Obturateur et Silence
Lire le chapitre 31: The Name in the News
L'aube sur Denmark Street était d'un gris laiteux, les réverbères encore allumés comme des veilleuses oubliées. Mara marchait vite, son sac en bandoulière cognant contre sa hanche, Robbie à ses côtés dans un silence tendu. L'adrénaline de la nuit précédente — le concert, la lumière sur son visage, ce sourire qu'elle avait capturé — s'était dissipée pour laisser place à une colère froide et précise.
Elle avait les négatifs. Elle avait la preuve de son talent. Et elle allait le dire à Dex en face.
Les bureaux de Meridian Records étaient déserts à cette heure, le standard sans âme vibrant d'un bourdonnement électrique. Le concierge, un vieil homme qui fumait une cigarette roulée, les laissa passer sans un mot — il connaissait Mara, l'avait vue entrer et sortir tant de fois qu'elle faisait partie du mobilier.
Sur la porte de Dex, une lumière filtrait déjà.
— Tu m'attends dehors, dit Mara en posant la main sur la poignée.
— Non, répondit Robbie, calme mais ferme. On a dit ensemble.
Elle le regarda. Il avait les traits tirés, les yeux plus sombres que d'habitude, mais il tenait bon. Elle acquiesça et ouvrit la porte.
Dex était assis derrière son bureau, les pieds croisés sur la surface, un journal déplié entre les mains. Il leva les yeux avec un sourire de carnassier.
— Ah, ma petite étoile montante. Et son garde du corps. Quelle surprise.
— Arrête le théâtre, dit Mara en posant la boîte de négatifs sur son bureau. Tu sais pourquoi on est là.
Le sourire de Dex ne flancha pas. Il replia le journal lentement, soigneusement, puis le poussa vers elle. La une était en gros caractères, sous un titre gras : « La femme derrière le mystère — L'ascension des Unknowns en images ».
Mara sentit son sang se glacer.
Elle saisit le journal. Au-dessus d'une photo d'elle — qu'elle n'avait jamais autorisée, prise au flash lors de la soirée de lancement, l'air surprise et vaguement épuisée — le crédit était limpide : *« Photographies par Marianne Ellis »*.
— Marianne ? murmura-t-elle.
— Plus commercial que Mara, expliqua Dex avec un geste désinvolte. Mara, ça fait… pop. Féminin, fragile. Marianne, ça évoque une femme de caractère. Une artiste.
— Je m'appelle pas Marianne.
— Si, maintenant. T'as un nom que le public peut retenir.
La colère monta, un raz-de-marée qui lui embrasa la poitrine. Elle jeta le journal sur le bureau, les pages se froissant sous l'impact.
— T'as inventé un nom pour moi ? Sans me demander ? Sans même me dire ?
— Je t'ai rendue célèbre, corrigea Dex en se levant. Regarde-toi. T'as les négatifs, t'as ta liberté, et maintenant t'as un nom. Qu'est-ce que tu veux de plus, Ellis ? Une médaille ?
Robbie s'avança d'un pas, les mains serrées en poings le long de son corps. Sa voix était basse, presque dangereuse.
— Tu lui as volé ses photos pendant des mois. Tu lui as volé sa signature. Et tu oses dire que tu lui as fait une faveur ?
La porte s'ouvrit avant que Dex puisse répondre. Un jeune type entra, des épreuves sous le bras, la chemise déjà trempée de sueur malgré l'heure matinale.
— Dex, j'ai les tirages pour le press kit du festival. Mais je savais pas pour le papier dans le *Mirror* — elle est où, la Marianne Ellis ?
Mara se retourna, les mâchoires serrées.
— C'est moi.
Le type la regarda, cligna des yeux, puis son visage s'illumina.
— Putain, toi ? J'ai vu tes photos de Robbie hier soir — celle où il chante les yeux fermés, main sur le câble du micro, bordel, c'est un chef-d'œuvre. Le directeur artistique en veut une version pour la pochette du single. Il a dit que la Marianne Ellis avait un œil de malade.
Un silence.
Mara sentit quelque chose se fissurer en elle — pas la colère, mais son socle. Le jeune type parlait d'elle avec une admiration sincère, sans savoir qu'il adressait ses louanges à un pseudonyme inventé la veille entre deux cafés.
— La photo dont tu parles, dit-elle lentement, elle est pas encore développée.
— Ben elle le sera, non ? Tu vas aux festivs avec eux, hein ? Le *Mirror* dit que t'es la photographe officielle du groupe.
Dex ricana, allumant une cigarette sans quitter Mara des yeux.
— Le papier dit ce que je lui ai dit de dire. Voyons, Ellis. T'avais assez de cran pour me faire la morale ? Montre-moi ce que tu fais de ce cran maintenant que le monde entier croit que t'es une certaine Marianne.
La rage la submergea. Elle attrapa la boîte de négatifs, la serrant contre sa poitrine comme un bouclier.
— Je signe Mara. Pas Marianne. Jamais.
— T'as pas le choix, trancha Dex en haussant les épaules. C'est le nom qui est sur le papier. Le public connaît pas l'autre. Le public, il voit Marianne Ellis, il voit une probité artistique qu'il peut encaisser. Tu veux te battre contre ça ? Toute seule, sans argent, avec ton équipement qui appartient encore à Lenny, même si ton ami à la guitare a vidé sa tirelire pour toi ?
Robbie fit un pas vers lui, mais Mara le retint d'une main sur son avant-bras.
— Lenny est payé, dit-elle. Je le dois à Robbie, mais c'est fait.
— Et alors ? T'as quoi ? Des négatifs que t'as volés — oui, volés, j'ai des copies, je te rappelle — et un nom de scène que t'aimes pas. T'es personne. Mais avec Marianne, t'es quelqu'un. Réfléchis.
— Je réfléchis, dit-elle en se tournant vers la porte. Et je déciderai ce que je veux. Mais je te préviens, Dex : la prochaine fois que tu signes mon travail, tu le fais avec mon accord écrit. Ou je livre tes pratiques au *Melody Maker* avec les preuves que j'ai.
Le visage de Dex se figea un instant. Il échangea un regard avec le jeune type, qui semblait vouloir disparaître dans la tapisserie.
— T'as pas de preuves, dit-il.
— T'en sais rien.
Elle sortit, Robbie sur ses talons. Dans le couloir, elle s'arrêta, le dos contre le mur froid, les mains tremblantes autour de la boîte de négatifs.
— Il a raison, murmura-t-elle. Je suis personne.
— Non, dit Robbie en la rejoignant, posant une main sur son épaule. Ce soir, tu m'as photographié comme personne ne l'a jamais fait. Dans une semaine, le monde entier parlera de tes photos. Mais ils les regarderont parce que c'est des photos de moi, des photos des Unknowns, des photos de la scène.
Elle leva les yeux vers lui.
— Et si le monde ne sait pas que c'est moi, qu'est-ce que ça change ?
Robbie sourit — ce sourire rare qui lui transformait le visage en lumière.
— Ça change que t'es entrée dans leur salon, dans leur tête. Et maintenant, tu vas pouvoir choisir le nom sous lequel t'y reviendras.
Elle inspira profondément. L'odeur du papier, du tabac froid, de la sueur de la nuit. La boîte de négatifs contre sa poitrine contenait peut-être la plus grande série de photos qu'elle ait jamais prise.
— Le festival est dans trois jours, dit-elle. Je devrais développer ça avant.
— Chez toi, proposa-t-il, ou au studio. Je te laisse ta liberté.
Il marqua une pause, la regardant intensément.
— Mais cette photo dont parlait le type — celle où je chante les yeux fermés. Je veux la voir. La première que tu seras fière de ses mains.
Mara sentit son cœur faire un bond. Elle ne savait pas encore ce qu'elle ferait du nom Marianne Ellis, ni de la confrontation qu'elle venait de provoquer à moitié. Mais une chose était certaine : le studio de développement l'attendait, et pour la première fois, elle irait avec quelqu'un qui voulait vraiment voir son travail.
— Marché conclu, dit-elle en s'écartant du mur. Allons-y.
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