Obturateur et Silence
Lire le chapitre 22: An Old Face in the Crowd
La foule de Glasgow était un monstre humide et chaud qui respirait le rock'n'roll. Mara se fraya un chemin derrière les barrières, son Leica cabossé pressé contre sa poitrine comme un bouclier. Les Unknowns venaient d'attaquer leur troisième morceau, et la salle vibrait d'une énergie qu'elle connaissait bien — celle des soirs où quelque chose de grand était en train de naître.
Elle cala son objectif sur Robbie, qui jouait avec une précision mécanique, les doigts courant sur les cordes de sa basse sans une once d'hésitation. Mais ses yeux — ses yeux étaient ailleurs, voilés, comme s'il regardait à travers la foule vers un point que personne d'autre ne pouvait voir.
Le flash de son appareil claqua, capturant la lumière stroboscopique qui dévorait le visage du bassiste. Elle baissa l'appareil pour changer de position, et c'est là qu'elle le vit.
Au premier rang, à moins de deux mètres d'elle, séparé par une simple barrière métallique, il y avait Danny.
Mara sentit son sang se glacer. Elle n'avait pas revu Danny depuis des mois — pas depuis qu'il avait disparu de la scène londonienne sans laisser de traces, pas depuis que Robbie avait cessé de prononcer son nom. Mais il était là, les cheveux plus longs, le visage maigre, les yeux rivés sur la scène avec une intensité qui défiait toute logique.
Elle ne réfléchit pas. Elle poussa contre le flot de corps en sueur, ignorant les jurons des roadies, et plongea sous la barrière de sécurité.
— Danny !
Il se retourna. Ses yeux s'écarquillèrent une fraction de seconde — assez pour qu'elle voie la reconnaissance — puis il fit un pas en arrière dans la foule.
Mara lui attrapa le bras, serrant fort.
— Ne fuis pas. Pas encore.
La pression de la foule les poussa l'un contre l'autre. Danny sentait la cigarette et la pluie, et quelque chose d'autre — quelque chose d'acide, de mauvais. Il baissa les yeux vers sa main, puis les releva vers elle.
— Dis à Robbie que je suis vivant.
La musique rugissait autour d'eux. Le riff de guitare de Billy montait dans un crescendo qui faisait vibrer le sol sous leurs pieds.
— C'est tout ? Tu disparais depuis un an, tu le laisses croire que tu es mort, et tu me demandes juste de lui dire que tu es vivant ?
Danny secoua la tête. Il y avait quelque chose de brisé dans son regard, quelque chose que Mara n'avait jamais vu chez lui — lui, le guitariste prodige, le frère de Robbie, le soleil fou autour duquel tournait toute la famille.
— Il sait que je suis vivant, murmura-t-il. Mais il a besoin de l'entendre de ta bouche. Pas de la mienne.
Un roadie hurla quelque chose derrière eux. Danny se dégagea d'un mouvement souple, reculant dans la masse des corps.
— Danny, attends —
Mais il était déjà parti, avalé par la marée humaine comme s'il n'avait jamais été là. Mara resta figée, la main encore tendue vers le vide, tandis que la foule hurlait le refrain que chantait Billy sur scène.
Elle se replongea dans la mêlée, jouant des coudes pour regagner le côté de la scène. Son cœur battait trop fort. Ses pensées tournaient en boucle : *Dis à Robbie que je suis vivant.*
Qu'est-ce que ça voulait dire ? Pourquoi Danny n'était-il pas monté sur scène lui-même ? Pourquoi ce message, délivré par elle, à un Robbie qui jouait là-haut comme une machine à la dérive ?
Elle retrouva sa position, leva son Leica, et cadra Robbie. Il avait les yeux fermés maintenant, le visage tourné vers le haut, et quelque chose dans sa posture — cette tension dans ses épaules, cette manière qu'il avait de tenir sa basse comme une bouée — lui fit serrer la mâchoire.
Elle ne pouvait pas lui dire.
Pas maintenant. Pas après ce qu'il lui avait confié sur Lizzie, sur sa fille morte, sur sa peur de perdre encore. L'apprendre que Danny était vivant et qu'il ne faisait rien pour revenir — ça le briserait. Ça rouvrirait une plaie qu'il venait tout juste de commencer à panser.
Le concert touchait à sa fin. Le dernier morceau explosa dans un déluge de décibels et de lumière, et Robbie plongea dans la foule, porté par les mains tendues, toujours aussi mécanique, toujours aussi absent.
Quand la salle se vida, Mara resta en retrait, adossée à un mur de briques humides, son appareil mort dans ses mains. Les roadies démontaient le matériel autour d'elle. Quelque part dans les coulisses, quelqu'un riait trop fort.
— Tu as eu ce que tu voulais ?
Elle sursauta. Robbie se tenait à trois mètres, les cheveux trempés, une serviette autour du cou. Il la regardait avec cette intensité tranquille qui lui donnait toujours l'impression d'être vue — vraiment vue.
— Quoi ? demanda-t-elle.
— Les photos. Tu as ton plan.
Elle se força à sourire. C'était douloureux, ce sourire, comme si on lui tirait les muscles du visage avec des fils de fer.
— Oui. Elles sont bonnes. Vraiment bonnes.
Il acquiesça, puis fit un pas vers elle. Il sentait la sueur et le tabac, et sous ça, quelque chose de plus doux, de plus intime.
— Tu as l'air secouée, dit-il.
— Je suis juste fatiguée. C'était un gros public.
Il la dévisagea un instant de plus, et elle soutint son regard sans ciller. C'était un mensonge, et elle le savait, et elle savait qu'il le savait — mais il ne poussa pas plus loin. Il se contenta de hocher la tête et de tourner les talons.
— On repart dans une heure. Ne sois pas en retard.
Elle le regarda s'éloigner, la serviette encore autour du cou, les épaules légèrement voûtées comme si le poids de la nuit pesait sur lui.
*Dis à Robbie que je suis vivant.*
Elle ferma les yeux. Dans sa main, le Leica abîmé semblait plus lourd que jamais. Elle n'avait plus de pellicule, plus d'argent, plus de temps — et maintenant, un secret de plus à porter.
Quand elle rouvrit les yeux, quelqu'un se tenait dans l'ombre près de la sortie de secours. Une silhouette qu'elle connaissait trop bien.
Dex.
Elle ne l'avait pas vu arriver. Il était là, appuyé contre le mur, les bras croisés, l'air de celui qui observe depuis longtemps. Il y avait quelque chose de calculé dans sa posture, quelque chose qui lui fit hérisser les poils de la nuque.
— Belle soirée, dit-il.
— Que veux-tu ?
— Rien. Je passais. Je voulais juste savoir si tu avais pensé à ma proposition. Le collector est très impatient de voir tes premiers travaux.
Mara serra le Leica contre elle.
— J'ai jusqu'à demain matin pour te rendre la série de la soirée de lancement. C'est ce qui est écrit sur le contrat.
Dex sourit — un sourire qui ne touchait pas ses yeux.
— Effectivement. Alors je te souhaite une bonne nuit de travail, Mara.
Il s'éloigna dans l'obscurité, et elle resta seule, adossée au mur de briques, le message de Danny qui résonnait dans sa tête et la silhouette de Dex qui s'effaçait dans la nuit.
Elle avait jusqu'au matin pour rendre les photos. Mais avant ça, elle avait un aller-retour à Londres à faire — et un secret à garder.
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