Obturateur et Silence
Lire le chapitre 28: The Truth About Danny
La lumière du petit matin rampait sous les stores du studio, pâle et jaunâtre comme un vieux négatif surexposé. Mara avait les yeux brûlants de fatigue. Elle n’avait pas dormi, pas vraiment, juste des fragments de conscience entre deux pensées de Dex, de ses négatifs, de l’échéance. Et maintenant Robbie était là, assis sur le canapé défoncé de la salle de répétition, les mains pendantes entre ses genoux, la tête baissée.
Elle s’immobilisa sur le seuil. Il ne l’avait pas vue entrer.
« Tu dors ici ? » demanda-t-elle doucement.
Il releva la tête. Ses yeux étaient rouges, ses cheveux gras plaqués en arrière par une journée sans bain. Il avait l’air de quelqu’un qui avait porté un poids trop longtemps.
« Je dors où je peux », dit-il.
Elle s’approcha, posa son sac sur l’ampli poussiéreux. Les autres membres du groupe étaient partis chercher du café, la laissant seule avec lui pour la première fois depuis leur confrontation dans ce bar d’Elephant and Castle. Elle aurait dû sortir son appareil, le photographier ainsi, dans cette vulnérabilité brute – la lumière le dessinait comme une gravure sombre. Mais elle n’osa pas. Quelque chose dans son visage disait que cet instant n’appartenait pas à son art.
« Robbie. Parle-moi. » Elle s’accroupit face à lui, à hauteur de ses yeux. « Sur Danny. Pas pour le groupe. Pas pour les photos. Pour moi. »
Il rit, un son creux sans aucune joie. « Pour toi. Tu veux que je te croie encore une fois ? »
Elle soutint son regard. « Je sais que je t’ai menti. Sur beaucoup de choses. Mais pas sur ça. »
Le silence s’étira, chargé de la rumeur lointaine de la rue, un bus diesel qui haletait en montant la colline.
« Danny n’est pas parti parce qu’il avait peur du succès », dit Robbie enfin. Sa voix était rauque, comme si les mots grattaient en sortant. « Il est parti parce qu’il lui fallait sa dose, et qu’il savait que dès qu’on passerait en tournée, il ne pourrait plus rien dissimuler. »
Mara ne bougea pas. Elle avait entendu des rumeurs, bien sûr. Le milieu en était plein. Mais elle n’avait jamais osé les rattacher au bassiste disparu, au sourire éclatant des photos de l’époque où le groupe jouait encore dans des caves humides.
« C’est moi qui l’ai initié. » Les mots tombèrent comme des pierres. « Pas directement. Mais j’avais un dealer pour le speed, pour tenir les nuits d’enregistrement. Danny m’a vu un soir, m’a demandé. J’aurais dû dire non. »
Il leva la tête, et elle vit ses yeux briller d’un liquide qu’il s’efforçait de contenir.
« Je lui ai présenté. Carleton. Un type avec des dents jaunes et une voiture de sport volée. Je pensais que Danny tiendrait le coup, qu’il était plus fort que moi. Cette ville, ce milieu, les groupes qui montent – tout le monde se piquait un peu, non ? C’était presque une tradition. Mais Danny, lui, il n’a jamais su s’arrêter. »
Mara s’assit en tailleur sur le sol froid, sans quitter son visage. Elle ne prenait pas de notes, ne sortait pas son stylo. Elle était juste là, présente.
« Le jour où on a signé », continua Robbie, « il m’a montré ses bras. Des traces jusqu’au coude. Il pleurait, ce grand fou, il pleurait en me disant qu’il n’arriverait jamais à être propre avant la première session d’enregistrement. On a essayé. Tu ne peux pas savoir comme on a essayé. Trois semaines dans un chalet à la campagne, sans téléphone, sans rien. On a tenu dix jours. Dix jours, et puis il a fugué une nuit pour rejoindre Londres en stop. Quand je l’ai retrouvé, il était dans une chambre d’hôtel minable derrière King’s Cross, avec une seringue dans la main et du sang séché sur le drap. »
Sa voix se brisa. Il serra les poings.
« Je lui ai dit que je ne pouvais plus le porter. Que le groupe avait besoin de lui, mais que moi, j’étais trop faible pour l’aider. Ce sont les derniers mots que je lui ai dits. “Je ne suis pas assez fort, Danny.” Et il est parti. »
Mara sentit ses propres yeux piquer. Elle avait toujours protégé son cœur dans un étui d’acier, un mécanisme de survie dans une industrie où on vous dévorait à la moindre faille. Mais ce n’était pas une scène. C’était réel, viscéral, humain.
« Il est mort seul, dans un squat à Brixton, six mois plus tard. » La voix de Robbie descendit encore, presque un murmure. « Overdose. On l’a retrouvé au matin, entre des cannettes de bière et des journaux. Le type qui habitait là ne savait même pas comment il s’appelait. »
Il se tut. Le studio semblait retenir son souffle. Quelque part, un tuyau gémit dans les murs.
« Tu crois que c’est ma faute, dit-il, pas une question, juste une constatation.
– Non, répondit Mara, immédiatement, du fond du ventre. C’est la faute de l’héroïne, de ce putain de marché toxique, de cette ville qui bouffe les gens qui aiment trop fort. Pas la tienne. »
Il la regarda, et quelque chose bascula dans ses yeux – une incrédulité fragile, presque enfantine.
« Tu es la première personne qui me dit ça. »
« Alors les autres sont des cons », dit-elle simplement. « Ou trop effrayés pour affronter leur propre miroir. »
Il faillit sourire. Un vrai sourire, rapide, qui s’éteignit aussitôt.
« Je l’ai cherché, tu sais. Quand on a su qu’il manquait, j’ai parcouru les quartiers, les orphelinats, les hôpitaux. Même les morgues. Je l’ai cherché pendant des mois. Personne n’est mort à l’hôpital avec son nom. J’ai fini par espérer qu’il avait réussi, qu’il était parti vivre ailleurs, au soleil, avec une femme et des enfants. N’importe quoi pour ne pas imaginer la vérité. »
Mara se releva, s’assit à côté de lui sur le canapé. Le cuir craqua sous son poids. Elle ne le toucha pas, mais sa proximité était une déclaration.
« Danny a laissé un message, dit-elle enfin. Pas pour le groupe. Pour toi personnellement. C’est un homme qui s’appelle Whitmore qui détient ses effets personnels. De l’administration, des archives. Il a été le dernier à avoir des nouvelles écrites de Danny. »
Robbie se redressa, les yeux soudain vifs. « Tu es sûre ? »
« Oui. Je tiens ça d’une source fiable. » Elle hésita. La moitié de la vérité était plus dangereuse qu’un mensonge complet, mais elle savait qu’elle ne pouvait pas tout lui dire maintenant, pas alors qu’il tenait à peine debout. « J’allais essayer d’approcher cet homme. Pour récupérer ce qui pourrait t’appartenir. »
« Tu ferais ça pour moi ? », demanda-t-il avec une méfiance neuve, ancienne, mouillée.
« Je le ferais pour Danny », répondit-elle. « Et peut-être, à 150 millimètres d’ici, question de temps et de preuves, aussi pour toi. »
Le café arriva dans les mains de Bud, qui passa la tête par la porte. « Alors, on a un bassiste ou on cherche un remplaçant ? »
Robbie se leva. Il tituba presque, puis trouva son équilibre. Il se tourna vers Mara, et pour la première fois, leurs regards se tenaient d’égale à égal.
« Donne-moi jusqu’à Brighton, dit-il. Après le festival, je te raconte le reste. Tout le reste. »
Mara acquiesça. Mais alors qu’il suivait Bud vers la salle de contrôle, elle pensa aux négatifs cachés chez Sally, au chantage de Dex, à l’échéance de l’aube qui approchait inexorablement. La lumière dansait sur les amplis, et dans sa tête, une image se forma : Robbie, seul sur la scène de Brighton, sous les projecteurs. Un homme qui avait porté un mort sur ses épaules pendant trois ans.
Si elle échouait cette nuit – si Dex gagnait – cette image ne lui appartiendrait jamais. Et peut-être que l’homme non plus.
Elle sortit son téléphone, composa le numéro de Sally pour la troisième fois ce matin. Toujours aucune réponse. Le soleil montait sur Londres, brutal et doré, et chaque heure la rapprochait de son choix : perdre son nom, ou se battre pour tout.
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