Obturateur et Silence
Lire le chapitre 29: A Debt Called in Full
Le premier coup à la porte ne la réveilla pas. Le deuxième, plus insistant, la tira d’un sommeil sans rêves, cette sorte de néant tiède qui suit les nuits trop courtes. Mara cligna des yeux dans l’obscurité grise de l’aube. Le réveil indiquait 5 h 47. Le troisième coup fit trembler le cadre de la porte.
Elle se leva, enfila un peignoir par-dessus sa chemise de nuit, et jeta un coup d’œil par le judas. Lenny. Adossé au chambranle, une cigarette au coin des lèvres, son visage couturé impassible. Il portait un vieux blouson de cuir et tenait un sac en toile qu’elle connaissait bien — celui où elle rangeait ses objectifs.
Mara déverrouilla.
« Tu réponds enfin. » Lenny écrasa sa cigarette dans le cendrier rouillé posé près de la porte, sans demander la permission. « Tu me dois deux cent quarante livres, Mara. Et je suis passé te voir trois fois cette semaine. »
Elle croisa les bras, sentant l’air froid du palier s’infiltrer dans l’appartement. « Je t’ai dit que j’avais l’argent. »
« Tu m’as *dit* beaucoup de choses. » Il fit un pas à l’intérieur sans être invité, promena son regard sur la pièce — les tirages épinglés aux murs, la pile de disques, le cendrier plein. « Je vois pas d’argent. Je vois des photos. Et un bail que je pourrais revendre à quelqu’un qui paie à l’heure. »
Elle serra la mâchoire. « J’ai été payée. L’avance de Mercury est arrivée. Il me reste à aller à la banque. »
« Alors vas-y. » Il s’assit lourdement sur le bord de sa table, les bras croisés. « Je t’attends. »
Mara le regarda, puis attrapa son sac à main sur la chaise. L’enveloppe froissée au fond contenait le reste de son avance — une somme qui devait couvrir le loyer, la pellicule, et son matériel pour le festival de Brighton. Elle compta les billets sans les étaler, les tendit à Lenny.
Il les compta lentement, avec une précision délibérée, en humectant son pouce à chaque billet comme s’il avait tout le temps du monde. À la fin, il laissa tomber l’enveloppe sur la table.
« Deux cent vingt. Il manque vingt livres. »
« C’est tout ce que j’ai, Lenny. Je te l’ai dit — »
« Tu m’as dit que t’avais l’argent. Tu m’as pas dit que t’avais *tout* l’argent. » Il se leva, son poids faisant gémir le plancher. « Écoute-moi bien. Le matériel, il est à moi jusqu’à ce que le solde soit réglé. On avait un arrangement. Toi, t’as eu l’arrangement, et moi, j’ai rien eu. Alors soit tu trouves vingt livres avant ce soir, soit je reprends les boîtiers. Et les objectifs. Et le flash. Et j’imagine que ton petit festival — » Il jeta un coup d’œil à la pochette du programme posée sur la commode. « — Brighton, c’est ça ? Ça va être difficile de photographier sans appareil. »
« Tu ne ferais pas ça. »
« Je ferais quoi, exactement ? Reprendre ce qui m’appartient ? » Il haussa les épaules. « Marché noir, prix bas, revente rapide. Ce Leica, il se vend en une journée. J’aurai mes vingt livres, moi, et toi tu seras belle avec tes mains vides. »
Le silence pesa. Mara sentit la colère monter, rouge et familière, mais derrière elle une autre chose — la fatigue, peut-être, ou la peur qu’elle refusait de nommer depuis que Dex avait fixé son ultimatum à l’aube. Elle avait encore trois heures avant de devoir lui répondre. Et maintenant elle n’avait même plus de quoi acheter de la pellicule.
« Laisse les appareils », dit-elle, la voix plus dure qu’elle ne l’aurait voulu. « Je trouverai l’argent. »
« Ce soir. Six heures. » Lenny se dirigea vers la porte, puis se retourna. « Et pas de blagues. J’sais où t’habites. J’sais où travaille ton petit bassiste. »
La porte claqua. Elle resta immobile un long moment, le cœur cognant dans la cage thoracique, puis se laissa tomber sur le canapé, le visage dans les mains.
Vingt livres. Une somme ridicule, et pourtant elle pesait comme une montagne.
Elle ne bougea pas quand une clé tourna dans la serrure. Elle ne bougea pas quand la porte s’ouvrit doucement, puis se referma. Elle reconnut le pas, la façon hésitante de traverser la pièce, comme s’il marchait sur un terrain incertain.
« Je t’ai entendu d’en bas », dit Robbie. Il s’arrêta à quelques mètres, les mains dans les poches. Il portait encore son blouson de cuir, les cheveux en désordre, et des cernes sous les yeux qui racontaient les heures passées dehors, dans les bars, à éviter son monde. « La voix portait. »
« T’étais où ? »
« J’ai marché. » Il baissa les yeux un instant. « J’ai fini par appeler Sally. Elle m’a dit que t’étais rentrée tard. Je voulais vérifier que t’allais bien. »
« Je vais très bien », dit-elle, mais sa voix se cassa à la fin.
Il fit un pas de plus. Il vit l’enveloppe vide sur la table, le mégot encore fumant près de la porte, et son visage se ferma. « C’est lui qui tannait, le type à qui t’achètes ton matériel ? »
« C’est rien. Je gère. »
« Mara. » Il s’accroupit devant elle, la forçant à le regarder. « J’ai passé deux ans à encaisser des dettes que je pouvais pas payer, à emprunter à gauche à droite, à voir des types comme lui entrer chez mes potes et repartir avec ce qui leur appartenait. Alors épargne-moi le “je gère”. »
Elle voulut protester. Elle voulut lui dire de partir, que c’était son problème, que sa fierté pourrissait déjà assez sans qu’il vienne l’enfoncer. Mais ce qu’elle dit fut :
« Il veut vingt livres d’ici ce soir. Sinon il reprend tout. Le Leica. Les objectifs. Tout. Et le festival — »
« Je sais. » Il se releva, plongea la main dans la poche intérieure de son blouson. Il en sortit un portefeuille usé, en tira quelques billets pliés en quatre, et les posa sur la table sans un mot.
Mara les regarda. Le papier était neuf — des billets fraîchement tirés, sans un pli. Elle leva les yeux vers lui.
« C’est pas une poignée de pièces, Robbie. Tu sors d’où avec ça ? »
« J’avais mis de côté pour un ampli. » Il sourit faiblement, le premier sourire qu’elle lui voyait depuis le confessionnal du studio, et il semblait lui coûter. « Markbass 1969. Modèle vintage. Je l’ai repéré dans une boutique de Camden y a trois mois. Je me disais que j’avais besoin de sonner mieux. » Il haussa les épaules. « J’ai plus besoin de mieux sonner. J’ai besoin que tu prennes tes photos. »
« Je peux pas accepter ça. »
« Si tu refuses, tu peux pas photographier le festival. Si tu photographies pas le festival, on rate la couverture presse du disque. Si on rate la couverture presse, Dexter nous bouffe tout crus. » Il croisa les bras. « Alors c’est pas pour toi. C’est pour moi. C’est pour nous. »
Elle prit les billets, les tint entre ses doigts. Deux vingt. Comptés, précis. Robbie connaissait la valeur exacte parce qu’il avait compté sa propre vie en sommes pareilles pendant des années — des jours entiers mis en balance avec un repas, un loyer, une dose.
« Tu avais raison », dit-elle doucement. « Cette nuit, à Brixton. Quand tu m’as dit que t’avais passé ta vie à croire que tu méritais pas les bonnes choses parce que Danny était mort. »
Il détourna le regard.
« Tu te trompes », continua-t-elle. « Tu es la seule personne qui me fait des cadeaux sans compter. » Elle plia les billets, les glissa dans la poche de son peignoir. « Mais je te les rendrai. Un jour. Quand tout ça sera fini, je te les rendrai tous les deux cents vingt. »
« C’était deux cent vingt ? » Il leva un sourcil. « Il était pas très généreux, Lenny. Il t’a prêté combien ? »
« Cent cinquante. »
Robbie rit — un vrai rire, bref et chaud, qui illumina son visage fatigué un instant. « J’aime ce type. Il charge des intérêts à 47 %. Tu aurais dû négocier avec les types de Brixton. Ils étaient plus honnêtes. »
Elle rit presque, puis le silence retomba. Le réveil marquait maintenant 6 h 12. Dans moins de trois heures, Dex attendait sa réponse. Et elle n’avait toujours aucunement l’intention de lui donner ce qu’il voulait.
« Qu’est-ce qui se passe avec Dexter ? » demanda Robbie, comme s’il lisait dans ses pensées.
Elle hésita. Elle avait promis — pas explicitement, mais dans le poids de leur conversation nocturne — de lui dire la vérité. Mais comment expliquer le registre de Whitmore sans avouer qu’elle avait fouillé dans les affaires d’un homme mort ? Comment dire qu’elle avait été photographiée avec le cousin de Dex, et qu’on la menaçait d’un riche passé fabriqué de toutes pièces ?
« Il veut signer mes photos au nom du label », dit-elle enfin, la moitié d’une vérité. « Je dois lui donner ma réponse ce matin. »
« Et tu vas répondre quoi ? »
Elle regarda ses mains, puis lentement, les billets dans sa poche, la chaleur de la pièce qui commençait à dissiper le froid du matin. Elle pensa aux négatifs cachés sous le plancher, au registre de Whitmore, à Sally qui ne répondait pas aux appels.
« Je vais lui dire non », dit-elle fermement. « Je vais lui dire non, et je trouverai un moyen de le faire taire. »
Robbie la regarda un long moment, puis hocha lentement la tête. « Alors je viendrai avec toi. »
« C’est pas — »
« Je viendrai avec toi. » Sa voix ne portait aucune négociation. « Pas pour parler. Pas pour te défendre. Juste pour être là. Pour qu’il sache que tu n’es pas seule. »
Elle quitta le studio à 6 h 40, avec Robbie à ses côtés dans la voiture, et elle ne savait pas qu’elle traversait l’aube comme elle traverserait les dernières heures de sa vie de photographe anonyme — dans une voiture anglaise rouillée, avec un ampli en moins et un allié inattendu en plus.
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