Obturateur et Silence
Lire le chapitre 19: The Leica's Return
Le chauffe-eau crachait dans un coin de la loge, et l'air empestait la bière éventée et le patchouli bon marché. Mara collait ses tirages contre le mur avec du ruban adhésif – trois clichés de Glasgow, la foule en transe, Robbie plié sur sa basse comme une prière – quand un type en blouson de cuir bouscula un ampli dans le couloir. Elle entendit Dex jurer quelque part derrière la scène, puis le silence qui suivit son départ.
— T’as vu l’heure ? demanda le régisseur en passant la tête par la porte. Le groupe passe dans vingt minutes.
Elle acquiesça sans le regarder. Ses doigts sentaient encore le fixateur ; ses yeux piquaient de fatigue. Quarante livres. Elle en avait quarante sur les soixante nécessaires pour effacer la dette de Lenny. Encore deux ventes à Newcastle, une à Glasgow, et elle serait libre. Vraiment libre.
La salle du Londres se remplissait déjà quand elle se faufila le long du bar pour rejoindre Robbie près de la scène. Les Unknowns n’étaient pas encore en place, mais l’électricité du public électrisait l’air. Il lui tendit un verre d’eau sans commentaire, son regard fixé sur l’estrade vide, le pouce traçant une ligne invisible sur le manche de sa basse posée contre sa jambe.
— Après le set, dit-il, je te fais passer par la porte des techniciens pour les photos de la sortie du public.
Elle hocha la tête. Ces accès privilégiés, il les lui avait promis pour chaque étape. C’était devenu leur rituel – ces mots échangés à voix basse dans l’ombre des coulisses, ces gestes précis qui disaient ce qu’ils ne prononçaient pas.
Le concert explosa. Flash. Flash. Flash. Mara se déplaçait comme un poisson dans l’eau sombre, volant des angles aux videurs, se baissant sous les bras tendus. Quand le set se termina dans un déluge de retours saturés, elle dévala l’escalier métallique et se glissa par la porte de service qui donnait sur une ruelle étroite.
C’est là qu’elle le vit.
L’homme en blouson de cuir, celui qui avait bousculé l’ampli, adossé contre le mur de briques, une cigarette coincée entre les lèvres. Il tenait contre sa hanche un sac cabas en toile élimée. Son sac à elle. La bandoulière était réparée avec du fil – le sien, celui qu’elle avait réparé trois semaines plus tôt, après le festival de Birmingham où on le lui avait volé dans la cohue du bar.
— Toi, dit-elle, la voix coupée.
Le type sourit, l’air de rien, et jeta son mégot dans une flaque.
— La toubib des photos, hein ?
Mara avança. Elle sentit son cœur cogner contre ses côtes, mais elle ne ralentit pas. Elle avait attendu ce moment des semaines. Toute sa rage – contre Dex, contre la maison de disques, contre le père de Charles Whitmore, contre le monde entier qui lui disait de sourire et de ranger ses pieds sous la table – se concentra dans sa mâchoire.
— Ce sac. Il est à moi.
L’homme ricana.
— Ouais, j’ai vu les articles en kiosque. Belle gueule d’affiche pour une voleuse de scène.
— Rends-le.
Il fit un pas en arrière. Elle fit deux pas en avant.
— Écoute, petite, j’ai pas envie de problèmes. J’ai trouvé ce sac dans un fossé à Birmingham, y a des semaines. Y avait plus rien dedans que de la pellicule et un appareil en mauvais état. Je te le rends, ça me coûte rien.
Il le déposa par terre entre eux, comme on jette un os à un chien, puis recula dans l’ombre et disparut au bout de la ruelle.
Mara resta figée une seconde. Puis elle s’accroupit, souleva le cabas. Le fermoir était cassé, le tissu déchiré à la base. À l’intérieur, une seule chose : son Leica M4. La monture en laiton était tordue, le boîtier couvert d’éclaboussures d’acide et marqué d’un grand coup qui avait enfoncé le capot. Quand elle l’alluma, le télémètre ne répondit pas. Un voile gris pâle sur l’objectif – la lentille éclatée.
Elle resta là, à genoux dans la ruelle, l’appareil entre les mains comme un oiseau mort.
Robbie apparut dans l’encadrement de la porte. Il ne dit rien. Il s’accroupit à côté d’elle, il vit tout.
— C’était celui de mon père, murmura-t-elle. Le seul truc qu’il m’ait laissé avant de partir pour ne jamais revenir.
Sa voix s’étrangla. Elle ne l’avait jamais dit à personne de cette façon.
Robbie resta muet un long moment. Puis, avec une lenteur prudente, il posa sa main sur l’appareil, sans la toucher.
— Il est abîmé, dit-il enfin. Mais regarde.
Elle leva les yeux.
— Il est toujours le même outil. Le même œil. Les photos, elles sortent pas du boîtier, Mara. Elles sortent de là.
Il toucha sa tempe du bout du doigt. Un geste doux, presque rituel.
— Y a des gamins dans mon foyer qui voyaient tout du monde extérieur à travers une vitre sale. La vitre avait des rayures, de la poussière, des coups de poing parfois. Mais ils regardaient quand même. Ils apprenaient à voir plus fort parce que ça leur coûtait plus cher.
Mara reniffla, serra l’appareil contre sa poitrine.
— C’est une pièce de collection, Robbie. Le M4 d’un photographe de guerre. Le réparateur va lui faire les gros yeux. C’est trop cher à réparer pour ce que je gagne encore.
— Alors tu reprendras avec lui cassé. T’apprendras à viser avec un télémètre déréglé. Et quand tu raconteras l’histoire de cette photo – celle que tu referas – elle sera deux fois plus forte.
Un rire amer lui échappa.
— Il faudrait que je fasse développer les pellicules avec lui en l’état. C’est un pari.
— Tu paries toujours contre tout le monde, toi. Pourquoi pas contre un bout de verre ?
Elle resta silencieuse. Le poids de l’appareil dans sa main, le plat métallique froid encore marqué des coups. Une batterie morte. Un objectif fêlé. Elle pouvait toujours déclencher – le mécanisme d’obturation semblait avoir survécu au choc – mais elle n’aurait aucune certitude sur le cadrage, aucune garantie sur la mise au point.
Un pari.
C’était bien elle, ça.
Elle se releva, l’appareil en bandoulière – la bandoulière qu’elle avait recousue de ses propres mains – et elle rangea dans son sac sombre le rouleau de pellicule qu’elle avait chargé la veille.
— Dans ce cas, dit-elle, j’ai besoin de la lumière la plus vive de la salle. Fais-moi passer devant, après le concert.
Robbie acquiesça, puis hésita.
— Il y a un autre problème.
Elle se tourna.
— Dex vient de passer par le bureau de la salle. Il avait un dossier sous le bras. J’ai reconnu la couleur des tirages que tu as vendus à Melody Maker.
Mara sentit son sang se glacer.
— Il en a parlé au régisseur, continua Robbie. J’ai entendu le nom d’un avocat. Il a dit qu’il avait vendu des tirages de tes premières semaines – celles que t’avais faites pour le label, shootées à la release party – à un collectionneur privé, sans te demander.
Il la regarda droit dans les yeux.
— Il les a signés de ton nom. Et selon ton contrat original, il avait le droit de le faire.
La ruelle sembla se resserrer autour d’elle. Elle tenait encore entre ses mains son appareil cassé, son héritage mutilé, et quelque part, dans un coffre ou sur un mur, ses premiers regards – ceux qu’elle avait donnés à ce monde avant de connaître les règles – étaient désormais la propriété d’un autre.
— Le pari, murmura-t-elle, vient de monter d’un cran.
Robbie ne sourit pas. Mais son regard, dans le noir de la ruelle, ne la lâchait pas.
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