marianne Ellis n'est pas la seule chose que je t'ai cachée. »
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