Obturateur et Silence
Lire le chapitre 20: A Price for a Photograph
Le souffle de Mara s'étrangla dans sa gorge. Elle fixait la photographie encadrée — *sa* photographie, celle du release party chez Whitmore, le bassiste en ombre chinoise, la cigarette entre les lèvres — accrochée au mur du bureau de Dex comme un trophée de chasse.
— Tu l'as vendue, dit-elle, la voix blanche.
Dex ne leva même pas les yeux de son carnet. Installé derrière son bureau en acajou, chemise bleu ciel ouverte sur un torse déjà bronzé malgré l'automne glaswégien, il paraissait ailleurs. Un homme qui comptait de l'argent, pas des trahisons.
— Vendue, prêtée, offerte. Les mots importent peu. Elle est exposée chez un collectionneur privé à Édimbourg. Un certain Lord Ashworth. Il paie bien pour l'énergie brute.
— Elle est signée de ma main.
— Elle est signée de ton contrat, corrigea Dex en refermant son carnet. Parapluie, cliché trente-quatre. Tu as signé la cession de droits sur tout ce qui a été produit dans les locaux de Whitmore Records, y compris les événements privés. C'est toi qui me l'as rappelé, non ?
Mara serra les poings. La douleur irradia de son index gauche — le Leica abîmé, toujours dans sa sacoche, toujours prêt à mordre. Elle avait passé la nuit à le réparer avec du ruban adhésif et de l'obstination, persuadée qu'une caméra cassée valait mieux que pas de caméra du tout.
— Ces photos n'étaient pas des commandes. C'était moi, mon œil, mon temps.
— C'était du travail sur le temps de Whitmore. Le contrat est le contrat.
— Le contrat est un tas de merde que tu m'as fait signer à vingt-deux ans, quand je crevais de faim et que tu étais le seul à me tendre un stylo.
Dex se leva. Il était grand, trop grand, et il savait utiliser sa stature comme une arme. Il contourna le bureau, s'arrêta à un mètre d'elle, les bras croisés.
— Tu as signé pour la pellicule, l'argent, le studio. Tu as signé pour que je te présente à tout Londres. Tu as signé, Mara, parce que tu voulais une chance. Et tu l'as eue. Trois ans de travail, de visibilité, de connexions. Tu crois que ton nom circulerait dans les bureaux de Melody Maker sans les portes que je t'ai ouvertes ?
— Je crois que mon nom circule parce que ma photo de saut était bonne. Elle l'a été toute seule, sur un toit, dans le froid, sans ton studio ni ton argent ni ta permission.
La porte du bureau s'ouvrit dans un grincement. Robbie entra, son bass en bandoulière, les épaules encore larges de la route. Il s'arrêta net en voyant Mara, puis son regard tomba sur le cadre au mur.
Le silence qui suivit était un no man's land.
— Tu savais.
Ce n'était pas une question. La voix de Robbie tombait, plate, sans le moindre relief.
— Je m'en doutais, dit-il enfin. Pas pour celle-là. Mais je savais qu'il avait des copies.
Mara se tourna vers lui, la mâchoire serrée.
— Et tu ne m'as rien dit ? Tu me laisses débarquer ici, lui demander des comptes, pendant que toi tu tiens l'information depuis… quoi ? Des semaines ?
— Je t'ai prévenue sur le quai. Je t'ai dit qu'il consultait un avocat. Tu as choisi de voir Dex comme un problème à régler à ton retour de tournée. Moi, je l'ai vu comme un homme à surveiller. Différence d'approche.
— Tu aurais pu me dire pour les photos.
— Tu aurais pu me demander.
Ils se toisèrent. Le bassin de l'hôtel résonnait au loin, portes qui claquent, rires d'ingénieurs du son. Il y avait encore quatre jours avant le studio d'enregistrement de Newcastle, mais l'air ici sentait déjà le mixage, la sueur, l'urgence.
Dex s'éclaircit la gorge. Ce bruit — ce petit bruit d'homme confortable qui observe un conflit qui ne le concerne pas — donna à Mara une envie soudaine de briser quelque chose.
— La question, dit Dex, n'est pas de savoir qui savait quoi. La question est de savoir ce que tu comptes faire maintenant. Parce que Lord Ashworth en veut plus. Il a vu la série du release party, il a vu quelques planches contact dont je dispose encore. Il est prêt à payer très cher pour l'intégralité de ta première année chez Whitmore.
Tout l'air quitta le corps de Mara.
— Non.
— C'est une offre. Je te la présente en tant qu'agent, pas en tant qu'ennemi.
— Tu n'es pas mon agent. Tu n'as jamais été mon agent. Tu es un courtier qui vend ce qui ne lui appartient pas.
— Tout m'appartient. C'est écrit. Noir sur blanc. Je peux te montrer l'original, si tu veux. Je peux même te le faire lire à voix haute, pour que tu entendes le poids des mots devant témoin.
Robbie bougea enfin. Il posa son bass contre le mur, lentement, comme on dépose une arme, puis marcha vers la fenêtre. Il regarda la rue de Glasgow, les toits mouillés, la ville grise. Quand il parla, sa voix était grave, mesurée.
— Et si elle refuse ? Qu'est-ce que tu fais ? Tu la poursuis en justice ? Tu lui prends son nom ?
— Je n'ai pas besoin de lui prendre son nom. Elle me l'a déjà donné.
— Arrête ça. Maintenant.
Dex haussa un sourcil. Il n'avait jamais entendu Robbie élever la voix. Personne ne l'avait entendu. Robbie était le mur du son, pas la clameur.
— Tu me menaces, Robbie ? Tu devrais faire attention. Ton contrat avec The Unknowns n'est pas plus solide que le sien. C'est moi qui ai signé les paperasses avec Mercury pour l'album. Sans ma signature, vous êtes un groupe de garage avec un bassiste silencieux et un batteur qui pue la bière.
— Sans ma musique, dit Robbie, tu es un type qui vend des photos de cul dans un bureau trop chauffé.
Le silence se fit tranchant. Mara sentit son cœur battre dans sa gorge. Elle n'avait jamais vu Robbie comme ça — non pas en colère, mais précis, chirurgical, un homme qui choisissait ses mots comme il choisissait ses notes. Elle comprit alors quelque chose qu'elle avait pressenti depuis des semaines : Robbie n'était pas timide. Il était calibré.
Dex sourit. Un sourire mince, professionnel, sans chaleur.
— Bien. Les choses sont claires. Alors voici ma proposition, et je ne la ferai qu'une fois. Tu m'apportes la série complète du release party — les négatifs, les planches contact, tous les tirages — et je te laisse partir du contrat avec une décharge signée pour tout le reste de ton travail chez Whitmore. Les photos de studio, les sessions, les portraits. Tout ce qui viendra après cette date devient tienne. Libre, entière, sans clause de revanche.
Mara resta immobile.
— Et si je refuse ?
— Si tu refuses, mes avocats déposent une injonction dès lundi. Tes photos chez Melody Maker passent sous séquestre. Les tirages que tu vends en tournée deviennent des infractions. Ton nom devient une poursuite judiciaire au lieu d'une signature. C'est ta carrière, Mara. Et elle pèse moins lourd que mon stylo.
Le regard de Mara glissa vers Robbie. Il la regardait. Ses yeux — ces yeux sombres qui d'ordinaire évitaient tout contact — restaient posés sur elle, comme un point d'ancrage dans une mer qui se soulevait.
Elle avait deux choix. Et chaque choix sentait le compromis.
Mais elle avait aussi une troisième chose, gardée au fond de sa poche, protégée par du cuir, du papier et du silence. Le registre de Whitmore. Les dettes de Dex. Le levier inattendu, ramassé dans un bureau vide de Londres.
Elle n'avait pas prévu de l'utiliser. Elle n'avait pas prévu d'en avoir besoin.
— Je te livre la série, dit-elle lentement. Complète.
Dex haussa un sourcil, presque déçu de la victoire trop facile.
— Tu me livres les négatifs, les tirages, tout. Demain matin.
— Demain matin, répéta-t-elle.
Elle ramassa sa sacoche. Son Leica heurta la fermeture éclair avec un bruit métallique, abîmé, mais vivant. Elle se dirigea vers la porte, puis s'arrêta sur le seuil, la main sur la poignée.
— Mais avant que demain matin arrive, j'ai besoin de passer chez toi. À Londres. Chercher un truc dans mes affaires.
— Ça peut attendre demain après-midi.
— Non, dit-elle. Ça ne peut pas.
Et elle sortit, laissant Robbie et Dex se faire face dans le bureau surchauffé, le cadrage de la photo volée comme seul témoin muet de ce qui venait de se jouer.
Dehors, la pluie tombait sur Glasgow. Mara regarda la rue, le ciel bas, le monde gris qui semblait toujours choisir le côté des hommes qui tenaient les stylos. Elle sortit de sa poche intérieure le registre de Whitmore, en caressa la couverture du bout des doigts.
*Un prix pour une photographie,* pensa-t-elle. *Très bien. Voyons combien coûte une dette.*
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