Obturateur et Silence
Lire le chapitre 24: A Flash in the Dark
La pluie de Glasgow s’était transformée en bruine grasse quand le train de nuit avait quitté la gare centrale. Mara avait trouvé un compartiment vide, posé sa tête contre la vitre froide, et dormi deux heures d’un sommeil agité, ponctué par le cliquetis des rails et l’image récurrente de Danny souriant dans la foule.
À Londres, l’aube était encore loin. Elle avait récupéré le registre Whitmore dans la consigne de la gare de King’s Cross — un geste rapide, précis, qu’elle avait répété dans sa tête pendant tout le trajet — puis elle l’avait glissé sous sa veste, contre sa poitrine, comme un cœur artificiel. Il était quatre heures du matin quand elle poussa la porte de l’appartement.
Robbie était assis sur le canapé, les coudes sur les genoux, une bouteille de whisky à moitié vide sur la table basse.
— Tu es réveillé, dit-elle, en s’immobilisant.
— Tu es partie.
Sa voix était plate, sans colère. C’était pire.
— J’avais un truc à régler, au studio. Je t’ai laissé un mot.
— Je l’ai lu.
Il leva les yeux vers elle. Ils étaient rouges, cernés, mais surtout — elle le vit avec un pincement glacial — ils étaient clairs. Lucides. Elle préféra la lucidité à l’ivresse.
— Ton carnet, dit-il. Tu l’avais laissé sur la table de la cuisine.
Le sang se retira du visage de Mara. Elle ne sut pas si elle l’avait laissé là volontairement, par fatigue, ou si elle avait commis la seule erreur qu’elle ne pouvait pas se permettre.
— Le carnet où tu notes tes cadrages, tes lumières, tes angles. Celui où tu écris aussi les numéros de téléphone des gens que tu croises dans les concerts.
Il se leva lentement. Dans sa main droite, il tenait une page déchirée. Elle la reconnut immédiatement : le message de Danny, griffonné sur un ticket de billet, qu’elle avait recopié dans son carnet pour ne pas le perdre. *« Dis à Robbie que je suis vivant. Je trouverai un moment. Danny. »*
— Tu l’as vu, dit-il. Tu l’as vu à Glasgow.
— Robbie, écoute-moi —
— Tu m’as menti. Tu m’as dit que c’était un photographe concurrent.
Sa voix montait, mais ce n’était pas l’escalade habituelle. C’était un crescendo mécanique, celui d’une machine qui chauffe trop vite.
— Je voulais te protéger. Tu n’étais pas bien, Danny est un sujet —
— Un sujet ? Danny est mon frère ! Il a disparu depuis six mois, et toi tu décides que je ne suis pas *bien* pour savoir qu’il est vivant ?
Il jeta la page sur la table. Elle atterrit près de la bouteille, se tacha d’alcool.
— Tu décides à ma place. Tu décides ce que je dois savoir. Tu décides ce que je dois ressentir. Tu prends mes photos, tu les vends dans mon dos, et maintenant tu me caches ma propre famille.
— Ce n’est pas pareil, souffla Mara. Dex, tes photos, c’est différent. Danny —
— Parrrêté. Ça suffit avec *différent*. Tu es pareille, tu es exactement pareille.
Il tourna les talons et se dirigea vers la porte.
— Où est-ce que tu vas ?
— Dehors.
— Robbie, il est quatre heures du matin.
— Il est quatre heures du matin, répéta-t-il d’une voix étrangement douce. Parfait. Personne ne me dira ce que je dois penser.
La porte claqua.
Mara resta seule, le silence de l’appartement s’étirant autour d’elle comme une toile d’araignée. Elle regarda la page tachée de whisky. Elle regarda la porte. Elle regarda ses mains. Elles tremblaient légèrement.
Elle s’assit sur le canapé encore tiède de Robbie et attendit.
Il ne revint pas.
Il ne revint pas le lendemain matin, ni l’après-midi. Elle vérifia les studios d’enregistrement, les cafés de Soho, l’appartement de son frère — vide, poussiéreux, fermé depuis des mois. Elle appela les hôpitaux sous un faux prétexte. Elle appela les postes de police, décrivit un homme de haute taille, cheveux bruns, peut-être désorienté. Rien.
Elle ne dormit pas. Elle développa des photos pour occuper ses mains — des portraits de Robbie à la session d’enregistrement, ses épaules crispées, sa main qui tripotait un flacon de pilules invisible à l’œil nu mais si clair dans les ombres du grain. Elle développa la pellicule de Glasgow. Danny souriait, flou au premier rang. Robbie dans les coulisses, les yeux perdus. L’heure qui suivrait, avant le mensonge.
Deux jours.
Deux jours sans nouvelles. Le téléphone sonnait, et ce n’était jamais lui. Dex appelait pour exiger les tirages de la release-party. Mara répondait qu’elle les avait brûlés — c’était faux, ils étaient planqués chez un confrère photographe, mais le mensonge lui vint facilement, trop facilement. Dex cria. Elle raccrocha. Elle nota mentalement qu’il restait le registre Whitmore, et que la possibilité de son propre sauvetage devenait plus urgente que jamais.
Le deuxième jour à midi, la porte du studio s’ouvrit sur Leonard, le manager du groupe. Il était en costume complet, une chemise violette qui hurlait sous la lumière fluorescente. Derrière lui, une femme de la maison de disques avec un carnet et un chronomètre.
— Tu sais où il est ? demanda Leonard, sans préambule.
— Je cherche.
— Il a un concert à Birmingham dans quatre jours. Les tickets sont vendus. Le label est en train de monter une campagne de lancement pour l’album — interviews, télé, presse écrite. Sans lui, tout s’effondre.
Il s’arrêta devant elle, la toisa comme on évalue une pièce détachée.
— Tu es la seule à qui il parle. Trouve-le.
Mara ne répondit pas. Elle pensait aux pilules dans sa poche. Au whisky sur la table. À Danny souriant dans la foule.
— Et la campagne, c’est pour quand ?
— La semaine prochaine. Une blitz médiatique complète. Robbie doit être sur tous les canaux, tout le temps.
Il la regarda fixement.
— Il n’est pas là, dit-elle.
Leonard laissa le silence peser, puis il se tourna vers la femme du label.
— On annule la conférence de presse de demain.
— On ne peut pas annuler —
— On la reporte. On dit qu’il a un virus.
Ils sortirent. La porte se referma.
Mara resta seule dans la chambre noire, le rouge safran de la lumière au-dessus de sa tête, le visage de Robbie encore mouillé dans le bac de développement. Elle l’avait capturé au moment précis où il croyait que personne ne le regardait. Elle regrettait d’avoir vu cette image, regrettait de savoir ce qu’elle savait.
Elle sortit le registre Whitmore de sa cachette. Le cuir épais, le logo discret. Deux jours. C’était tout ce qu’elle avait pour transformer un secret en arme avant que le mensonge qu’elle avait bâti autour de Danny ne consume ce qui restait.
Et quelque part dans les rues de Londres, Robbie marchait peut-être sous la pluie, son frère dans la tête, ses pilules dans la poche, et le goût exact de sa trahison sur la langue.
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