Obturateur et Silence
Lire le chapitre 3: The Leica's Weight
La lumière du club était un poison jaune qui dégoulinait des spots, collant aux visages comme une pellicule grasse. Mara s'accroupit, la Leica contre son œil, et captura le chanteur des Silverbacks juste au moment où il bascula en arrière, micro tendu comme une offrande aux dieux du mauvais goût.
Déclic.
Puis plus rien.
L'armature du miroir se bloqua avec un bruit sec, un *clac* métallique qui lui glaça le sang. Elle abaissa l'appareil, les mains soudain moites. Le mécanisme avait rendu son dernier souffle, là, au milieu du troisième morceau, comme une trahison intime.
— Merde, souffla-t-elle entre ses dents.
Elle appuya à nouveau. Rien. Le déclencheur mollement encrassé, le levier d'armement bloqué net.
Son mentor lui avait offert cet appareil. *« Une Leica, c'est comme une promesse, Mara. Quand tu la poses, elle doit tenir. »* Il était mort d'une crise cardiaque dans son studio, le M3 autour du cou, film vierge. Elle avait gardé le boîtier et vendu tout le reste. C'était tout ce qu'elle possédait de valeur.
Les Silverbacks terminèrent leur set dans l'indifférence polie d'une dizaine de buveurs amorphes. Terry, le manager minable de Dex, la regarda sortir des rangs avec une moue dédaigneuse.
— C'est tout ? demanda-t-il, en la voyant remballer.
— Le boîtier a un problème. Tu me devras quand même les trente livres. C'était le deal.
Terry soupira, sortit un portefeuille fatigué et compta des notes froissées. Elle saisit les billets sans remercier. Elle filait vers la sortie quand une voix la retint, grave et traînante, un accent birminghamien qui s'étirait sur les syllabes.
— T'as eu ce qu'il te fallait ?
Elle pivota. Robbie était adossé au mur près de la lumière verte de la sortie de secours, une pinte dans la main, une ombre longue dans son cuir noir. Il était pas censé être là. Les Unknowns jouaient samedi prochain, pas ce soir.
— Qu'est-ce que tu fais ici ? demanda-t-elle.
Il haussa une épaule, se redressa lentement. Il semblait toujours dans un autre tempo que le reste du monde, décalé d'un battement.
— On répète en bas. Le patron nous prête la cave le jeudi. Un service contre quelques pintes. Je suis remonté chercher du tabac.
Il jeta un œil à la Leica maintenant suspendue à son cou comme un poids mort.
— Et toi ? Tu shootes la médiocrité, maintenant ? Je croyais que t'avais de l'ambition.
Mara serra les mâchoires. Elle voulait pas lui dire que c'était pour le fric, qu'elle avait la corde au cou, que chaque mois était un exercice de survie précaire. Elle lui offrit un demi-sourire acéré.
— Je paie le loyer. Tu connais peut-être pas ce concept, toi qui dors dans les caves des pubs.
Robbie rit, un rire court et sans chaleur qui lui fit quelques secondes de plus à la regarder.
— Samedi. Coach and Horses. Tu viens ?
— Si je répare mon appareil.
— Répare-le.
Il se retourna vers l'escalier qui descendait, disparu en quelques pas dans l'obscurité du sous-sol. Elle resta là un instant, à sentir le battement de son cœur dans sa gorge. Il aurait pu être arrogant ou méprisant, et pourtant, il y avait quelque chose d'autre dans sa voix. Une attention qu'elle ne savait pas où classer.
Par la suite, Mara marcha dans le froid londonien, traversant les rues grasses de pluie jusqu'à Danvers Lane. Là, dans une vitrine poussiéreuse entre une boutique de confection pour hommes et un barbier fermé, trônait l'enseigne : *PRÊTS SUR GAGES – ACHAT – VENTE*.
La boutique d'Abrams était un lieu sale, chauffée par un seul radiateur à halètement asthmatique. L'homme derrière le comptoir, les lunettes sur le front, une cigarette qui se consumait dans le cendrier, leva à peine les yeux quand la cloche tinta.
— Mara. Quoi, tu m'apportes enfin cette fichue montre ? demanda-t-il, la voix rocailleuse.
Elle sortit de sa poche une montre au bracelet d'acier rayé, un cadeau d'anniversaire de sa mère morte avant qu'elle ait pu apprendre quoi que ce soit de sa vie. C'était tout ce qu'elle avait de plus que la Leica. Elle la posa sur le comptoir.
— C'est temporaire. Je la rachèterai.
Abrams la soupesa, la tourna entre des doigts gras.
— C'était à une femme. Les aiguilles sont fines, faites pour un poignet délicat. — Il claqua la langue. — Deux semaines. Je te donne dix livres, pas de reçu après le délai.
— Quinze.
— Douze. Et je te fais un pont sur le réparateur en bas de la rue. Il doit me des faveurs. Ton M3 sera prêt dans la semaine.
Elle serra les poings. Douze livres. La montre aurait valu quarante en bonne place. Abrams la regardait sans méchanceté, juste avec l'absolue neutralité d'un homme qui tenait sa marge. Elle hocha la tête.
Il poussa les billets vers elle et attrapa un téléphone à cadran rotatif. Puis il demanda en composant :
— Vous avez des nouvelles du chat noir ? demanda-t-il.
Il parlait à un autre homme dans la réserve, qui répondit d'une voix éraillée :
— Non. La bande a perdu une pièce, le bassiste s'est envolé avec le fric du label. Tout le monde cherche.
Mara fit celle qui n'écoute pas, mais son ventre se serra.
Bassiste. Fric du label. Ça ressemblait à une vieille histoire, celle qu'elle avait entendue en bas des escaliers du bureau de Dex, une nuit où elle attendait qu'il signe un bon de commande. Un groupe d'enregistrement en studio, Londres, quatre jeunes types, un bassiste qui avait disparu après avoir pris l'avance du producteur, et le producteur qui avait envoyé deux colosses le chercher.
Les gens croient qu'on peut disparaître. Les gens croient que le fric trouvé n'a pas d'odeur.
Mara empoche les billets, attrape son appareil sous le bras.
— Je passe le prendre vendredi, dit-elle à Abrams.
— Samedi au plus tard. L'autre, il m'a dit qu'il était chargé.
Elle sortit dans la nuit, la montre restée au comptoir comme une petite hérésie. Le froid lui mordit les doigts. Elle avait les mains vides et un nom dans la tête qui refusait de partir :
*Johnny Mayfair.*
Le bassiste des Unknowns. Celui qui, d'après les bruits qui couraient, les demi-sourires des concurrents, l'argent des cachets de l'ouest, avait peut-être filé avec la caisse du groupe avant même que le grand public connaisse leur nom.
Robbie l'avait invitée. Un samedi. Coach and Horses. Un sourire dans le noir d'un escalier.
S'il manquait de l'argent, et si Dex passait des contrats en contournant la loi, combien de temps avant que la dette de Mara devienne celle de quelqu'un d'autre ?
Elle marchait plus vite, la Leica battant contre sa poitrine comme un cœur de rechange. Et dans sa tête, la question émergea, flou d'encre dans l'eau froide :
*Pourquoi Robbie, après deux rencontres, insistait-il pour qu'elle photographe son groupe ?*
Les photographes, on les appelle quand on veut de la publicité. Ou quand on veut un témoin. Et les témoins, on les fait taire avant qu'ils parlent.
Elle serra le col de son manteau. Demain, elle irait voir Lenny. Il lui devait rien, mais il savait tout sur tout le monde. Et si Robbie ou quelqu'un d'autre pensait qu'elle était une enfant perdue dans leur monde, ils se trompaient.
Elle n'avait plus de montre, plus de fric, un appareil cassé et une dette qui courait.
Et pourtant, avec ça, elle comptait bien entrer dans la fosse un jour, comme eux, en première ligne.
Le samedi allait dire qui était qui.