Obturateur et Silence
Lire le chapitre 27: A Negative Exposed
L’aube n’avait pas encore décidé si elle voulait se lever quand Mara poussa la porte de service du label Whitmore Records. Le verrou céda avec un claquement sec — un cadeau de son ancien collègue du labo photo, qui avait gardé un jeu de clés en souvenir d’années de loyaux services. Elle avait toujours détesté cette putain de boîte. Ce matin, elle allait lui voler ce qu’elle lui avait donné.
Les couloirs sentaient le désinfectant et la moquette humide. Des ampoules fluo bourdonnaient comme des insectes mourants. Mara avançait dans ses baskets silencieuses, le sac en bandoulière battant contre sa hanche, le plan de l’immeuble gravé dans sa mémoire après quatre jours de nuits blanches. Troisième étage. Archives. Négatifs studio — salle C.
Elle monta l’escalier de service, deux marches à la fois, le cœur martelant dans ses oreilles. La serrure de la salle C résista dix secondes à sa pince. Le temps d’un souffle, un voyant rouge clignota sur le boîtier d’alarme, puis mourut — le graisseur de la boîte avait un faible pour elle et un sérieux problème de jeu. Elle lui avait payé ses dettes la veille. La dette, elle, restait du côté de Dex.
Les rayonnages métalliques s’étendaient dans la pénombre, des caisses estampillées par années et artistes. Elle trouva « Shutter & Silence — Sessions studio » sans difficulté. 1974. Le carton était poussiéreux, négligé, comme si personne n’avait jamais eu l’idée que ce qu’il contenait ait de la valeur. Elle fit glisser l’enveloppe kraft sur le dessus, l’ouvrit d’un geste précis. Ses négatifs — les tirages du release party, toutes ses photos du groupe, sa nuit de labeur — étaient là, intacts, étrangement ordonnés. Quelqu’un avait pris soin de les classer.
Elle commençait à les glisser dans son sac quand une voix s’éleva derrière elle.
« Vous êtes la deuxième. »
Mara pivota, le cœur au bord des lèvres. Un homme se tenait dans l’embrasure, petit, grisonnant, des lunettes à double foyer perchées sur un nez bourgeonné. Il tenait une tasse de thé fumante, l’air aussi menaçant qu’un comptable un lundi matin.
« Vous êtes le veilleur de nuit ? » demanda-t-elle, la voix plus ferme qu’elle ne se sentait.
« L’archiviste. » Il s’avança, sans hâte, et s’assit sur une chaise pliante près du rayonnage. « On m’appelle Mr. Pemberton. Et j’ai vu tout ce que vous allez faire, jeune dame. Tout. Y compris votre petit ballet avec le verrou et l’alarme. »
Mara jeta un œil vers la porte. Il n’y avait qu’une issue. L’homme n’avait pas l’air armé, mais il pouvait appeler quelqu’un.
« Écoutez, je peux vous expliquer — »
« Vous pouvez m’expliquer quoi ? » Il sirota son thé, calmement. « Que vous venez voler ce qui est à vous ? Je sais. J’étais là quand vous avez signé. Tous les photographes signent pareil depuis que Whitmore père a pris les rênes. »
Mara cligna des yeux. « Excusez-moi ? »
« Vous êtes la deuxième à entrer par cette porte, je vous l’ai dit. » Il posa sa tasse sur le coin d’un rayonnage, remonta ses lunettes. « La première, c’était en 1969. Une femme, elle aussi. Elle avait shooté toute une tournée pour le label. Son travail a fait la couverture de trois magazines internationaux. Et quand elle a demandé ses négatifs pour les exposer dans une galerie, on lui a répondu qu’ils étaient la propriété de la maison de disques, clause 14, droits irrévocables. Elle a perdu deux ans de sa vie en procès. Elle n’a jamais récupéré ses images. »
Mara sentit ses doigts se resserrer sur l’enveloppe.
« Elle a fini ses jours à faire des photos de mariage à Birmingham », ajouta Mr. Pemberton, une lueur amère dans l’œil. « C’est ce qu’ils font de nous, vous savez. Ils vous sucent le talent, vous laissent croire que vous êtes une artiste, puis vous serrent la main en vous souhaitant une belle carrière. Derrière, ils gardent tout. Pour la postérité. La leur. »
Les mots lui rentraient dedans comme des aiguilles. C’était exactement ce que Dex lui avait promis. Elle regarda les négatifs entre ses mains.
« Pourquoi vous me racontez ça ? »
Il haussa les épaules. « Parce que je suis vieux, et que j’en ai marre de regarder des gens comme vous flancher. » Il fouilla dans la poche intérieure de sa veste de costume élimée et en sortit une pochette plastifiée jaunie, scellée d’un élastique. « La première femme, elle s’appelait Claire Vance. J’étais assistant archiviste à l’époque. Avant qu’elle ne signe, j’ai fait des doubles de tout son travail. Les vrais. Quand le label a confisqué ses originaux, j’ai gardé ceux-là. Je les lui rendus, un soir de décembre, par la même porte que vous êtes entrée. »
Mara ne bougeait plus.
« Elle est morte l’an dernier », dit-il doucement. « Je n’ai jamais su si elle avait montré ses photos à quelqu’un. Mais elle les a gardées jusqu’au bout. »
Il tendit la pochette. Mara la prit, ouverte, sans comprendre.
« C’est quoi ? »
« Votre copie. Celle que vous n’allez pas laisser derrière vous. » Il se leva, ajusta son veston. « La vraie de vraie, fils de pute de Dex n’aura jamais rien. Vous partirez avec vos originaux — ceux que vous avez en main. Ceux-là, c’est la pièce témoin. S’il dit que vous les avez brûlés, si quelqu’un essaie de vous faire passer pour une menteuse, vous montrez la copie. » Il sourit, un truc rare et fatigué. « Gardez votre art, jeune fille. C’est tout ce qu’on n’a jamais eu. »
Mara fixait la pochette comme si elle allait mordre. À travers le plastique, elle distinguait des planches-contact, des négatifs — son travail, sa nuit au release party, les yeux de Robbie sur la scène, ses mains sur la basse, sa fragilité en noir et blanc.
« Pourquoi vous faites ça pour moi ? » demanda-t-elle.
« Parce que vous avez ce que Claire n’a jamais eu. » Il prit sa tasse de thé, se dirigea vers la porte. « Du talent, et des couilles. Alors foncez, avant que les petits bureau-crats arrivent à neuf heures. »
Il disparut dans le couloir, ses pas s’estompant dans la moquette. Mara resta seule, debout devant le rayonnage, deux enveloppes entre les mains — la sienne, volée, et l’ombre de celle d’une morte.
Elle prit une inspiration. Replaça la pochette de Claire dans son sac avec ses originaux. Il fallait encore décider quoi faire de la copie. Dex avait fixé l’aube comme limite : il la voulait silencieuse, crédit effacé, ou quand elle ne présentait pas de tirages, il révélait la photo du release party et la brisait. Mais si elle détenait la preuve qu’elle n’avait rien brûlé, que personne n’avait éliminé ses images… Elle pouvait inverser la donne.
À moins de trouver le registre Whitmore. Les paroles des contrats, les clauses 14, la signature de Dex sur l’accord de renonciation — ce petit carnet sale qui détenait la clé de sa liberté. Elle jeta un œil à sa montre. Six heures moins dix.
Elle sortit de la salle C, dévala l’escalier, se glissa par la porte de service dans l’aube grise de Londres. L’air froid la frappa au visage, chassant le brouillard de sa tête. Elle avait les négatifs. Elle avait la copie. Maintenant, elle avait besoin du registre.
Elle remonta le col de son blouson de cuir, remonta vers la station de métro, quand son regard accrocha une silhouette dans le renfoncement d’une porte de boutique. Grande, en gabardine, une cigarette au bec. Danny.
Il avait plu depuis Glasgow. Il était là, appuyé au mur, l’air d’avoir attendu toute la nuit. Il leva les yeux vers elle et, sans un mot, il fit un pas en avant.
« Vous. » Il ne la saluait pas — il l’observait, un pli au coin de la lèvre. « Je me disais bien que vous finiriez par faire une connerie. »
Mara se figea, l’enveloppe de négatifs contre sa poitrine, le cœur à nouveau en cavale.
Danny baissa sa cigarette. « Faut causer, vous et moi. », dit-il, la voix grave. « De Robbie. De ce que vous ne lui avez pas dit. Et de ce que vous allez faire quand il découvrira que vous lui mens depuis le début. »
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