Obturateur et Silence
Lire le chapitre 12: A Close-Up of the Lie
L’enveloppe de Dex est posée sur le bureau de Virgin, épaisse, blanche, impersonnelle. Mara la regarde comme on regarde une bête endormie. Neuf heures. La secrétaire a frappé deux fois avant de déposer le dossier, et le couloir sent encore le café brûlé et le tabac froid.
Elle l’ouvre.
Le papier glacé du contrat glisse entre ses doigts. Huit pages. Elle lit vite, par habitude, les yeux entraînés à traquer les détails qui clochent — un visage en trop, une ombre mal placée, une lumière qui trahit. Ici, c’est la page quatre. Paragraphe 7, alinéa b.
*Les négatifs et épreuves de contact produits dans le cadre du présent accord pourront être cédés, loués ou concédés à des tiers, y compris mais sans s’y limiter la presse de scandale, sans notification préalable au photographe.*
Mara relit une fois. Deux fois. La phrase ne change pas. Les mots sont là, propres, nets, comme une photo surexposée qui a perdu toute sa chair. Elle pose le contrat sur le bureau, retire sa cigarette de derrière son oreille, ne l’allume pas.
« Putain, Dex. »
Elle traverse le couloir d’un pas lourd, pousse la porte de son bureau sans frapper. Dex est au téléphone, un sourire gras vissé sur le visage. Il le retire quand il voit son expression.
« Marianne, ma belle, tu tombes bien, je parlais justement de toi au service juridique…
— Page quatre. Alinéa b. Tu vends mes négatifs aux torchons ?
— C’est une clause standard, ma puce. Toutes nos photographes signent avec.
— Je ne suis pas *toutes* tes photographes. » Elle jette le contrat sur son bureau, atterrit dans une flaque de courrier. « Les tabloïds. Mes photos de Robbie dans un article sur son père, sur ses dettes, sur Danny. C’est ça, ton intention ?
— Écoute, l’argent est là où est le scandale. Ton travail est bon, très bon, je te l’accorde. Mais bon, ça ne vend pas, une photo de groupe avec de la belle lumière. Ça vend, une photo volée d’un garçon qui cache ses cicatrices. Tu me suis ? »
Mara le suit. Elle le suit très bien. Le visage de Robbie, cette fissure qui lui traverse le menton quand il sourit pour de vrai — elle l’a photographiée, cachée, gardée pour elle seule. Elle n’a rien montré à personne. Pas même à lui.
« Je ne signe pas. »
Le silence s’épaissit entre eux.
Dex soupire, ouvre un tiroir, en sort une enveloppe plus fine que la première, jaune, cornée aux coins.
« Je m’attendais à de la résistance. » Il l’ouvre lentement, en sort une feuille pliée en trois. « Alors j’ai vérifié ton dossier. Enfin, le dossier de la fille que tu prétends être.
— Quoi ?
— Marianne Ellis. Elle a travaillé pour Melody Maker pendant dix-huit mois, jusqu’en ’73. Après ça, plus rien. Pas de photos, pas de chèques, pas d’allocations. » Il lève les yeux, le sourire qui remonte, mouillé. « Alors j’ai appelé un pote à la rédac. Il a retrouvé la vraie Marianne Ellis. Elle est mariée à Croydon, elle fait de la photo de mariage — non, attends, c’est mieux que ça — elle a deux gosses et un labrador. »
Mara ne bouge pas. Ses poumons se souviennent tout seuls de respirer. C’est tout ce qu’elle peut faire.
« T’as emprunté son nom, ma belle. Ça, ça ne me dérange pas en soi. Dans notre métier, on a tous des passés qu’on préfère ne pas épingler au mur. Mais ça veut dire que t’as aucune emprise sur moi. » Dex se penche en avant, ses coudes sur le bureau. « Je te fais une proposition. Tu signes le contrat — j’arrache la page quatre, on l’oublie. Tu bois un verre avec le gars des tabloïds jeudi, tu lui racontes deux ou trois anecdotes sur les Unknowns, rien de grave, et j’entends plus jamais parler de Marianne Ellis. Est-ce que c’est clair ? »
La porte du couloir est derrière elle. La rue est en bas. Elle peut partir, prendre ses photos, son Leica volé — non, sans son Leica, putain, elle n’a même plus son appareil. Elle a un contrat sur un bureau et un nom qui n’est pas le sien.
« Compris, dit-elle.
— Bien. » Dex sourit, range l’enveloppe, se rassied. « T’es une fille intelligente. Boucle ça pour midi, je le fais porter. »
---
Elle ne rentre pas directement au studio. Elle tourne dans Soho, les mains dans les poches de sa veste en cuir, les épaules remontées contre un vent qui n’existe pas. Elle a expliqué à Robbie qu’elle allait négocier. Elle lui a promis d’être forte, d’être honnête. Une photo honnête, a-t-il dit. Une photo qui ne ment pas.
Elle n’a même pas réussi à lui dire son putain de nom.
Elle pousse la porte du studio de mauvaise grâce, monte les escaliers. La lumière est allumée. Robbie est assis sur le canapé, la basse posée à côté de lui, un verre d’eau qu’il fait tourner entre ses doigts. Il lève les yeux.
« Alors ?
— C’est signé. » Le mensonge sort tout seul, facile, familier. Elle le sent se poser sur sa langue avec le poids d’une pellicule mal exposée. « J’ai négocié. Dex a retiré la clause des tabloïds.
— Sérieusement ? » Il se lève, et son soulagement est si visible, si nu, que ça la déchire. « Bordel, Mara. Je savais que tu t’en sortirais.
— Ouais. »
Il s’approche. Elle recule d’un demi-pas, se cogne contre la table.
« T’es toute raide, dit-il, la tête penchée. Ça va pas ?
— Ça va. Juste… crevé. La nuit a été courte.
— La nuit a été courte, et toi t’étais pas là. Dexter m’a appelé à huit heures du matin, il voulait me faire signer la version promo du contrat. Il a mentionné une clause qu’il a retirée à ta demande. Une clause sur les négatifs. » Sa voix se baisse d’un cran. « Alors t’as pas encore signé. Tu viens de refuser. Et tu viens de me mentir. »
La pièce se resserre autour d’elle. Elle cherche une cigarette, un mot, une issue.
« C’est compliqué.
— Compliqué, c’est ton surnom maintenant ? » Il la regarde, droit dans les yeux, et c’est le regard qu’elle a photographié dans la lumière du matin, celui qui ne sourit pas mais qui regarde vraiment. « Dis-moi qui tu es.
— Tu sais qui je suis.
— Je sais qui tu es quand tu veux bien que je le sache. Marianne Ellis, porte de quatre, t’as même hésité avant de me le dire, comme si ta vie en dépendait. » Il marque une pause. « Le fleuriste en bas dit que tu t’appelles Mara. Ta pellicule d’Abbey Road était marquée M.E. Mais ton sac, l’autre soir quand tu l’as laissé chez moi, avait une étiquette. Elle est usée. Elle a plu. Mais on y lit encore le nom de quelqu’un d’autre. »
Mara a l’impression que le sol penche.
« T’as fouillé mon sac ?
— T’as laissé le sac sur ma table de chevet, dans un appartement que je loue depuis trois mois, où personne d’autre n’a mis les pieds. » Sa colère retombe, laissant place à quelque chose de plus lourd, de plus las. « Je t’ai montré mes cicatrices. Mon nom. Mon père. Mes dettes. Et toi, tu me joues toujours la même photo surexposée.
— Les gens ont besoin de garder certaines choses cachées.
— La différence entre caché et faux, c’est ce qui reste quand tu retires la lumière. » Il ramasse sa basse, la cale contre son torse comme un bouclier. « Qui es-tu ? Pas celle qui est sur le contrat, pas celle qui est sur l’étiquette — celle qui voit, celle qui prend des photos en noir et blanc et qui pleure pour personne. Tu veux qu’une photo soit honnête, tu m’as dit ça. Alors montre-moi une putain de vérité.
— Je ne peux pas. Pas encore.
— Alors je ne sais pas si je peux te faire confiance. »
Il passe devant elle. Il est déjà dans la cage d’escalier quand elle retrouve sa voix.
« Mon vrai nom. » Le mot s’échappe comme une pellicule qu’on tire dans le noir. « Il est pas joli. Il est pas utile. Il est pas quelque chose qui va m’aider à vendre une seule photo. Mais il est à moi — et personne ne le connaît. Pas Dex. Pas Virgin. Personne. »
Robbie s’arrête. Il ne se retourne pas. Mais il attend.
« Il faut que je fasse autrement que ma mère, murmure-t-elle pour elle-même.
— Mara, dit-il sans la regarder.
— Laisse-moi finir. Mon vrai nom, je te le donnerai quand je l’aurai gagné. Le jour où ma photo signe un contrat dont personne ne peut voler les images. Le jour où je pose mon nom en bas de page dans un journal et que personne n’ose le retirer. Ce jour-là, je te trouverai. Et je te dirai.
Il la regarde finalement. Dans la faiblesse de la lumière, sur le palier, il ressemble à une photo prise de loin : dur, net, presque sans contour.
« T’as jusqu’au concert de samedi, dit-il. Et si j’apprends ton nom avant, je ne te le demanderai plus jamais. » Il descend les premières marches, puis s’arrête, ajoute sans se retourner : « Et si je le découvre tout seul, ça voudra dire que tu n’as pas su te faire confiance. Et ça, une photo sans confiance — c’est juste une image. »
Ses pas s’éloignent dans la cage. La porte de la rue claque.
Mara reste debout au milieu du studio, seule avec la basse qui n’y est plus, le mensonge à la bouche, le contrat non signé dans sa poche, et pour la première fois depuis des années, elle a peur de ce que le matin va développer.
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