Obturateur et Silence
Lire le chapitre 4: A Debt Collector's Smile
La pluie battait les vitres du café comme si elle voulait entrer, elle aussi, pour se mettre à l’abri de la misère ambiante. Mara avait choisi la table du fond, celle d’où elle voyait la porte et la rue. Vieille habitude de photographe. On ne cadre jamais bien quand on est surpris.
Lenny entra sans refermer le parapluie, le laissant dégouliner sur le carrelage fissuré. Il n’était pas grand, mais il avait cette façon de remplir l’espace, comme si le monde autour de lui devait céder un peu. Costume sombre, cravate trop brillante, sourire trop régulier. Un sourire de créancier qui sait que le temps travaille pour lui.
— Ma petite Mara, dit-il en s’asseyant sans y être invité. Toujours jolie, même sous la pluie.
Elle ne répondit pas. Elle avait appris que les hommes qui complimentent en premier sont ceux qui demandent le plus ensuite.
— Alors, ce travail dont tu m’as parlé ? reprit-il en posant les mains sur la table, paumes ouvertes. La semaine dernière, tu m’assurais que l’argent arrivait. Je t’ai fait confiance. J’attends toujours.
Mara garda les doigts autour de sa tasse de thé, la seule chose chaude qu’elle pouvait se permettre. La facture du réparateur d’Abrams lui avait laissé juste assez pour manger deux jours. Pas plus.
— J’ai une commission, dit-elle. Samedi. Un groupe de seconde zone, mais le cachet est correct. Dix livres la séance.
— Dix livres, répéta Lenny, comme s’il goûtait le mot. Et moi, tu me dois combien, déjà ? Quarante, non ? Avec les intérêts, ça fait quoi… cinquante-deux ? Dix livres, ça n’effleure même pas la dette, Mara. Tu te moques de moi, ou tu t’es vraiment perdue dans tes calculs ?
Elle serra la tasse. Il savait très bien combien elle lui devait. Il avait sorti une calculatrice mentale à son service, calibrée pour que personne ne s’en sorte jamais.
— J’ai besoin d’un peu de temps, Lenny. La saison reprend, les groupes tournent, et je commence à avoir un nom. Si tu me laisses respirer un mois, je te rembourse tout. Avec les intérêts.
— Un mois. C’est long, un mois.
Il se pencha en avant, et son sourire s’élargit, trop blanc, trop précis.
— Mais je suis un homme patient, Mara, tu le sais. Patient avec ceux qui me montrent qu’ils ont un vrai plan. Alors dis-moi : qu’est-ce que tu as, là, en ce moment, qui vaut plus que dix livres ? Parce que pour me faire patienter, il faut mieux que ça.
Elle était piégée. Elle le savait. Mais dans le viseur, il y a parfois qu’une seule issue : mentir plus grand que la vérité.
— Un album cover, dit-elle, la voix presque ferme. Pour les Unknowns. Le bassiste m’a approchée. Ils enregistrent bientôt, et leur label veut une image qui claque. Ils paient en livres sonnantes, et leur manager est prêt à avancer un acompte si l’artiste est bonne. C’est moi. Samedi soir, je les shoote en session privée.
Lenny cligna des yeux. Une fraction de seconde, juste assez pour qu’elle sache qu’elle avait touché quelque chose. Les Unknowns. Le nom circulait dans les bons cercles, ceux qui parlent encore plus fort que les gens.
— Les Unknowns, dit-il lentement. C’est le groupe qui a un bassiste recherché par la moitié de Soho, non ? Celui qui s’est barré avec la caisse d’un label avant de réapparaître comme si de rien n’était.
Mara sentit une décharge dans la nuque.
— Johnny Mayfair, dit-elle. C’est lui, leur bassiste. Il est toujours là.
Lenny eut un rire court, sans joie.
— Toujours là, oui, comme un rat qui a trouvé une bonne cave. Mais tu sais ce qu’on dit, ma petite : les rats finissent toujours par se faire prendre. Les gens qui s’enfuient avec l’argent des autres, ils ont une manière de faire des ennemis qui n’oublient pas.
— Ça me regarde pas, dit Mara. Moi, je photographie. Le reste, c’est leur histoire.
— Bien sûr. Bien sûr. Mais tu vois, moi, quand j’entends que tu shootes un groupe dont le bassiste est un type qui a déjà trahi une fois, je me dis qu’il y a peut-être de l’argent facile à faire là-dedans. Peut-être que quelqu’un paierait bien pour savoir où il se cache, ce Johnny.
Mara se figea. Le visage de Robbie lui traversa l’esprit — son regard acéré, son défi silencieux quand elle l’avait photographié. Elle ne savait pas pourquoi, mais l’idée que Lenny puisse vendre cette information lui révulsa l’estomac.
— Tu veux me faire patienter ? dit Lenny en se levant, lissant son costume d’une main. Alors fais-moi patienter avec mieux que dix livres. Samedi, tu shootes. Tu récupères ton argent. Et tu me rapportes quelque chose — le double de ce que tu me dois, ou des nouvelles intéressantes sur ton bassiste volage. Un choix, Mara. C’est toujours un choix, la vie. Je te laisse choisir.
Il laissa trois billets sur la table.
— Pour le thé. Et pour la route.
Il sortit sans refermer le parapluie. La pluie entra de nouveau.
Mara resta là, les yeux fixés sur les billets, à se détester d’avoir inventé ce mensonge — et à se demander comment diable elle allait le transformer en vérité.
Le samedi était dans trois jours. Il fallait que le shooting avec les Unknowns devienne réel, officiel, et payant. Il fallait qu’elle récupère son Leica chez Abrams. Il fallait qu’elle trouve de l’argent pour le fixer, le papier, le temps en laboratoire. Et il fallait, surtout, qu’elle ne laisse pas Lenny comprendre que la seule carte qu’elle avait en main était un mensonge cousu de désespoir.
Elle sortit du café sous une pluie qui ne faiblissait pas, et marcha vite vers la cabine téléphonique au coin. Elle composa le numéro que Dex lui avait laissé, ce vieux bout de papier froissé au fond de son sac. Il décrocha à la quatrième sonnerie, la voix épaisse comme s’il venait de se réveiller — ou de boire.
— Dex. C’est Mara Ellis.
— Ah. La fille aux photos. Qu’est-ce que tu veux ? J’ai dit samedi, pas avant.
— Je sais. Mais j’ai besoin de te parler des Unknowns.
Silence. Puis un reniflement.
— Les Unknowns ? Pourquoi tu t’intéresses à eux ? Tu as déjà une commission, non ?
— J’ai entendu dire qu’ils cherchaient un photographe pour une session d’enregistrement. Une pochette d’album, peut-être. Robbie, leur bassiste, m’a dit de venir samedi au Coach and Horses.
— Robbie…, marmonna Dex. Ce garçon, il parle trop. Écoute, Mara, les Unknowns, c’est pas mon affaire. Ils sont pas dans mon écurie. Leur label, c’est autre chose. Et je te conseille de pas trop te frotter à Johnny Mayfair, parce que ce type…
— Je sais, coupa Mara. J’ai entendu les histoires.
— Non, tu sais rien, répliqua Dex, la voix soudain tendue. Tu sais juste celles qu’on raconte en surface. Les vraies, celles qui feraient fuir même un rat, personne veut les entendre. Ce que je te dis, c’est : fais ton boulot, prends ton argent, et ne t’approche pas de leur business. Tu comprends ?
Elle sentit le malaise monter en elle.
— Pourquoi tu me dis ça, Dex ? Tu as peur que je te vole une commission, ou tu sais quelque chose ?
— Je sais que tu as besoin de ce travail, répondit-il, évasif. Et je sais que les Unknowns sont une porte qui ne s’ouvre que dans un sens. Tu entres, tu photographies, tu sors. Si tu restes, quelqu’un finira par fermer la porte derrière toi. Et cette porte-là, elle n’a pas de poignée à l’intérieur.
La ligne grésilla. Mara serra le combiné.
— Samedi, reprit Dex. Tu fais ton boulot pour moi d’abord. Les Unknowns, tu peux les shooter le soir si tu veux. Mais si tu veux que je te donne accès à leur session, il faut que tu me laisses être dans la pièce avec toi. Contrat. Officiel. Pas des faveurs à la Robbie.
— Tu veux être mon agent.
— Je veux être le type qui te présente aux gens, Mara. Et pour ça, je prends ma part. Vingt pour cent. Contrat écrit. Tu donnes, je donne.
Elle hésita. L’image de Lenny lui revint, avec son sourire de prédateur et ses trois billets sur la table. L’image d’Abrams, la montre de sa mère, le tic-tac invisible du temps qui fuit. L’image de Robbie, enfin, avec son regard qui semblait la jauger sans jamais vraiment la croire.
— Dix pour cent, dit-elle. Et tu me livres une vraie session avec eux. Pas une promesse. Un accord.
— Quinze, et j’arrange la rencontre avec leur label pour lundi prochain.
Elle ferma les yeux. La pluie redoublait contre la vitre de la cabine, un tambour qui semblait dire : dépêche-toi, dépêche-toi, le temps passe.
— Marché conclu, dit-elle. Mais si tu me trahis, Dex, je te fais passer pour aussi menteur que Johnny Mayfair dans tous les journaux de la ville. Et crois-moi, j’ai des photos qui peuvent raconter des histoires.
Le silence, à l’autre bout, était lourd de calculs. Puis un rire, plus franc, presque un aboiement.
— Ma foi, tu as de l’aplomb. J’aime ça. Samedi, alors. Je t’apporterai le contrat. Et tu tiendras ta boutique avec les Unknowns.
Il raccrocha. Mara resta un long moment dans la cabine, le combiné encore à la main, écoutant le bourdonnement de la tonalité. Elle pensa à la montre de sa mère, tic-tac invisible quelque part chez Abrams. À ses cinquante-deux livres de dette, qui en deviendraient bientôt soixante, plus les intérêts. Aux Unknowns, à la porte sans poignée que Dex venait de décrire.
Et elle pensa à Robbie, à ce scar qu’elle n’avait pas encore vu, à ce silence qu’elle ne connaissait pas encore, qui se cachait derrière son regard.
Il fallait qu’elle les photographie. Non pas parce qu’ils étaient la solution à ses problèmes — mais parce qu’au fond d’elle, quelque chose lui disait que si elle ne saisissait pas cette image-là, elle serait à jamais une femme qui photographie la vie des autres, sans jamais posséder la sienne.
La pluie ne cessait pas.
Mais Mara avait déjà son plan. Et un mensonge à transformer en vérité.