Obturateur et Silence
Lire le chapitre 21: A Candle in the Darkroom
La salle de contrôle sentait le tabac froid et la peur. Mara cala son Leica cabossé contre son œil et régla la mise au point sur la vitre qui séparait les musiciens du sanctuaire des ingénieurs du son. Le rouge du voyant REC s’alluma, et une onde de vibrations traversa le sol lorsque les amplis crachèrent leurs premières notes.
Le chanteur de The Unknowns, un dénommé Paul qu’elle n’avait jamais vraiment vu ailleurs que sur scène, ferma les yeux et ouvrit la bouche. Sa voix remplit les moniteurs, âpre et nue, sans les effets de la scène pour la polir. Mara appuya sur le déclencheur. Le claquement sec du Leica répondit au riff de guitare, un battement de tambour supplémentaire dans la mesure.
Elle enchaîna. Le regard de Paul, la veine qui pulsait à sa tempe quand il atteignait le refrain, ses doigts crispés sur le micro comme s’il allait l’étrangler. Chaque image capturait quelque chose de brut, d’inachevé, qui ressemblait à un secret qu’on ne peut garder longtemps.
Derrière la vitre, Robbie restait immobile. Son bassiste était habituellement la colonne vertébrale du groupe, les yeux mi-clos, la tête oscillant au rythme. Aujourd’hui, il semblait avoir été sculpté dans du marbre. Il jouait parfaitement, mais mécaniquement, comme si les notes lui étaient étrangères. C’était la version studio de son silence.
Mara baissa son appareil une seconde, le temps de l’observer. Il portait un t-shirt noir qu’elle ne lui avait jamais vu, les manches roulées jusqu’aux coudes. Ses yeux n’étaient pas sur Paul, ni sur ses doigts, mais sur un point fixe au plafond, comme s’il cherchait ailleurs une réponse que cette pièce ne lui donnerait pas.
« Encore une prise, » dit l’ingénieur, un type moustachu qui suçait un cure-dent. « Bassiste, tu es trop en retrait. J’ai besoin que tu mordes un peu plus. »
Robbie hocha la tête sans regarder la vitre. Le morceau reprit, et cette fois, sa basse mordait, en effet — mais d’une manière presque agressive, un contraste si évident avec sa posture figée que Mara sentit un pincement sous ses côtes.
Quelque chose n’allait pas.
Après la quatrième prise, l’ingénieur leva le pouce. La session partit en pause technique. Paul s’affala sur le canapé élimé dans un coin de la salle d’enregistrement et plongea un poing dans un paquet de cigarettes. Dex, qui n’avait pas dit un mot depuis le début, s’approcha de Robbie dans le couloir. Mara vit leurs silhouettes à travers l’écran de verre, la manière dont Dex posa une main sur l’épaule de Robbie sans que ce dernier ne réagisse.
La conversation fut brève. Quand Robbie revint dans la salle de contrôle, son visage avait changé de couleur — quelque chose entre le gris et l’absence totale d’expression.
Mara le suivit dans le couloir. Le technicien lui avait indiqué la porte des chambres d’amis à côté des loges. Elle trouva Robbie assis sur une chaise cassée, fouillant dans une sacoche en cuir fatiguée. Il sortit un petit flacon orange et en secoua une pilule dans sa paume.
« Qu’est-ce que c’est ? » demanda-t-elle.
Robbie avala la pilule sans eau, la fit passer avec une grimace. « Rien. Pour l’angoisse. Le studio, les gens, tout ça. »
« Depuis quand ? »
Il rangea le flacon sans répondre. Le plastique claqua contre le cuir. Mara resta dans l’embrasure de la porte, son Leica pendant à son cou comme un troisième sein. La lumière jaune du couloir dessinait des cernes que la pénombre n’arrivait pas à cacher.
« Tu peux me faire confiance, » dit-elle, d’une voix qu’elle voulait ferme mais qui tremblait légèrement, comme la flamme d’une bougie posée sur un haut-parleur. « On a traversé ce qu’on a traversé. Tu crois que je vais te juger ? »
Robbie releva la tête. Ses yeux étaient sombres et éteints. « Je vais bien, Mara. C’est le studio qui me fout l’angoisse, pas la vie. Ça passera. »
Elle ne le crut pas un instant. Elle avait passé les dix dernières années à lire les vérités que les gens cachaient dans les détails — la position de leurs mains, la manière dont ils évitaient son objectif. Robbie jouait avec la fermeture éclair de sa sacoche, la tirant et la repoussant comme pour compter les secondes jusqu’à la fin de cette conversation.
« Je peux rester ici, si tu veux. » Elle s’assit par terre, le dos contre le mur, sans la quitter des yeux. « J’ai besoin de recharger mes pellicules. »
Un silence. Puis, presque inaudible, Robbie dit : « Tu es têtue, toi. »
« C’est ce qui fait mon charme. »
Il ne rit pas, mais quelque chose dans ses épaules se détendit d’un cran.
Ils restèrent assis dans le couloir pendant que la bande défilait dans la salle au bout du corridor, un bourdonnement métallique qui rythmait leur immobilité. Mara sortit les rouleaux de pellicule exposés de son sac de caméras et les compta — dix-neuf plans capturés pendant la session. Une partie de sa rente future. Son indépendance, image par image. Sauf qu’elle ne pouvait pas financer sa propre liberté avec des photos qu’on lui demandait de restituer dès le lendemain matin dans le bureau de Dex.
« Qu’est-ce qu’il t’a dit ? » demanda-t-elle enfin.
« Dex ? » Robbie pinça les lèvres. « Que la session devait finir pour midi demain. Il a prévu une conférence de presse à Newcastle après le concert de samedi. »
« Newcastle, » répéta Mara. La ville où le technicien avait promis l’accès à la salle des serveurs où traînait peut-être la preuve des falsifications comptables de Dex. La ville où elle pourrait peut-être enfin faire payer à Dex ce qu’il lui avait volé. « Parfait. »
Robbie la scruta. « Pourquoi tu souris comme un chat qui a avalé un canari ? »
« Je ne souris pas. »
« Tu souris. À l’intérieur. »
Elle détourna le regard pour dissimuler son excitation dans la pénombre. Le flacon de pilules reposait maintenant entre eux sur le sol, un petit cylindre orange qui semblait dévorer toute la lumière jaune du couloir. Elle étouffa une envie de le ramasser.
« Il te faut quoi pour aller mieux ? » demanda-t-elle.
« Un peu de silence, » dit Robbie, la voix presque plausible, « et un vrai repas. »
Comme pour répondre à son appel, un grill s’alluma derrière une porte du couloir et l’odeur d’huile chaude et d’oignons grésillants remplit l’étroit espace. Robbie se leva lentement, et Mara l’imita. Il tendit la main, un geste timide, une offrande, et elle la prit sans réfléchir.
Dans la poche de sa veste, le bord métallique de la clé du système de verrouillage de la porte des serveurs frottait contre le papier froissé de la lettre de Whitmore. Le Ledger était dans le coffre-fort du labo photo de Londres. Il contenait les preuves qui feraient trembler les assises de l’empire Dex — et peut-être aussi celles de Robbie lui-même, si jamais il fallait le protéger des conséquences.
Elle regarda Robbie marcher devant elle, sa silhouette qui paraissait plus mince de quelques kilos depuis qu’ils avaient quitté Londres, et comprit soudain que le studio n’était pas son seul ennemi. Ses démons se cachaient dans une petite bouteille orange, dans une sacoche en cuir, dans les souvenirs d’une petite fille nommée Lizzie qu’il garderait à jamais comme un poids sur la poitrine.
Et elle était là, prête à le suivre, son appareil en bandoulière, une carte dans sa poche et une dette qui allait la libérer.
Ou la détruire.
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