Obturateur et Silence
Lire le chapitre 18: A Tour Bus Confession
Le bus roulait vers le nord, la nuit épaisse derrière les vitres sales. Les autres dormaient - Danny affalé sur deux sièges, la bouche ouverte, les roadies avachis sur leurs amplis. Le moteur vibrait sous leurs pieds comme un cœur fatigué.
Mara était assise près de la fenêtre, une bouteille de Newcastle Brown à moitié vide entre les cuisses. À côté d'elle, Robbie ne dormait pas. Il ne dormait jamais vraiment, elle l'avait remarqué. Il fermait les yeux parfois, mais le reste du temps il regardait ailleurs, quelque part au-delà des lampadaires qui défilaient.
"Tu ne dors jamais, hein ?" dit-elle.
Sa voix était basse, pour ne pas réveiller le wagon entier. Robbie tourna la tête. Dans la pénombre, ses yeux étaient si clairs qu'ils paraissaient presque blancs.
"Si. Parfois."
Mara laissa la petite question flotter entre eux. C'était comme ça qu'on l'attrapait, elle avait appris. En restant tranquille.
Il regarda la route un long moment. Puis il dit, d'une voix qu'elle n'avait jamais entendue - pas celle du bassiste fanfaron, pas celle du garçon brisé qui lui avait montré ses mains calleuses pourtant. Une voix vide, démontée.
"J'ai eu une fille."
Mara retint son souffle. Elle ne bougea pas, ne fit pas le petit bruit de surprise que les gens font toujours. Elle attendit.
"Elle s'appelait Lizzie." Il prononçait le nom comme un objet précieux qu'il pourrait casser en le touchant trop fort. "Dans le temps. Avant Jo. Quand j'avais fini par me caser à Manchester, coursier à vélo chez un imprimeur. On n'était pas mariés - sa mère disait que c'était mieux comme ça, que je n'étais pas fait pour les attaches. Elle avait raison, hein."
Sa tête resta tournée vers la vitre où son reflet se dissolvait dans le noir extérieur.
"Elle avait trois ans quand elle a commencé à se fatiguer. Juste comme ça. Une enfant qui courait partout, qui grimpait aux grilles comme un moineau, et puis elle s'asseyait au milieu du salon et disait qu'elle était très très fatiguée, qu'est-ce qu'elle voulait pour le goûter, quand est-ce qu'on la réveillerait."
Il s'arrêta. Le bus fit une embardée sur un nid-de-poule.
"Le cœur. Une malformation. Le docteur a dit que ça allait être une affaire d'opération, six mois d'attente. Six mois." Sa voix se fit plus précise, plus mortelle. "Elle est morte dans mon bras a phone dropped - dans mes bras, un mardi, pendant que la chanson qu'elle aimait passait à la radio. Une reprise pourrie. J'ai jamais pu réécouter cette chanson."
Mara sentit sa propre poitrine se serrer, un nœud qui se formait d'un seul coup. Elle pensa à sa mère, emportant Sarah Ellis loin dans la nuit. Elle pensa au vide que ça laisse, le truc impossible à rattraper.
"Je ne te l'ai jamais dit, à personne, pas même à Jo qui avait le droit de savoir pourquoi elle finirait toujours deuxième." Sa bouche se tordit, un vestige de sourire amer. "Ils disent que le silence c'est un manque de courage. Ou un truc comme ça. Non." Il secoua lentement la tête. "Moi, le silence, c'est ma façon de pas perdre le sol. Si j'aime pas trop fort, ça m'arrache moins quand ça disparaît."
Le bus roula dans la nuit. Quelqu'un ronfla derrière eux. Mara pouvait entendre sa propre respiration trop stable, trop volontaire.
"Tu comprends ?" dit-il soudain, et elle entendit dans sa voix un besoin de réponse qu'elle n'écouterait jamais chez lui d'habitude, une grande brèche ouverte.
Ce n'était pas une question rhétorique. Il voulait qu'elle comprenne.
Elle pouvait. Elle comprenait atrocement bien. C'était pour ça qu'elle s'accrochait à son appareil photo - le Leica volé d'abord, le vieux Praktica de secours maintenant - pour garder le monde derrière un verre, un cadre. Pour que l'image reste des images. Pour ne jamais avoir à toucher ou être touchée.
Elle tourna sa paume vers le haut. Lentement, sans force, elle posa sa main sur sa main.
Il n'y eut qu'un contact, chaud, réel. Le bus cahota. Robbie regarda leurs mains comme si c'étaient des objets étranges qu'il ne savait pas lire.
"Je comprends," dit Mara. Sa voix était éraillée. Une fissure qu'elle ne pouvait pas dissimuler. "La photo, pour moi, c'est pareil. Je regarde de loin. Je colle rien à ma peau."
Ses doigts se refermèrent, légers, presque timides. Une prise. Un consentement.
Il ne pleura pas. Elle n'était pas sûre qu'il sache encore. Mais il garda sa main, et dans son contact il y avait un poids, une reconnaissance. Un "tu es là."
"Je ne sais pas comment on arrête," murmura-t-elle. "Comment on apprend à garder quelqu'un et à continuer de respirer."
Ses yeux croisèrent les siens. Dans la lumière crue des phares d'un poids lourd qui les doubla, elle vit son visage - non pas le masque de cuir et de nonchalance, mais un homme. Un homme de trente-deux ans qui avait enterré une fille de trois ans dans un cimetière de Manchester et qui avait passé les dix années suivantes à jouer de la basse fort pour ne pas entendre le mardi revenir.
"Peut-être qu'on n'apprend jamais," dit-il. Les mots étaient simples, presque ordinaires. "Peut-être qu'on choisit juste quelqu'un qui vaut le risque."
C'était dit comme une théorie, comme un récit évoqué à voix basse. Mais elle le sentit - la phrase glissait dans l'air avec une intention qu'il n'avait peut-être pas lueit-même, pas encore.
Elle garda sa main. Il laissa peser ses doigts dans les siens.
Le bus continua vers Glasgow. Dans deux heures, ils y seraient. Dans deux heures, il faudrait se lever, porter le matériel, monter sur scène et brûler de mille feux. Mais pendant ce moment précis - le temps que trois camions les croisent, que la radio du chauffeur capte des bribes d'un vieux tube d'Alan Price - ils ne bougèrent pas. Robbie détourna enfin les yeux et les posa sur la vitre.
"Demain," dit-il après un long silence, "je te ferai rentrer par la porte des techniciens. Derrière le Palace. Faut un code, je te le donnerai."
Ce n'était pas un changement de sujet. C'était une tentative. Une manière de dire : je continue. Nous continuons.
Mara hocha la tête. Elle avait encore quarante livres à trouver pour Lenny. Elle avait un article en cours pour un journal de Newcastle à négocier. Elle avait dans sa valise un registre de dettes volé qu'elle n'avait pas encore décidé d'utiliser. Et elle avait maintenant la main d'un homme qui savait, enfin, toute son histoire.
Paul ne lui avait pas demandé son secret de famille. Dex avait essayé de le deviner pour l'écraser. Mais Robbie lui avait donné la pire de ses batailles et ses peurs dévorantes, comme un enfant qui te montre ce que cache la maison - pourtant elle n'était pas certaine d'être prête à montrer, elle aussi, ce qui se cachait dans la sienne.
Ses doigts se serrèrent légèrement. Une question. Une promesse. Et sous la banquette, dans son sac, râpé et encre froissée, le registre des dettes des Whitmore attendait toujours, tel un deuxième cœur battant.
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