Obturateur et Silence
Lire le chapitre 26: The Price of Loyalty
La salle sentait la poussière et l’électricité froide. Un technicien branchait des câbles derrière une batterie fantôme, tandis que Leonard, les mains enfoncées dans les poches de son costume marron, regardait sa montre comme s’il espérait la faire accélérer par la seule force de son impatience.
— Il faut une photo de Robbie. Pas une photo de la rue, pas un portrait volé. Quelque chose qui prouve qu’il est vivant, sobre, et prêt à monter sur scène pour le festival de Brighton dans trois jours.
Mara ajusta la sangle de son Leica sans répondre. Elle avait déjà compris. Le label avait envoyé un communiqué annonçant la participation du groupe, et la presse commençait à poser des questions. Robbie avait accepté de revenir en studio, mais il n’était pas en état de supporter la pression d’une vraie séance photo. Trop de regards, trop de questions. Il avait passé la matinée à faire les cent pas dans la cabine d’enregistrement, les mâchoires serrées, les yeux ailleurs.
— Une répétition, dit Leonard. On installe le plateau, on le fait jouer avec les autres, tu prends tes clichés, on dit que c’était une session de travail. Tout le monde est content, la presse arrête de râler.
Mara hocha la tête. Elle avait fait ça des dizaines de fois : fabriquer une image qui racontait un mensonge propre. La lumière chaude du studio, le sourire fatigué mais présent, la basse entre les mains comme un prolongement du corps. Elle savait composer cette illusion-là. Ce qui la gênait, c’était autre chose. Depuis Elephant and Castle, Robbie la regardait comme on regarde un piège dont on a deviné le mécanisme.
— Et lui ? demanda-t-elle.
— Il est d’accord. Il sait que c’est pour le groupe.
Bien sûr qu’il était d’accord. Il avait toujours sacrifié ce qu’il était pour ce que le groupe devenait. C’était peut-être ça, le vrai problème avec Robbie Hayes : il ne savait pas dire non quand on lui parlait de musique.
La séance fut arrangée en moins de deux heures. La salle de répétition, éclairée comme une scène intime, le batteur et le guitariste en place avec leurs instruments, Robbie assis sur un amplificateur, la basse posée sur les genoux. Un journaliste de *Melody Maker* avait été invité, briefé par Leonard, qui savait encore mieux que Mara comment organiser les mensonges en tableau vivant.
Mara travailla vite, enchaînant les cadres avec une précision mécanique. Un plan serré sur les doigts de Robbie, un autre sur son profil baissé, la mâchoire ombrée par la lumière rasante. Elle cherchait l’angle qui le rendrait à la fois vulnérable et magnétique. C’était ce qu’elle savait faire de mieux : trouver la vérité dans le décor fabriqué.
Le journaliste lui adressa la parole entre deux prises.
— Vous êtes l’inconnue qui suit le groupe depuis le début, non ? On dit que vous avez des images du premier concert pirate, celles qu’ils ont utilisées pour la pochette du single.
— On dit beaucoup de choses, répondit-elle sans cesser de cadrer.
Il insista, un carnet ouvert à la main, la voix trop enjouée pour être sincère.
— Vous n’avez pas de nom sur vos photos, c’est ça ? Vous signez d’un pseudonyme ?
Mara abaissa son appareil et le fixa droit dans les yeux.
— Je signe comme je veux.
Le ton était tombé comme un couperet. Le journaliste recula d’un demi-pas, marmonna une excuse, retourna vers le buffet où il fit semblant de s’intéresser aux sandwichs.
Robbie avait observé la scène depuis la scène, la basse toujours inerte entre ses mains. Quand le silence retomba, il laissa échapper un rire court, presque imperceptible.
— Tu as le même réflexe qu’un animal pris au piège. Tu montres les dents avant même de savoir si on te frappe.
— Le réflexe est bon, dit Mara. Les morsures sont suffisamment rares pour qu’on me croie dangereuse.
Il ne répondit pas, mais quelque chose se détendit dans sa posture. Une fissure dans la carapace de suspicion. Elle aurait voulu la refermer avant qu’il ne la voie, mais c’était déjà trop tard : il l’avait vue hésiter.
La séance se termina avant le déjeuner. Leonard repartit avec le journaliste, satisfait des promesses de l’article. Le batteur rangea sa caisse claire et disparut dans les couloirs du studio avec une canette de bière à la main. Robbie resta sur scène, les yeux perdus dans le noir au-dessus de sa basse.
Mara rangeait son matériel dans sa sacoche quand Dex apparut dans l’encadrement de la porte. Il était habillé avec cette élégance trop nette, trop propre, qui lui donnait toujours l’air d’être là pour signer des contrats, pas pour écouter de la musique.
— Belle représentation, dit-il. On a presque cru que c’était vrai.
Elle ne lui répondit pas, continua de ranger ses objectifs.
— Il reste la question de tes photos de la soirée de lancement, reprit-il, la voix douce comme un rasoir sous une serviette chaude. Tu m’avais promis de les brûler. Tu m’avais dit qu’il n’en restait rien.
Mara se figea une fraction de seconde, puis se redressa, le visage neutre.
— C’est le cas.
— Alors pourquoi est-ce que je tiens une épreuve contact de ce soir-là, prise par ton téléobjectif, où on me voit discuter avec un homme qui n’aurait jamais dû être dans cette salle ?
Elle entendit le claquement de ses propres dents. Le cousin de Dex. Celui qui gérait les transferts d’argent entre la poche du label et des comptes offshore. Elle croyait l’avoir cadré de profil, flou, intentionnellement méconnaissable. Elle avait manqué de rigueur.
Dex sortit une enveloppe de la poche intérieure de sa veste et la tint entre deux doigts, comme une carte à jouer qu’il aurait gardée pour le dernier tour.
— Tu as deux options. Soit tu deviens la photographe officielle du groupe, avec ton nom en minuscule sur tous les crédits, assez visible pour que les gens continuent à parler de toi comme d’une fille douée qui manque un peu d’ambition. Soit je montre ce tirage au rédacteur en chef du *Mirror* en lui racontant que tu fais du chantage au label, et ton nom ne sera plus qu’une rumeur que les gens racontent dans les bars pour faire peur aux débutantes.
Mara garda les mains le long du corps. Elle ne voulait pas lui donner le plaisir de voir trembler ses doigts.
— Tu crois que ces photos valent quelque chose à quelqu’un d’autre que toi ? demanda-t-elle.
— Elles le valent pour moi, répondit Dex avec un sourire qui ne touchait pas ses yeux. Et toi, tu les as cachées chez une collègue, ce qui signifie que tu les considères comme des munitions. Alors maintenant, on va décider ensemble de ce qu’on en fait.
Le silence s’étira, chargé de la chaleur poussiéreuse des lampes de studio qui n’avaient pas encore refroidi. Derrière eux, Robbie s’était levé, la basse toujours en bandoulière, les yeux rivés sur Dex avec une intensité soudaine.
— Laisse-la tranquille, dit-il, la voix basse et froide. On règle ça entre musiciens.
Dex tourna la tête vers lui, amusé.
— Toi, tu devrais te concentrer sur le fait de rester assez vivant pour jouer à Brighton. Le reste ne te regarde pas.
— Elle est à mon service, c’est mon affaire.
Mara voulut protester, mais les mots restèrent coincés dans sa gorge. Elle avait passé des mois à construire sa propre défense, à se battre pour ne dépendre de personne, et voilà que Robbie parlait d’elle comme d’une employée, ou pire, comme d’une propriété. Et elle ne savait pas ce qui était le plus humiliant : qu’il le fasse, ou qu’elle ait besoin qu’il le fasse.
Dex remit l’enveloppe dans sa poche, satisfait.
— J’attendrais ta réponse avant minuit, dit-il à Mara en ignorant Robbie. Garde en tête que le temps ne joue jamais en ta faveur.
Il sortit sans se retourner, ses pas résonnant dans le couloir comme un compte à rebours.
Le silence retomba dans la salle, épais comme du velours humide. Robbie attendit que les bruits s’éteignent, puis parla sans la regarder.
— Tu veux me dire ce que tu cache dans une enveloppe chez une collègue ?
— Non, dit Mara. Je préfère garder au moins un secret pour moi.
— Et tu préfères continuer à mentir à tout le monde ?
Elle se tourna vers lui, soudainement épuisée, le corps lourd comme si elle avait couru toute la matinée dans une ville qu’elle ne connaissait pas.
— Je préfère survivre.
Le mot tomba entre eux, nu et d’une franchise qui la surprit elle-même. Robbie ne répondit pas, mais il ne la quitta pas des yeux, et quelque chose dans son regard lui dit qu’il avait cessé de la suspecter, au moins pour cette seconde, au moins pour cette phrase.
— Il ne faut pas les laisser gagner, finit-il par dire. Le label, Dex, la presse, tout le monde. Tu prends tes photos, tu les signes de ton nom, tu les montres au monde. Tu ne rentres pas dans leur jeu.
Mara serra la sangle de sa sacoche, la vérité de sa situation s’enroulant autour de sa gorge comme une corde.
— Leur jeu, murmura-t-elle, c’est le seul qu’on m’ait jamais appris à jouer.
Il ne répondit pas, et ils restèrent tous les deux dans le noir du studio, chacun de son côté de la scène, à contempler les ruines de leurs mensonges respectifs.
Elle pensait déjà à demain, à l’aube, à l’heure où les bureaux du label seraient vides, et à la solution qui commençait à prendre forme derrière ses yeux, simple et dangereuse comme un négatif parfait.
S’il fallait jouer ce jeu, elle trouverait une autre table.
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