Obturateur et Silence
Lire le chapitre 23: The Wrong Side of the Lens
La foule se dispersait encore devant la salle, respirant la bière tiède et la sueur des trois heures de concert. Mara restait adossée au mur de briques, le dos froid contre la pierre humide de Glasgow, son Leica cabossé pendant à son cou comme un poids mort. Danny. Il avait dit *Dis-lui que je suis vivant*. Comme si Robbie avait besoin d’entendre ça. Comme si ça allait réparer quoi que ce soit.
Elle enfonça les poings dans les poches de son blouson de cuir et traversa la rue vers la camionnette du groupe. La nuit sentait le diesel et la pluie imminente. Robbie était assis sur le hayon arrière, les jambes pendant dans le vide, une cigarette qui se consumait entre ses doigts sans qu’il la porte à ses lèvres. Ses épaules étaient tombantes, cette fatigue qu’il portait comme un pardessus trop lourd.
— Concert correct, lança-t-elle en s’approchant.
Il leva les yeux. Il la regarda vraiment, cette fois. Pas à travers le voile de pilules et de projecteurs. Un regard nu, presque vulnérable.
— Tu as eu tes photos ?
— Quelques-unes. Le Leica fait des merveilles malgré sa gueule cassée.
Elle tapota l’appareil. Robbie esquissa un sourire qui ne monta pas jusqu’à ses yeux. Il tira une longue bouffée, recracha la fumée vers le ciel noir.
— Tu mens mal, Mara.
Son cœur fit un bond. *Il sait.* Mais sa voix était douce, presque une caresse.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
— T’as l’air de quelqu’un qui porte un secret trop lourd pour ses poches.
Elle détourna le regard. Les réverbères baignaient le parking d’une lumière orange sale. Une silhouette s’approchait dans sa vision périphérique. Dex. Le manager avançait à grandes enjambées, son pardessus flottant derrière lui comme une cape. Mara sentit les mots de Danny lui brûler la langue. *Dis-lui que je suis vivant.* Non. Pas ce soir. Pas après les pilules, après la séance d’enregistrement où il avait joué comme un automate, après cette fragile trêve silencieuse entre eux.
— Ellis, dit Dex en s’arrêtant devant elle, tu m’as l’air ailleurs.
— Je réfléchis à mes prochaines prises.
— Tes prochaines prises, répéta Dex avec un sourire qui ne trompait personne. Tu avais l’air de chercher quelqu’un dans la foule, tout à l’heure. Un visage familier ?
Le sang de Mara se glaça. *Il a vu Danny.* Ou il avait vu *quelque chose*, en tout cas — son regard qui balayait la salle, ses doigts crispés sur son appareil.
— Les salles sont toujours pleines de types qui croient qu’une photographe, ça se drague. J’ai vu un confrère. Un rival, plutôt. Il shoote pour les *NME*, il m’a piqué une exclusivité l’an dernier.
— Un rival, répéta Dex en penchant la tête.
Il la détailla comme on inspecte une marchandise. Mara soutint son regard sans ciller. C’était devenu un jeu entre eux : qui craquerait le premier. Jamais elle. Elle ne craquait jamais.
— Eh bien, fit Dex en pivotant vers Robbie, veille à ce que tes rivaux restent dehors. Demain matin, tu as une remise à faire. Je n’ai pas besoin de te rappeler laquelle.
Il s’éloigna avant qu’elle puisse répondre, ses semelles claquant sur le bitume. Robbie écrasa sa cigarette contre le métal du hayon.
— Qu’est-ce qu’il veut dire par *remise* ?
Mara hésita. Mentir à Robbie, c’était une chose — le protéger de Danny, de la vérité, de tout ce qui pouvait le faire vaciller. Mais mentir sur la série de photos de la soirée de lancement, sur le marché qu’elle avait passé avec Dex pour garder ses négatifs futurs — ça, c’était plus lourd.
— Juste des paperasses. Le contrat de la release party.
— Tu veux dire les photos qu’il t’a volées.
Le mot *volées* avait la dureté du métal. Elle haussa les épaules, mais ça sonna faux, même à ses propres oreilles.
— Je les récupérerai autrement.
— Comment ?
— Tu me fais confiance ?
Il la regarda. Longtemps. Leurs doigts s’étaient effleurés sur l’autoroute vers Glasgow, dans cette heure où l’aube pointait et où ils avaient parlé de Lizzie, de la petite fille qui aurait eu six ans cette année. De leurs façons de se protéger du monde. Elle pouvait lui dire la vérité sur le carnet de Whitmore, sur le code d’accès du serveur de Newcastle, sur le chantage qu’elle préparait dans l’ombre. Mais sa bouche resta close.
— Robbie, il y a des choses… que je dois régler seule.
— Comme tu veux.
Il se leva, les mains dans les poches, cette raideur dans la nuque qu’elle commençait à connaître. Il s’arrêta à la portière de la camionnette.
— Ce type, dans la foule. Il était qui ?
— Je t’ai dit, un rival.
— Tu as flanché quand tu l’as vu. Comme si tu avais vu un fantôme.
Elle pensa à Lizzie, à ce que Robbie lui avait confié dans la nuit. À sa fille morte, à sa façon de se taire pour ne plus jamais perdre. Si elle lui disait que Danny était vivant, qu’il était là, à quelques mètres d’eux — qu’est-ce que ça ferait ? Il chercherait. Il courrait après un frère disparu depuis des années, il s’effondrerait entre les dates de concert et les séances d’enregistrement. Et tout le château de cartes — le contrat de Robbie lié aux paperasses de Dex, les photos, l’album, tout — s’écroulerait.
— C’était juste un type qui avait réussi à entrer avec un Rolleiflex. Personne.
Robbie la dévisagea encore. Puis il hocha lentement la tête, mais ses yeux ne disaient pas *je te crois*.
— Monte. Il va pleuvoir.
Elle resta une minute de plus dans le parking. La pluie commença à tomber, fine et froide, perçant la lumière orange des lampadaires. Le mensonge était en train de prendre racine sous sa peau, une mauvaise herbe qu’elle n’arriverait plus à arracher. *Dis-lui que je suis vivant.* Danny lui avait confié ça comme une offrande, et elle l’avait enterré au fond d’elle avec la même facilité qu’elle cachait le carnet de Whitmore sous les lattes de sa chambre londonienne.
Elle monta dans la camionnette. Robbie était déjà installé au fond, les yeux fermés, sa tête contre la vitre embuée. Les autres membres du groupe somnolaient dans un silence de plomb. La route vers Newcastle défilait dans la nuit, noire et interminable.
Mara cala son Leica sur ses genoux, caressa l’éraflure sur le boîtier. L’objectif fissuré, la mise au point approximative — mais l’âme de l’appareil tenait encore. Comme elle. Elle sortit son carnet de la poche intérieure de sa veste, celui où elle notait les angles, les lumières, les idées. Une page était cornée. Celle où elle avait griffonné, la veille : *Danny. Vivant. Glasgow.*
Elle arracha la page, la froissa en boule, la glissa au fond de sa poche de pantalon. Puis elle écrivit en haut d’une page neuve, d’une écriture serrée : *Récupérer carnet Whitmore avant l’aube. Garder le contrôle. Ne jamais laisser Dex prendre le négatif.*
Mais le mensonge pesait dans sa poche comme une pierre. Et elle savait, au plus profond d’elle, que les pierres finissent toujours par tomber.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.