Obturateur et Silence
Lire le chapitre 30: A New Kind of Frame
La salle empestait la bière renversée et la transpiration. Les Unknowns attaquaient leur troisième rappel, et Mara se tenait dans la fosse, pressée contre la barrière de sécurité, son Leica vissé à l'œil. La chaleur montait du corps des spectateurs comme une marée, et elle la buvait, la transformait en images.
Robbie se tourna vers le micro. La sueur collait ses cheveux à son front, le devant de sa chemise était trempé, et quelque chose dans sa posture avait changé depuis le début du set. Il n'était plus le bassiste fragile qui montait sur scène en serrant les épaules, celui qui flanchait sous les projecteurs. Ce soir, il les affrontait de face.
— Celle-là, elle est pour quelqu'un de spécial, dit-il dans le micro, la voix rauque d'avoir hurlé pendant deux heures.
Le public hurla. Robbie chercha la fosse du regard, et pour un instant — un seul — ses yeux trouvèrent l'objectif de Mara. Elle mit au point sur son visage, tira la détente. Le flash éclaira le sourire.
Pas un sourire forcé pour la presse. Pas une grimace nerveuse. Une vraie chose, fatiguée, vulnérable, offerte. Robbie souriait, et il savait que Mara le voyait.
Elle n'avait jamais capturé ça.
La chanson démarra lentement, une ballade que le groupe n'avait jamais jouée en concert. Tim à la guitare rythmique posa les accords, et la voix de Robbie descendit dans un registre grave qu'elle ne lui connaissait pas. Les paroles parlaient de fantômes et de ponts brûlés, de maisons qu'on ne retrouve plus.
Mara shoota tout. Le menton de Robbie levé vers les hauteurs du plafond. Ses doigts vides qui n'avaient cette fois rien à serrer. La ligne de ses épaules dans le dos. Elle descendit à genoux dans la fosse, le boîtier relevé, pour cadrer la silhouette contre la lumière du backlight.
Davie, derrière sa batterie, ralentit le tempo. La salle se tut. Plus un cri, plus un verre. On n'entendait que la voix de Robbie, seule, qui chantait pour elle — elle en était sûre maintenant — sans la nommer.
Le dernier accord résonna. Le silence dura deux secondes, puis l'applaudissement déferla. Robbie sortit de scène sans un regard en arrière.
Mara resta dans la fosse, le cœur battant contre ses côtes, le boîtier encore brûlant entre ses mains. Elle avait vingt-quatre poses dans la caméra. Peut-être la meilleure série de sa carrière.
Les roadies commencèrent à remballer le matériel, lui jetant des regards curieux. Elle se faufila dans les coulisses, longea le couloir mal éclairé jusqu'à la loge du groupe. La porte était entrouverte. Des voix en sortaient.
— T'as perdu la tête, mon pote, disait Lenny. Une chanson originale en rappel ? On avait dit qu'on resterait sur les reprises jusqu'à Brighton.
— Brighton, c'est dans trois jours, répliqua Robbie. Fallait que je teste.
— Teste quoi ? Que tu peux tenir debout jusqu'à la fin du set ?
Le silence qui suivit était lourd.
— Ouais, dit Robbie. Exactement ça.
Mara frappa à la porte. Elle poussa le battant. Les trois membres du groupe étaient là, enroulés dans des serviettes, des canettes de bière tiède à la main. Tim la regarda avec un hochement de tête las. Davie lui fit un clin d'œil.
Robbie, lui, la regarda comme s'il l'avait espérée là.
— C'était quoi, ces photos ? demanda-t-il. T'étais couchée par terre à la fin.
— Pour le cadrage, expliqua-t-elle. Si tu chantes les étoiles, il faut filmer vers les étoiles.
Tim éclata de rire. Davie tambourina sur la table. Deux heures, une bande de rockeurs qui n'avaient pas de famille à Noël, et elle avait réussi à les faire rire. Robbie, lui, gardait le sourire qu'elle avait capté. Pas grave, pas fragile. Différent.
La conversation dériva vers le festival, les problèmes de sono, le setlist à ajuster. Mara profita du brouhaha pour vérifier son dos. Vingt-quatre vues. Il fallait qu'elle développe tout de suite, avant que la tension du moment ne s'évapore.
Elle attrapa son sac.
— Je te raccompagne, dit Robbie.
Il se leva avant qu'elle ait pu protester. Lenny et Davie échangèrent un regard que Mara préféra ne pas analyser sur le moment.
Dehors, le froid humide de la nuit londonienne lui fit serrer sa veste de cuir. Robbie marchait à côté d'elle sans une parole. Ils traversèrent Chalk Farm Road, le long des alignements de camionnettes qui servaient de loges. Les échos du concert suintaient encore des murs.
— Tu sais ce que j'ai vu quand je t'ai regardée dans la fosse ? dit-il enfin.
— Dis-moi.
— Des gens qui crient, des bras tendus. Les gens du premier rang. Même Tim, qui était pourtant dans le débit de sa vie. Et puis toi, collée à ta lentille, à genoux par terre.
Il s'arrêta au coin d'une rue. Le réverbère n'éclairait que la moitié de son visage. L'autre moitié restait dans l'ombre.
— T'avais même pas l'air de t'amuser, reprit-il. T'avais l'air de chasser quelque chose.
— C'est le boulot, Robbie.
— Non. Le boulot, c'est pour l'argent. Pour le nom en bas de la photo. Toi, tu chasses autre chose.
Mara baissa les yeux sur son Leica. La bête noire et muette dans ses mains. Dix ans qu'elle la portait partout, sans jamais la poser assez longtemps pour réfléchir à ce qu'elle cherchait vraiment.
— Je chasse le moment où quelqu'un oublie qu'on le regarde, dit-elle lentement. Où tu n'es plus un bassiste, ou l'étranger, ou celui qui traîne une dette. Juste un être dans la lumière.
Robbie ne répondit pas. Il marcha encore quelques pas, puis s'arrêta une seconde fois. Il la regardait de cette façon qu'il avait — comme s'il lisait une partition écrite entre ses sourcils.
— Tu me vois d'une façon que personne d'autre ne voit, dit-il. Et c'est terrifiant. Et c'est la première fois que ça me fait du bien.
Le silence entre eux se chargea. Mara sentit la nuit autour d'elle se condenser en un seul point, ce point précis où la main de Robbie pendait à quelques centimètres de son bras, sans qu'il la referme.
Elle pensa à Dex. À l'échéance de minuit. À la rouleuse de l'archive, au fichier planqué dans son manteau.
Elle pensa à quoi dire à Robbie pour ne pas gâcher ce moment.
Et elle ne dit rien.
Elle leva son appareil, déclencha une dernière fois. Le flash la fit plisser des yeux. Dans le viseur, Robbie riait, la tête penchée, surpris. Humain. Vrai.
— Une pièce jointe au dossier, dit-elle. Pour le festival de Brighton. J'ai besoin de te voir croire que tu peux le faire.
Il la fixa, et quelque chose bascula dans son regard. Pas de l'émotion — plus que ça. Un engagement.
— Brighton, dit-il. Je serai prêt. Et pendant qu'on y est — demain matin, quand tu vas affronter Dex, je serai avec toi.
Elle avait presque oublié. L'aube approchait. Son aventure personnelle contre la machine de la maison de disques l'attendait.
— Je compte sur toi, murmura-t-elle.
— C'est réciproque, dit-il.
Ils marchèrent l'un à côté de l'autre vers sa chambre noire. Elle n'ouvrit pas la bouche. Il ne le lui demanda pas. Le poids de ce qu'ils s'étaient confié — le nom de Danny, le fichier de l'archive, l'argent de l'ampli — pesait sur leurs épaules, mais ensemble, c'était presque portatif. Presque.
La porte de son atelier apparut. Robbie la quitta à regret, d'un signe de tête et d'un « À l'aube » qui sonnait comme une promesse.
Mara déverrouilla la porte, ferma derrière elle. Ses doigts tremblaient en sortant la pellicule du Leica pour la mettre dans le bac de développement. L'eau coulait, les produits chimiques se déversaient dans les cuves, et pendant que les images apparaissaient — le visage de Robbie au flip de la lumière, ses yeux, cette confiance fragile qu'elle devait mériter — elle réalisa qu'elle avait oublié de lui parler du carnet.
Le carnet de Whitmore. Le nom de Dex dans les marges. Le système.
Elle avait oublié, ou avait choisi de laisser cela pour après Brighton.
La photo du sourire émergea du bain chimique. Elle était parfaite. À cause de ce sourire, elle avait trois jours, dix-huit heures et quelques minutes avant de perdre Robbie, ou de le sauver. La confrontation avec Dex, elle, était dans sept heures.
Mara les regarda sécher, alignées comme des fenêtres sur un mur, et elle comprit que la première bataille du jour ne se gagnerait pas avec un objectif.
Il faudrait autre chose. Un cadre qu'elle n'avait jamais appris à maîtriser.
Elle ouvrit son manteau, tâta la poche double-fond. Le carnet était là. En sécurité. Du moins pour un jour.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.