Obturateur et Silence
Lire le chapitre 13: Aftermath: Skin and Light
Le téléphone sonne dans le vide. Mara raccroche, le combiné encore chaud entre ses doigts, et compte les taches de café sur le sous-main du photographe qui lui fait face. Paul Marchant, qui l'avait appelée « la meilleure œil de Londres » il y a trois mois, la regarde comme on regarde une facture impayée.
— Le Times fait une série sur la nouvelle scène, dit-il en triturant son stylo. Mais ils veulent quelqu'un de plus… établi.
— Établi. Tu veux dire un homme.
Il ne répond pas. Il n'a pas besoin de répondre. Dans le couloir du journal, les flashs des années passées lui reviennent : elle avait shooté la tournée des Stranglers pour eux, ses photos avaient fait la une. Maintenant, Paul range son carnet et lui sourit comme on sourit à une serveuse qu'on ne reverra pas.
— Rappelle-moi dans six mois, Marianne.
Elle ne corrige pas son nom. Elle sort du bâtiment sans claquer la porte, parce que claquer une porte, c'est avouer qu'on est blessée.
L'après-midi traîne en longueur. Elle passe chez deux galeries de Soho, des endroits où ses tirages accrochaient encore au mur la semaine dernière. La première a « fermé pour inventaire ». La seconde, un homme jeune avec une barbe naissante lui dit que le comité artistique a décidé de « recentrer la programmation ». Elle voit les redites s'empiler dans son crâne : *réputation*, *discrétion*, *malentendu*. Une rumeur se déplace plus vite que la lumière — et Dex a dû la lâcher comme une bombe à fragmentation dans tous les bars où il boit son gin.
« Marianne Ellis n'est même pas son vrai nom. »
Elle pense à son Leica, perdu quelque part dans les ruelles de Camden. Elle pense à la boîte de tirages dans sa chambre, ces heures passées dans le noir rouge à révéler les visages du groupe. Ses photos n'existent que sur papier. Et le papier, on peut le brûler.
À six heures, la pluie commence. elle n'a pas encore mangé. Elle traîne jusqu'à la chambre noire partagée qu'elle loue près de King's Cross, un réduit au sous-sol d'un immeuble qui sent le fixateur et le moisi. Elle pousse la porte en fer, et l'obscurité l'engloutit.
Elle laisse la lumière rouge s'allumer. Elle ne développe rien, elle n'a pas de pellicule. Elle s'assoit sur le tabouret, les mains vides, et elle regarde les agrandisseurs comme on regarde des amis morts.
C'est là qu'elle l'entend.
Des pas dans l'escalier. Deux, puis un arrêt. Puis la porte qui s'ouvre sans qu'on frappe.
Robbie se tient dans l'embrasure, un sac en papier dans une main, une bouteille de whisky dans l'autre. Il est mouillé des épaules aux genoux, les cheveux plaqués sur le front. Il ne dit rien. Il entre, referme la porte derrière lui, et pose la bouteille sur la table de développement.
— J'ai pas trouvé de verres, dit-il en sortant deux gobelets en carton du sac.
Elle le regarde, incapable de parler.
Il dévisse la bouteille. Le bruit du plastique qui cède est énorme dans le silence. Il verse une généreuse rasade dans chaque gobelet et lui en tend un.
— C'est du douze ans. Volé à mon père.
— Volé ?
— Non. Emprunté sans permission. Techniquement, c'est un vol. En pratique, c'est un remboursement, en nature.
Elle prend le gobelet. Le whisky est chaud et brutal. Elle tousse un peu, parce qu'elle n'a pas mangé.
Robbie reste debout, adossé au mur, son gobelet entre les deux mains. Il ne la regarde pas. Il regarde les tirages secs accrochés en fil — des photos de Manchester, d'une petite fille qui court, du visage d'une femme aux yeux tristes.
— C'est ta mère ? demande-t-il.
Mara ne répond pas. La lumière rouge rend les gestes lents. Elle voit Robbie prendre un des tirages avec précaution, comme on soulève un oiseau blessé.
— Elle te ressemble. Autour des yeux.
— On me l'a déjà dit.
Il repose le tirage exactement où il l'a pris. Puis il boit une longue gorgée et dit, la voix basse :
— J'ai couru, moi aussi. Une fois. On m'a retrouvé au bout de deux jours, mais j'ai couru.
Mara serre le gobelet.
— C'est quoi l'histoire ?
— Quand j'avais quatorze ans. Victor avait vendu ma basse — la première, celle que j'avais achetée avec l'argent de mes petits boulots, un été entier à laver des voitures dans les beaux quartiers. Il l'a vendue pour payer un pari qu'il avait perdu la veille. Une perte d'honneur, il disait. Un homme doit payer ses dettes d'honneur.
Il rit — un son sans joie.
— Mes dettes d'honneur, moi, c'était ma basse. Alors j'ai couru. J'ai pris le train sans billet jusqu'à Liverpool. J'ai dormi trois nuits sous une estacade avec les clochards. Je pense que je voulais qu'il s'inquiète. Qu'il regrette.
— Et il a regretté ?
Robbie secoue la tête.
— Le dimanche, il a appelé la police. Mais pas parce qu'il était inquiet — parce que ma mère lui avait dit que si on ne me retrouvait pas, elle partait. Alors il m'a fait ramener. Et quand je suis rentré, il m'a serré la main, comme si j'avais gagné quelque chose. Il avait récupéré la basse. Le type à qui il l'avait vendue avait eu peur que Victor appelle ses « associés ». Alors il l'a rendue.
— Et toi ?
— Moi, j'ai serré la main. Et j'ai attendu.
— Attendu quoi ?
Il la regarde enfin. La lumière rouge creuse ses yeux, fait briller l'iris comme un verre soufflé.
— L'âge où je pourrais partir pour de bon. Où il ne pourrait plus me faire ramener. Et donc, Mara — ou Marianne, ou quel que soit ton vrai nom — je sais, peut-être mieux que quiconque, ce que c'est que de se cacher derrière un autre visage. Pas par choix. Par nécessité.
Elle ne détourne pas le regard. Elle se lève, pose le gobelet sur la table.
— Mon vrai nom, c'est Sarah. Sarah Ellis.
Il cligne des yeux. Il ne s'attendait pas à ça — pas maintenant, pas ici.
— Sarah, répète-t-il doucement, comme pour l'essayer.
— « Mara », c'est un surnom. Un photographe m'a dit un jour qu'il fallait un nom qui claque, pour les crédits. Marianne, c'est… ma deuxième confirmation. Celle que ma mère a choisie quand j'étais gosse. Celle qui devait effacer l'autre.
— Effacer quoi ?
Elle prend le tirage de la femme aux yeux tristes. Elle le tourne vers la lumière.
— Mon père n'était pas un homme bien. Il a fait des choses… des dettes, des combines, des menaces. Ma mère a emporté mes affaires une nuit quand j'avais onze ans. On a changé de ville, de nom, de tout. Elle a travaillé comme couturière dans l'arrière-boutique d'un tailleur pendant dix ans pour me garder à l'école. Et quand j'ai commencé à percer dans la photo, j'ai pris « Marianne » parce qu'elle n'aurait pas supporté de voir mon vrai nom dans les journaux. Elle avait trop peur qu'il nous retrouve.
— Et il t'a retrouvée ?
— Non. Il est mort il y a deux ans. Mais les réflexes sont restés.
Elle repose le tirage. Le silence entre eux a changé — il est plus plein, plus dense. La lumière rouge continue de bourdonner.
Robbie lui tend la bouteille.
— À Sarah, alors.
— À Sarah, dit-elle, et elle boit une longue gorgée.
Un temps passe. Le whisky fait son chemin. Elle regarde les tirages et ses mains retrouvent un peu de leur calme. Robbie s'accroupit à côté d'elle, pas trop près, pas trop loin.
— Tu vas signer le contrat de Dex ?
— Je ne peux pas. Il veut mes négatifs. Pour toujours. Pour les tabloïds.
— Alors on trouve un autre moyen. En attendant, Sam — mon ingénieur du son — Sam a une chambre noire dans son garage. Il me doit une faveur. Tu peux l'utiliser autant que tu veux, sans papier, sans contrat.
— Robbie, tu ne peux pas continuer à me sauver comme ça.
Il hausse les épaules.
— Tu m'as donné ton nom. C'est un début. Et moi, je te donne un toit pour tes photos. Ça s'appelle un échange équitable.
— C'est pas équitable. Toi tu me donnes tout, moi je te donne des mots.
— Sarah, dit-il, et la lumière rouge lui fait une flamme dans la prunelle. Les mots, c'est tout ce que j'ai jamais demandé à quiconque. Personne ne me les a donnés avant.
Elle ne sait pas quoi répondre. Le silence se pose entre eux comme un drap qu'on étale. Il se lève, ramasse la bouteille, et la pose sur le rebord de la fenêtre.
— Je te laisse à tes fantômes, dit-il. Mais demain, si tu veux, on cherche ta pellicule. Le bouncer du Marquis, c'est pas un dur. Il pourra peut-être nous mettre sur la piste du gamin.
Elle le regarde atteindre la porte. Il hésite, la main sur la poignée.
— Et si tu as besoin d'un endroit pour dormir, ce soir, qui ne sente pas le chimique…
— Je dormirai ici. C'est bien. Le noir, je le connais.
Il acquiesce, et il sort. Ses pas s'éloignent dans l'escalier. Le silence retombe — mais il est moins lourd maintenant.
Mara reste un long moment sur le tabouret, la bouteille à moitié vide à côté d'elle. Puis elle se lève, place un papier vierge dans l'agrandisseur, sort un négatif qu'elle n'avait jamais osé développer — celui de la femme aux yeux tristes, sa mère, prise la dernière fois qu'elle lui avait rendu visite à Manchester. La lumière rouge s'allume. Le temps s'étire.
Dans l'odeur du fixateur, sous le halo rouge, le visage de sa mère émerge dans le bac, comme une promesse tenue.
Elle sourit. Elle a encore des choses à dire. Et maintenant, elle sait où les imprimer.
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