Obturateur et Silence
Lire le chapitre 25: Aftermath: The Empty Stool
Le blondeur de la salle de répétition sentait encore le tabac froid et la sueur. La chaise de Robbie était vide, comme un trou dans la photo de groupe que l’on retouche en urgence. Ted, le batteur, faisait les cent pas entre les amplis, cognant ses baguettes contre sa cuisse sans même s’en rendre compte. Graham, le guitariste rythmique, était assis sur un moniteur, la tête entre les mains. Lenny, le claviériste, fixait le clavier comme s’il allait se mettre à jouer tout seul.
Mara entra, son appareil en bandoulière, la pellicule encore dans le dos. Elle n’avait pas dormi. La pile de tirages, le regard de Dex, le poids du registre Whitmore dans son sac. Mais ici, dans cette pièce qui sentait l’échec, c’était autre chose qui l’attendait.
Ted s’arrêta net en la voyant.
— Mara. Enfin. Leonard dit que tu es la seule qui pourrait le trouver.
Elle posa son sac sur la table basse, à côté de cendriers débordants.
— Je ne suis pas chien de chasse.
— Il est parti depuis deux jours, dit Graham sans lever la tête. Le blitz médiatique est dans une semaine. Sans lui, on est morts. Pas le groupe. La carrière. Tout.
Mara regarda la chaise vide. Elle revit Robbie dans ce couloir d’hôpital improvisé, après Glasgow. Sa nuque pliée, ses épaules trop raides. Elle avait choisi de lui mentir. Elle avait choisi de protéger sa fragilité. Et il avait trouvé le message de Danny dans son carnet de notes. Pas le sien, celui de Danny. Comme si les deux se valaient, dans sa tête brisée.
— Vous avez une idée d’où il pourrait être ? demanda-t-elle.
Ted haussa les épaules.
— Il connaît Londres par cœur. Les planques, les caves, les bars où personne ne pose de questions.
— Il a un endroit à lui, dit Graham. Un truc qu’il faisait avant le groupe. Quand il jouait en solo.
Mara se souvint. Robbie avait mentionné une période de sa vie, entre la mort de son frère et la formation du groupe, où il jouait dans des bouges pour deux bières et un repas chaud. Il n’avait jamais donné de noms. Mais Danny, lui, avait parlé. Un soir, trop saoul, à Glasgow. Un bar sans enseigne dans Elephant and Castle. Le genre d’endroit où les musiciens vont pour disparaître.
— Elephant and Castle, dit-elle. Il y a un bar, pas loin de la station. Sans nom. Au sous-sol.
Ted la dévisagea.
— Comment tu sais ça ?
— Danny.
Le prénom tomba dans la pièce comme une pierre dans une eau calme. Personne ne savait. Pas vraiment. Pas le détail. Ted fronça les sourcils, Graham leva enfin la tête.
— Danny est mort, dit Graham. Il y a deux ans. Overdose. Ils ont jamais retrouvé le corps ? Non, attends, si, ils l’ont retrouvé. Dans la Tamise.
Mara ne répondit pas. Elle ne pouvait pas leur dire. Pas maintenant. Pas avec Robbie disparu et Leonard qui l’attendait. La vérité sur Danny était comme un compte à rebours qu’elle avait enclenché elle-même en tendant le message.
— Je vais y aller, dit-elle. Je le ramène. Mais vous devez me couvrir. Si Dex ou Leonard appellent, dites que je suis en ville pour des repérages pour la séance promo.
— Tu as vingt-quatre heures, dit Ted. Après ça, Leonard envoie les types du label. Et ils ne sont pas du genre à cogner à la porte.
Elle prit son sac et sortit sans ajouter un mot.
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Elephant and Castle sentait le diesel et le béton mouillé. Les immeubles tours dressaient leurs silhouettes grises au-dessus des pubs fermés et des boutiques aux rideaux de fer baissés. Mara marcha le long du rond-point, suivant les indications vagues de Danny, gravées dans sa mémoire comme un code secret partagé une seule fois.
Trois ruelles. Une porte de service avec un loquet à moitié rouillé. Une volée de marches qui descendaient dans une odeur de moisi, de bière aigre et de cigarette éteinte.
Elle poussa la porte.
Le bar était un trou. Quelques ampoules nues éclairaient des banquettes en skaï éventré, une table de billard aux poches trouées, un juke-box muet contre le mur. Et au fond, seul à une table bancale, une bouteille de whisky à moitié vide devant lui, Robbie. Sa basse posée par terre à côté de lui, comme une arme qu’il aurait oubliée. La veste de cuir ouverte, la chemise trempée de sueur et d’alcool.
Il ne la vit pas tout de suite. Il parlait seul, la tête basse, des mots hachés, répétés sans fin.
— …dire qu’il m’a choisi, et puis quoi ? Il creuse, il creuse, et moi je travaille, je monte, et il revient ? Il revient comme un voleur dans la nuit, un papier dans la poche, une phrase pour tout casser…
Mara s’approcha lentement. Les pas sur le plancher branlant firent craquer les planches. Il leva la tête. Ses yeux étaient rouges, injectés de sang, le regard flou mais vif, comme un animal qui sent le piège.
— Toi.
Il dit le mot sans colère. Comme un constat.
— Robbie. Il faut rentrer.
— Rentrer où ? Dans le studio ? Pour jouer le gentil bassiste pendant que tout le monde fait semblant que Danny n’existe pas ? Que je n’existe pas, moi, en dehors du groupe ?
Il remplit son verre, mais n’en fit rien. Il le regarda, comme si la réponse au monde était dedans.
— Il t’a écrit à toi. Pas à moi. Tu savais où il était. Tu l’as vu. Et tu ne m’as rien dit.
Mara resta où elle était, à deux mètres de la table.
— Parce que tu venais de m’embrasser. Parce que tu venais de me dire que les photos que je prends sont les seules où tu te reconnais. Et que je t’ai vu tomber en morceaux sur une scène à Glasgow. Qu’est-ce que tu voulais que je fasse ? Que j’ajoute « ton frère est vivant et il t’a vu jouer » sur le tout ?
Robbie rit. Un rire sans joie, un son cassé.
— Mon frère. Voilà. Tout le monde répète ça. Personne ne demande ce qu’il était vraiment. Personne ne demande pourquoi il est parti. Pourquoi il a disparu sans un mot. Sans un appel. Rien.
— Il t’a vu. À Glasgow. Il m’a dit de te dire qu’il est vivant.
— Ça faisait trois ans, Mara. Trois ans de silence. Et il envoie un message par une photographe qui ne sait même pas quoi faire de sa propre vie, à part mentir à tout le monde pour éviter les conflits.
Le mot la toucha plus que prévu. Elle avait menti. À lui. À Dex. À tout le monde depuis des semaines. Et le poids de ces mensonges pesait maintenant plus lourd que le registre Whitmore dans son sac.
Elle prit une chaise et s’assit en face de lui, de l’autre côté de la table. Lentement. Comme on s’approche d’un animal blessé.
— Tu as raison. J’aurais dû te le dire. J’ai eu peur. Pas pour moi. Pour toi. Pour ce que ça te ferait.
— Tu as eu peur de quoi ? Que je m’effondre ? Que je ne puisse pas le supporter ?
— Que tu disparaisses encore plus profondément que tu ne l’es déjà.
Robbie but une gorgée, fit la grimace. Le silence tomba entre eux, troué par la musique lointaine d’un autoradio au-dessus, dans la rue.
— Je ne te fais plus confiance pour mes photos, dit-il enfin. Pas pour les images. Pour le regard. Tu as commencé à me photographier comme un objet. Quelque chose à capturer. À contrôler. Ce n’est plus ton regard, c’est celui du label. Celui de Dex.
Mara sentit ses doigts se serrer sur son genou.
— Ce n’est pas vrai.
— Si. La dernière série que tu as montrée à Leonard, pour la promo de l’album. Des poses. Des sourires. Des lumières. Tu n’aurais pas fait ça avant.
Le studio. Les photos de répétition. Elle n’avait pas le choix ; Dex exigeait des images « vendables ». Mais Robbie avait raison sur un point : elle avait laissé une partie d’elle-même filer entre les doigts pour sauver l’autre.
— Je croyais que les images devaient servir le groupe, dit-elle doucement. Pour qu’ils vous lâchent un peu la bride. Pas pour vous contraindre.
Il secoua la tête, vida le verre, posa la bouteille.
— Tu te racontes des histoires. Moi aussi, je me raconte des histoires. Depuis deux jours, je me raconte que je suis un musicien, un frère, un homme. Et puis je ne suis rien de tout ça. Je suis juste un type dans un bar à boire pour oublier que tout ce que je construis s’écroule.
— Tu construis un album. Un putain d’album. Les autres t’attendent. Ted fait les cent pas dans la salle de répétition, Graham rumine, Lenny joue tout seul pour ne pas devenir fou. Sans toi, le blitz est annulé, le label se retire, et le groupe s’arrête.
— Et alors ? Les groupes s’arrêtent tout le temps.
— Pas celui-ci. Pas toi.
Il leva les yeux vers elle. Plus de colère dans le regard. Quelque chose de plus dur : une fatigue profonde, une lassitude qui ne venait pas de deux jours de beuverie, mais de toute une vie de fuite.
— Si je reviens, dit-il lentement, ce n’est pas par confiance en toi. C’est par loyauté aux autres. Aux mecs qui ont monté cette salle avec moi. Et parce que Danny… peu importe ce qu’il est devenu… n’aurait jamais laissé un groupe crever pour ses conneries.
Il se leva, attrapa sa basse, passa la sangle autour de son épaule.
— Tu me ramènes ? demanda-t-il sans la regarder.
— J’ai une voiture de location, dehors. La clé est dans le contact.
Ils montèrent les marches sans un mot. Le bar resta vide derrière eux, la bouteille abandonnée sur la table, comme une preuve de passage qu’on ne nettoierait pas tout de suite.
Dans la voiture, Robbie s’assit côté passager, posa sa basse sur ses genoux, et fixa le pare-brise sans rien dire. Mara démarra, tourna sur le rond-point, prit la direction du studio.
Elle ne savait pas encore comment elle allait récupérer les photos cachées chez sa collègue avant l’échéance du matin. Ni comment elle allait utiliser le registre Whitmore sans déclencher une guerre qu’elle perdrait peut-être. Mais Robbie était là, à côté d’elle, le souffle court comme un homme qui revient de loin. C’était déjà ça.
Quand ils s’arrêtèrent devant le studio, il regarda la façade sombre, les vitres sales, la lumière encore allumée dans la salle de répétition.
— Merci, dit-il. Pour être venue. Même si c’est seulement par loyauté professionnelle.
— Ce n’est pas que professionnel.
Il se tourna, lui sourit presque.
— J’aimerais te croire, Mara. Vraiment. Mais mon style, c’est le doute.
Il sortit, referma la portière, et disparut dans l’encadrement de la porte du studio, sa basse en travers du dos.
Mara resta seule dans la voiture, les mains sur le volant, le regard fixé sur la porte refermée.
Le matin approchait. Et avec lui, l’échéance de Dex.
Elle mit sa tête contre l’appuie-tête et ferma les yeux. Une seconde. Juste une seconde.
Puis elle les rouvrit, sortit du véhicule, et suivit le même chemin que lui.
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